идеология французских университетов, Université française

Le mépris institutionnel

Yana Grinshpun

La jeunesse, on le sait, est contestataire. C’est d’ailleurs son attribut principal, sa caractéristique essentielle, sa légitimité existentielle. De vieux imposteurs disent aux jeunes « indignez-vous! », ils s’indignent, des post-marxistes murissants leur disent, « émancipez-vous! », ils s’émancipent, et peu leur chaut les compléments des verbes (on conteste quelque chose, on s’émancipe et on s’indigne de quelque chose). Pas tous, cela sans va dire. Mais ceux qui contestent sont dans l’absolu, ils veulent TOUT changer, en oubliant de leur lecture de Nietzsche que l’absolu est une forme particulière de la pathologie. La jeunesse doit agir. Elle doit être engagée ! C’est le mot d’ordre du progrès.

C’est ainsi que la Sorbonne était occupée par un groupuscule d’« agissants » qui, pour protester contre les résultats des élections, pourtant démocratiques, ont décidé de jouer aux révolutionnaires (ou aux hooligans, c’est selon le point de vue adopté). De fait, beaucoup de Français ont été déçus par les résultats du premier tour, mais on voit mal en quoi l’occupation de l’université, dont tout le monde se moque depuis très longtemps, changerait en quoi que ce soit les résultats des votes. Il aurait fallu bloquer les urnes, cela aurait été franchement plus logique !

Mais ce n’est pas le pire, même si les réparations des dégâts révolutionnaires coûtent cher à l’État et au contribuable, peu enchanté de payer pour les destructions causés par une jeunesse revendicative. Le pire se passe à l’intérieur, au sein de l’institution. Le blocage de quelques jours du bâtiment de la vieille Sorbonne a entraîné la fermeture de la Sorbonne-Nouvelle, qui elle, n’a pas été occupée. Tous les examens de fin de semestre, ainsi que les derniers cours, ont basculé à distance, sans que le personnel enseignant soit consulté. Il est d’ailleurs rarement consulté, celui-là. Il a été donc annoncé du jour au lendemain à 16000 étudiants que tous les examens se feront à distance.

Et tout le monde s’exécute, les enseignants qui ont déjà préparé leurs examens, doivent les refaire pour s’adapter au dispositif à distanciel in extremis. Alors que l’Université est ouverte. Avertir les étudiants, prévoir les modalités de contrôle, tenir compte des circonstances difficiles de la composition des examens, se tenir à disposition de toutes les demandes les plus farfelues de délai supplémentaire, d’impossibilité de rendre l’examen à temps, etc. Ce n’est pas grave, nous sommes habitués aux corvées, nous restons disponibles et la direction universitaire compte toujours sur notre « dévouement », notre « collégialité », « notre adaptabilité ». C’est d’ailleurs ainsi que se terminent tous ses messages administratifs : elle nous adresse ses encouragements pour des nouveaux efforts d’adaptation, elle apprécie notre dévouement qui ne se dément jamais.

Et pourtant, ce n’est pas encore le pire. Le pire c’est ce qui se passe lors des évaluations. Profitant du capharnaüm produit par les annonces de la présidence, la CFVU (Commission de la formation et de la vie universitaire), une instance qui exerce le pouvoir législatif au sein de l’Université, préconise, que les examens ne se tiennent pas en 2 h (ou 4 heures pour les épreuves longues) réglementaires, mais que les enseignants laissent aux étudiants 48 heures. En Sorbonne-Nouvelle, cela fait des années, depuis les blocages de 2018 et durant toute la durée de la pandémie et l’enseignement à distance, que les examens finaux ne se tiennent pas en temps réglementaire. En 2018, certains enseignants ont mis 20/20 à tous les étudiants pour soutenir le mouvement de contestation contre Parcours Sup. Au mépris de toute éthique pédagogique, et surtout au mépris de nos meilleurs étudiants. Certains de ces 20/20 n’étaient pas dignes de 1/20. Le président de la Sorbonne Nouvelle de l’époque, informé de ces élans de bienveillance radicale, a dit que de tels actes « resteront sur la conscience des enseignants ». Tel un prédicateur invoquant une éventuelle justice divine.

Si, au nom de la bienveillance, la compréhension des conditions de vie difficile des étudiants, ces quarante-huit heures, voire bien plus, pouvaient se comprendre pendant la pandémie, sans pour autant que cela empêche de s’interroger sur la valeur des diplômes ainsi donnés, la décision de la CFVU d’attribuer 48h là où parfois une heure est suffisante, relève du cynisme, du mépris, de la dévalorisation du travail des enseignants, et de la dévaluation des diplômes qui ne valent déjà pas grand-chose. En 48 heures, on fait le tour des bibliothèques de la ville, on consulte une centaine de sites internet pour trouver une bonne réponse, on appelle les copains, on épluche des manuels…

Le plus curieux, c’est que très peu d’étudiants ont demandé ce temps supplémentaire qui ne rime à aucune éthique pédagogique. Souvent, la demande émanait des étudiants très médiocres, qui ont interpellé la CFVU si les enseignants ne se pliaient pas à cette décision absurde. Eh quoi !? Au lieu de rappeler les fondamentaux de la pédagogie universitaire, au lieu d’expliquer aux représentants de ces instances, qui disent agir pour le bien des étudiants, en détruisant ce qui reste de la valeur du diplôme républicain et en faisant du corps enseignants des charlatans à bas prix et des étudiants des exclus de la compétition intellectuelle, les directeurs des UFR invitent « à respecter à la lettre les consignes de la CFVU et à laisser un délai de 48h pour composer sur les épreuves mises en ligne cette semaine , pour éviter les recours». Autrement dit, l’essentiel c’est l’harmonie irénique. Dès qu’un conflit se profile à l’horizon, fût-il salutaire pour mettre les points sur les « i » et pour rappeler que nous ne sommes pas des pantins des « instances », dès qu’il y a un risque d’affrontement, on se réfugie dans la nécessité d’avoir la vie tranquille, quitte à vendre son âme d’enseignant pour acheter la paix. C’est ainsi d’ailleurs que d’infimes minorités font peur au grand nombre. Et comme la peur n’est pas très glorieuse, on la couvre soit par de fausses justifications de bienveillance, soit par l’indifférence, soit on ne la couvre pas.

Que vont valoir ces diplômes ? Pas grand-chose. Cela fait quelques années qu’on distribue des diplômes au rabais, parce que blocage, parce que Covid, parce que « ni Macron ni le Pen » ou parce que telle est l’humeur de la CFVU. Les meilleurs, les plus compétitifs, les plus exigeants, ne pourront pas supporter ce mépris longtemps, ils s’en plaignent déjà. Ils partiront ailleurs, là où leurs capacités de travail, leur exigence d’excellence seront peut-être mieux récompensées et pas réduites au néant par ce nivellement permanent par le bas.

Et les enseignants dans tout cela ? Sommes-nous si désabusés, si désespérés, si indifférents ? Sommes-nous masochistes ? Avons-nous perdu tout respect de notre métier ? Sommes-nous tous lâches pour protester massivement contre le mépris institutionnel ? Peut-être tout ça ensemble. Sic transit gloria universitatis.

P.S. Un collègue vient de m’apprendre, après avoir lu cet article, que les décisions de la CFVU n’ont pas de valeur législative. Il s’agit d’une instance consultative qui terrorise la direction de l’Université. Reste à savoir pourquoi la direction se laisse terroriser alors que personne ne risque rien.

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