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La littérature, la soumission et la mort

Par Yana Grinshpun

Ce texte m’a été inspiré par des témoignages des participants à la guerre avec le Hezbollah en 2006. En vingt ans peu de choses ont changé.

Au cours de la deuxième guerre du Liban, les soldats de Tsahal ont découvert, dans les positions fortifiées du Hezbollah ainsi que dans ses antennes locales au Sud-Liban, une grande quantité de livres et de brochures destinés à diffuser une idéologie antisémite et anti-occidentale auprès de toutes les couches de la population libanaise. Voici quelques exemples de cette « littérature », pardonnez-moi l’expression.

Le livre « Al-Jihad »

Le livre « Al-Jihad » (guerre sainte contre les infidèles, c’est-à-dire ceux qui ne suivent pas la vraie foi, l’islam) a été publié en 2004 par le « Centre culturel de l’imam Khomeiny » à Beyrouth. Il est consacré à l’analyse du concept de « jihad » dans l’esprit de la philosophie du feu guide spirituel et politique de l’Iran, Ali Khamenei.

Il s’agit en réalité d’un recueil de citations de Khamenei, appelé dans l’ouvrage « Wali » et «Imam », titres normalement réservés au chef de tous les musulmans chiites. Ali Khamenei considère le jihad non seulement comme une idéologie, mais comme un mode de vie, permettant au musulman, s’il fait preuve de foi et surmonte ses barrières psychologiques, de se sacrifier pour Allah et d’accéder au paradis. L’apogée du jihad est la « shahada », c’est-à-dire la mort en martyr. Par exemple, aujourd’hui les Arabes dit « palestiniens » qui meurent suite au tir des missiles iraniens ou libanais sont considérés comme « shahids », parce qu’ils sont morts dans la guerre contre le « yahud » (les Juifs).

Selon cette philosophie, le jihad est une guerre sacrée contre les Juifs et l’Occident, visant à stopper « l’avidité de l’impérialisme ». Khamenei le considère comme un élément central de la révolution islamique.

Le livre « Révision de la Voie de l’éloquence »

Ce livre a été découvert le 7 août 2006 par Tsahal dans le village de Kafr Kila. Il a été publié par une maison d’édition spécialisée dans la littérature religieuse chiite et la diffusion des idées de la révolution islamique iranienne.

L’ouvrage contient trois conférences d’Ali Khamenei et analyse le système de pouvoir islamique fondé sur le principe de la « Wilayat al-Faqih », développé par l’ayatollah Khomeiny. Il insiste sur le rôle central de l’islam dans le pouvoir politique, sur la figure de l’imam comme guide politique et spirituel, et sur la nécessité de mobiliser les musulmans du monde entier.

Brochure : « Discours de l’imam Ali Khamenei sur les événements récents »

Découverte le 10 août 2006, cette brochure publiée par le Hezbollah présente un discours dans lequel Khamenei condamne les « massacres dans le monde », en particulier les actions d’Israël en Palestine. En revanche, il justifie les attentats contre les États-Unis comme une réaction à leur volonté de domination mondiale.

Brochure : « L’Amérique, source du terrorisme »

Cette brochure contient un discours de Khamenei affirmant que les États-Unis sont à l’origine de l’oppression, de l’impérialisme et du terrorisme dans le monde, et qu’Israël en est le principal allié.  Cette rhétorique occidentale et décoloniale peut surprendre. Elle est en fait largement inspirée des travaux de Ali Shariati et reprise par Ali Khamenei. Shariati, influencé par le tiers-mondisme et les théories de la décolonisation, avait élaboré une critique radicale de l’Occident conçu comme puissance impérialiste et aliénante, appelant à un « retour à soi » fondé sur l’identité islamique et chiite. Cette matrice idéologique est clairement perceptible chez Khamenei, qui mobilise un lexique opposant « opprimés » et « arrogants », « authenticité islamique » et « corruption occidentale », ou encore « résistance » et « domination impérialiste ». Ce lexique, emprunté aux luttes anticoloniales du XXe siècle, est réinvesti dans un cadre religieux et révolutionnaire, où l’islam devient non seulement une foi, mais un instrument de libération politique et culturelle contre l’Occident.

Brochure : « Testament d’un combattant du jihad »

Destinée aux combattants du Hezbollah, cette brochure contient des formulaires de testament à remplir avant le combat. Elle comprend des rubriques telles que les données personnelles, les héritiers, des messages aux proches, ainsi que des louanges au jihad et au sacrifice.

