par Yana Grinshpun
Publié dans la revue Arts&Facts
https://www.calameo.com/artetfacts/books/00796203989dc8073f77b
« Je suis un maghrébin européen » (J.-L. Mélenchon)
Nous vivons le siècle des traversées identitaires. L’identité est à la mode, elle est omniprésente : c’est l’un des mots des idéologies contemporaines, qui travaillent surtout les identités collectives. L’identité peut être individuelle ou collective ; dans tous les cas, elle est omniprésente : « républicaine », « féministe », « noire », « indigéniste », « blanche », « universaliste », « nationaliste », etc. On parle de « péril identitaire », d’« hystérie identitaire », de « tenaille identitaire », de « crise d’identité ».
Par ailleurs, on parle beaucoup de crises « identitaires » ou d’identités en crise. On vit d’ailleurs à l’époque d’une crise de l’identité européenne.
Le mot identité vient d’identitas (le caractère de ce qui est identique). Marc Fumaroli note que « identitas définit le caractère de l’être en soi, le semper idem, le Même, indemne de l’inconstance dans le temps ; un autre caractère de cet être en soi est le semper unum, l’UN, indemne de la multiplicité dans l’espace ». Les philosophes et les sociologues se sont penchés sur la question de l’identité sans pour autant pouvoir lui donner une définition satisfaisante, tout en reconnaissant l’importance de cette notion — et pas seulement comme notion, mais comme réalité collective. Wittgenstein parle de l’identité comme d’un « Diable en personne » (lettre adressée à B. Russell, 29 octobre 1913). Paul Valéry, évoquant la nation française, souligne qu’elle est difficilement saisissable. Pierre-André Taguieff la qualifie d’« identité individuée assimilable à un individu collectif, mais en même temps supra-individuelle, irréductible à une simple collection d’individus » ; l’identité collective résiste ainsi à toute approche conceptuelle (L’identité : un problème pour la pensée, à paraître).
Toujours est-il qu’il existe un foyer interne propre à chaque groupe, qui permet l’identification avec les « siens ».
Le problème de l’identité est indissociable de celui de l’altérité. Greimas et Courtès, deux sémioticiens, estiment que « le concept d’identité, non définissable, s’oppose à celui d’altérité (comme “même”, “autre”), qui, lui aussi, ne peut être défini : ce couple est cependant interdéfinissable par une relation de présupposition réciproque, et indispensable pour fonder la structure élémentaire de la signification » (1993, p. 178).
Pour simplifier, l’identité collective est toujours idéologique, religieuse ou nationale. Son positionnement implique une séparation entre intérieur et extérieur, entre « nous » et « eux », mais aussi la tradition, l’histoire et l’appartenance culturelle, religieuse ou nationale.
Depuis l’avènement de ce que Shmuel Trigano appelle « l’idéologie dominante », on assiste à un clivage entre les « bonnes identités », reconnues par la doxa, et les mauvaises identités, condamnées par la morale dominante. Les mauvaises identités sont celles qui s’inscrivent dans la tradition, la filiation et la transmission ; elles sont déclarées « rétrogrades » ou « réactionnaires ». Toute identité collective se revendiquant « nationale » est immédiatement suspectée d’être porteuse de passions nationalistes. À l’inverse, les bonnes identités sont dites « sexuelles », « antiracistes », « antifascistes », « fluides », etc. Il existe ainsi, dans le spectre identitaire, des « identités légitimes ».
Je propose ici la description de ce que j’appelle les identités spéculaires. En m’appuyant sur Freud, – « Il est toujours possible de lier les uns aux autres dans l’amour une assez grande foule d’hommes, si seulement il en reste d’autres à qui manifester l’agression », – on peut rappeler que toute identité se construit par opposition à un groupe différent. C’est la différence fondamentale entre « je » et « tu » : je m’oppose à toi, je suis ce que tu n’es pas. Il existe cependant des identités dont la particularité est de ne pas avoir d’existence propre : elles n’existent qu’en opposition au groupe par rapport auquel elles se définissent négativement. Ces identités ne sont pas elles-mêmes ; elles se vivent comme d’éternelles victimes, victimes « de quelqu’un », d’un groupe désigné comme responsable et punissable.
Identité néo-féministe
À l’instar de l’obsession révolutionnaire de refonte du monde des marxistes-léninistes soviétiques, les néo-féministes rêvent de changer l’espace social en faisant pression sur les systèmes éducatif, législatif, médiatique et politique. Dans cette perspective, la déstabilisation du monde commence par l’inculcation de l’idéologie à l’école, comme ce fut le cas en Europe de l’Est. Les idéologues du genre, qui exigent de l’État des cours sur la sexualité « expliquée aux écoliers », remettent alors en question la construction sexuée, laquelle obéit pourtant à une dynamique double : elle est un donné naturel dont on ne peut pas faire abstraction, et elle est aussi culturelle. Les appels à finir avec « la fabrique des garçons » viennent ainsi de professeurs agrégés en sciences de l’éducation, habilités par l’État, qui expliquent dans les pages du quotidien Libération :
« Cela [les activités périscolaires, culturelles et physiques] ne fait que renforcer une masculinité hégémonique qui se construit dans les “maisons des hommes” (stades, lieux de répétition des musiques et de cultures urbaines, terrains de sport, etc.), productrices de sexisme et d’homophobie. Le sport, parce qu’il désigne l’homme comme l’être le plus fort, apparaît comme un temple du masculin, même si la place des femmes, minoritaires, n’a cessé de progresser. »
Dans ce discours stéréotypé, qui ne s’appuie sur aucune donnée démontrant en quoi consistent réellement la « masculinité hégémonique », le « sexisme » et l’« homophobie » dans les lieux de répétition, les stades ou les terrains de sport, les formules employées ne renvoient à rien de concret. Elles reproduisent, au contraire, le vocabulaire prétentieux et moralisant forgé par les théoriciennes du genre, qui voient dans l’homme ce que la propagande soviétique voyait dans le « bourgeois ». À l’instar de « l’élément bourgeois » que les idéologues soviétiques traquaient dans toutes les activités humaines, les activistes du genre voient partout l’hégémonie « masculiniste » et la nuisance de la « masculinité », qu’il faudrait dès lors éradiquer ou rééduquer.