Elle se termine par une prière demandant à Allah d’accueillir le combattant et de lui accorder la mort en martyr.

Brochure avec un discours de l’imam Khomeiny

Cette brochure appelle les musulmans à poursuivre le jihad malgré les difficultés et encourage les jeunes à mourir en martyrs afin d’empêcher la victoire du mal. Il faut tenir compte de cette eschatologie islamique qui se fiche complètement de la vie, et au nom de laquelle des populations entières sont massacrés, comme les populations iraniennes rebelles, comme les Kurdes, les Yézidis ou les Druzes.

Livre « Le méchant Sharon »

« Le méchant Sharon » a été publié en 2002 par les « Scouts de l’imam al-Mahdi », une organisation de jeunesse du Hezbollah. Les objectifs et les méthodes de cette organisation sont à ce point similaires à ceux de la « Hitlerjugend » que le mouvement de jeunesse du Troisième Reich peut, à juste titre, être considéré comme son prédécesseur. Le livre « Le méchant Sharon » a été découvert par des soldats de Tsahal dans les villages du sud-Liban de Yaroun et Rab al-Thalathine, le 15 août 2006. Il est imprimé sur un papier glacé de haute qualité, ce qui témoigne de l’absence de difficultés financières de ses éditeurs. Le livre est dédié « à nos martyrs, à nos prisonniers, à nos blessés, à nos enfants ». On y lit : « vous êtes entourés d’un ennemi malveillant qui a volé la pureté de votre enfance. Le nom de cet ennemi est « Israël ».

Le livre raconte une histoire qui se déroule dans un petit « royaume » appelé « le Jardin du Paradis » (symbolisant la Palestine). Ses habitants vivaient dans la paix et l’harmonie jusqu’à ce qu’un roi maléfique nommé Sharon monte sur le trône. Le roi Sharon s’empara du pouvoir par la manipulation, les meurtres, la torture et l’humiliation du peuple. Il ne pouvait entendre d’autres sons que « les gémissements des blessés et les soupirs des souffrants » et n’aimait qu’une seule couleur, celle du « sang rouge ». Sharon publia un décret selon lequel toute femme enceinte devait boire une potion spéciale. Il en résulta la naissance d’enfants de petite taille et atteints de déficiences mentales, ne représentant aucun danger pour son pouvoir. Mais le salut du royaume vint finalement des enfants (allusion aux enfants de Palestine), qui décidèrent de se venger de Sharon et reçurent l’aide d’un bon roi d’un royaume voisin (allusion au cheikh Nasrallah). Finalement, les enfants lapidèrent Sharon et sa femme, le bon roi condamna Sharon et sa cour à la prison à vie, et le royaume du « Jardin du Paradis » retrouva une vie heureuse et paisible.

Afin que les jeunes lecteurs n’aient aucun doute quant aux modèles réels de cette fable, la dernière page du livre est intitulée « Les événements à l’origine de notre récit ». On peut notamment y lire : « Les événements du livre sont liés à un personnage nommé Sharon, qui symbolise les dirigeants d’Israël. Cette entité a été créée par l’expulsion du peuple palestinien de sa terre,  un peuple doté de son histoire, de ses valeurs et de sa culture. En Palestine se sont installés des exclus venus du monde entier, qui n’ont rien en commun si ce n’est une soif de sang, le désir de tuer, de détruire et de répandre la corruption sur toute la planète. Les véritables héros du livre sont les enfants de Palestine, que le sionisme a privés d’une vie calme et digne… »

Brochure « Jérusalem, capitale de la terre et du ciel »

Idée principale de la brochure : Jérusalem est une ville exclusivement arabo-musulmane, sur laquelle les Juifs et les chrétiens n’ont aucun droit. La brochure insiste constamment sur son caractère arabe, en s’appuyant pour cela sur des faits historiques manipulés. Ainsi, on peut lire cette affirmation : « Jérusalem était une implantation arabe déjà quatre mille ans avant le début de l’ère chrétienne ; elle a été fondée par des Phéniciens et des Cananéens venus de la péninsule Arabique ». La brochure décrit en détail le grand passé musulman de Jérusalem, sans oublier les épisodes tragiques survenus (bien entendu !) exclusivement par la faute des chrétiens et des Juifs. Par exemple, le récit des croisades met principalement l’accent sur les atrocités des croisés : « … ayant pris la ville en 1099, les croisés ont tué 70 000 musulmans, devenus des “martyrs” ».

Une section spéciale de la brochure est consacrée aux Juifs, à leur influence destructrice sur l’humanité en général, et sur la Palestine et Jérusalem en particulier, tout au long de l’histoire mondiale. Sous le titre « Le dessein malveillant des sionistes », on trouve une accusation développée selon laquelle « les Juifs, à l’époque du prophète Salomon, que la paix soit sur lui, ont transformé Jérusalem en une ville païenne. En punition, Allah envoya contre eux Sennachérib l’Assyrien, qui fit des milliers de Juifs prisonniers. Mais les Juifs ne se repentirent pas, ne renoncèrent pas à leurs desseins malveillants ni à leur corruption. C’est pourquoi Nabuchodonosor, roi de Babylone, les attaqua de nouveau, après quoi il ne resta en vie qu’environ 40 000 Juifs ». Il est ensuite précisé que « les Juifs commencèrent aussi à comploter contre Jésus, que la paix soit sur lui, et déclenchèrent une guerre sanglante, qui dura jusqu’à ce que, en 135 de notre ère, l’empereur romain expulse définitivement les Juifs de Palestine ».

Malheureusement, cela n’entraîna pas la disparition des “sionistes malveillants”, mais seulement leur dispersion à travers le monde, où ils poursuivirent leurs activités nuisibles. Selon la brochure, ce sont précisément « les Juifs qui ont joué le rôle principal dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale ». Et dans la seconde moitié du XXe siècle, ce sont encore « les Juifs qui ont convaincu le gouvernement américain de la nécessité d’intervenir dans les affaires du monde entier ». D’ailleurs, certains commentateurs des plateaux télé en France n’hésitent pas à reprendre à leur compte ces théories de complots.

Sur la dernière page de la brochure, intitulée « Obligation divine », il est affirmé qu’Allah a promis Jérusalem aux musulmans. Après qu’Allah aura conduit les musulmans à la victoire et à la libération de la Palestine des Juifs, les musulmans « vengeront tous les crimes commis contre l’humanité et, avec l’aide d’Allah, triompheront dans un avenir proche ».

Ces mêmes idées sont reprises dans le calendrier pour l’année 2006 publié par les « Scouts de l’imam Al-Mahdi ». Son idée centrale est un appel à la lutte armée contre les sionistes et une glorification des “martyrs” ayant commis des attentats-suicides. Le calendrier marque chaque mois des dates particulières liées à la lutte armée menée par le Hezbollah et les Palestiniens contre Israël. 

Ceci n’est qu’une petite partie des livres et brochures publiés et diffusés par le Hezbollah sur l’ensemble du territoire libanais. Les consommateurs de cette littérature, après un tel lavage de cerveau, se transforment en ennemis jurés de l’Occident, des États-Unis, d’Israël et des Juifs. Tant que le Hezbollah existera et continuera, grâce à des financements iraniens, à éditer à très grande échelle ce type d’ouvrages, il ne pourra être question d’aucun apaisement à la frontière nord d’Israël, ni même dans l’ensemble de la région du Moyen-Orient.

Sans aucun doute, une telle littérature nourrit la haine antijuive et anti-occidentale et contribue au maintien des tensions et des guerres au Moyen-Orient.

Une autre remarque s’impose. Tandis qu’un flot continu de haine, d’hostilité et de dénigrement à l’égard de l’Occident submerge une large partie du monde islamique, celui-ci trouve encore l’énergie de se confondre en excuses, de s’agenouiller presque, pour la moindre caricature un peu piquante visant l’islam ou le prophète Mahomet. Ce zèle pénitentiel confine moins à la courtoisie qu’à une forme de servilité intériorisée, affichée sans même plus chercher à la dissimuler.

À observer la scène avec un minimum de lucidité, notamment du point de vue de ceux qui s’intéressent aux dimensions idéologiques et eschatologiques en jeu, l’Occident semble s’être résigné à une posture de renoncement : une sorte de dhimmitude revendiquée, où la culpabilité tient lieu de boussole et où l’effacement progressif de sa propre culture passe pour une vertu. Autrement dit, une civilisation qui s’auto-anesthésie, tout en s’applaudissant de sa propre disparition.

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