Les égéries de la démasculinisation méthodique de la société, de l’histoire, de la culture et de la littérature théorisent, conceptualisent et éternisent ainsi une violence dominatrice masculine supposée omniprésente, allant jusqu’à expliquer que la langue et la grammaire auraient été victimes d’un complot masculiniste. Elles préconisent, dans cette logique, une épuration linguistique méthodique. Les médias font alors écho à cette tempête d’absurdité militante en exhibant des enquêtes montrant, par exemple, que les jeunes hommes ont une fâcheuse manie de voir dans leurs mères d’abord… des mères, et ensuite des « femmes » (Slate). Ce qui constitue évidemment une nouvelle preuve à charge contre la domination masculine. Penser que vos enfants voient en vous une mère : voilà qui révélerait, sans appel, l’ADN dominateur d’un masculinisme effréné.
Blagues à part, on voit bien que cette nouvelle identité idéologique n’a aucune existence propre: elle n’existe qu’en miroir inversé par rapport à l’existence des hommes, qui, eux, ne se définissent pas négativement par rapport à la femme.
Identité palestinienne
Il en va de même pour les Palestiniens. Historiquement, les Arabes palestiniens n’ont jamais cherché à créer un État sur les terres qu’ils revendiquent aujourd’hui. Ils n’ont jamais eu d’autre identité que celle qui les rattachait à l’Oumma musulmane. Cette réalité est d’ailleurs clairement exprimée dans les deux chartes : celle du Hamas et celle de l’OLP (jamais amendée).
Article 1 : « La Palestine est la patrie du peuple arabe palestinien ; elle constitue une partie inséparable de la patrie arabe, et le peuple palestinien fait partie intégrante de la nation arabe».
Ce n’est qu’avec les efforts des Juifs pour recréer leur État que les Arabes palestiniens — qui ne se percevaient jusque-là que comme membres de l’Oumma, ont commencé, sous l’instigation du monde arabe et de l’Union soviétique, à parler de « l’autodétermination » en tant que « peuple palestinien ». Or la notion d’autodétermination, issue de l’aire culturelle occidentale et liée à l’idée d’indépendance après la chute des grands empires, n’était pas initialement séduisante pour les Arabes musulmans, pour qui la seule appartenance signifiante était celle à l’Oumma musulmane. Ainsi, avant la création de l’OLP, certains Arabes refusaient d’être considérés comme « palestiniens », cette dénomination étant alors destinée aux Juifs. De même, la résolution 242 de 1947 de l’ONU mentionne les réfugiés sans l’adjectif « palestinien ».
Cet adjectif, dont la fonction sera précisément de s’opposer à l’adjectif « israélien », commencera à apparaître dans les années soixante-dix. Dès lors, le peuple sans histoire n’étant pas un peuple, l’urgence devient la construction de cette histoire : il faut légitimer les revendications, enraciner le récit dans la terre, inventer des ancêtres autochtones. La stratégie du parallélisme s’enrichit alors d’une stratégie de mimétisme renversé. La captation de la terminologie issue de l’histoire juive, ainsi que le détournement des concepts élaborés pour décrire les persécutions subies par les Juifs, servent de toile de fond à la fabrication du récit palestinien, fondé presque exclusivement sur l’effet de miroir.
C’est ce que confirme, en 1977, Zuheir Mohsen, membre du comité exécutif de l’OLP, dans un entretien accordé au quotidien néerlandais Trouw :
« Le peuple palestinien n’existe pas. La création d’un État palestinien n’est qu’un moyen de poursuivre notre lutte contre l’État d’Israël pour notre unité arabe. En réalité, il n’y a pas aujourd’hui de différence entre les Jordaniens, les Palestiniens, les Syriens et les Libanais. Ce n’est que pour des raisons politiques et tactiques que nous parlons aujourd’hui de l’existence d’un “peuple palestinien”, puisque les intérêts nationaux arabes exigent que nous postulions l’existence d’un “peuple palestinien” distinct pour s’opposer au sionisme. »

Ressentiment comme socle identitaire
Pour un observateur de la construction de ces identités, il apparaît clairement que le moteur de leur construction se cache dans la négativité du ressentiment. Ce sont des identités malheureuses, qui s’auto-emprisonnent dans la servitude volontaire et, par conséquent, dans la destructivité. Fondées sur la victimisation, leur sort ne peut qu’être tragique, car il les voue à la souffrance et à l’absence d’avenir. L’avenir étant une ouverture, une créativité, une évolution. Le ressentiment et l’envie de supprimer les groupes par rapport auxquels les identités spéculaires se construisent les vouent à l’échec permanent et à l’inexistence.