guerre Iran

Sortir d’Israël, ou l’art du mauvais choix

par Yana Grinshpun

Ce texte, un brin personnel, m’a été inspiré par mon retour d’Israël en temps de guerre. Le récit de ce mois passé en Israël, rythmé par la douce mélodie des sirènes et les courses vers l’espace protégé (sport national israélien), viendra un de ces jours, documents de terrain à l’appui. Pour le moment, je me contente de cette brève narration, en guise de « récit de voyage », au sens très extensif du terme.

Le seul moyen de sortir d’Israël pendant la fermeture de l’aéroport Ben-Gourion passait par la Jordanie ou par l’Égypte. Deux options également réjouissantes, chacune à sa manière. Connaissant la mentalité arabe, leur enthousiasme légendaire pour les Juifs, le goût très prononcé pour le marchandage permanent – activité charmante tant qu’elle ne dégénère pas en incident mortel et à laquelle j’étais naguère très douée – ainsi que l’insécurité ambiante (agrémentée, pour ma part, de l’impossibilité de porter une arme), j’ai longtemps considéré que rester sur place, relevait du bon sens et de la solidarité nécessaire.

Sans être superstitieuse, entrer en Égypte la veille de Pessa’h me paraissait relever d’un humour un peu lourd, voire d’une forme de fidélité historique mal placée. J’ai donc opté pour la Jordanie, solution de compromis, la compagnie israélienne Arkia ayant conclu un accord ( provisoirement fonctionnel ) avec l’aéroport d’Aqaba.

La route jusqu’à la frontière ne présentait pas de difficulté particulière. Aucune sirène, aucun tir : les Houthis, ainsi que leurs partenaires stratégiques de Téhéran, n’avaient manifestement pas été informés de mon déplacement nocturne vers la frontière sud, ce dont je leur sais gré. Shukran, pour ainsi dire. Ou Mersi (c’est selon).

À l’entrée en Jordanie, pendant qu’on poireautait dans la file, un adorable petit garçon arabe, avec des yeux de doberman bien dressé, essayait sans arrêt de canarder, avec son fusil en plastique, la file d’Israéliens. Son papa et sa maman, de retour de Jordanie vers je ne sais quelle Ramallah ou Umm el-Fahm, avaient offert ce jouet au garnement. Ils regardaient la scène, attendris, comme si c’était la chose la plus touchante au monde.

Dans le minuscule hall de l’aéroport d’Aqaba, les Israéliens s’entassaient, essayant de s’envoler vers l’Europe. Aucun affichage pour les vols Arkia. Sécurité oblige !  Un compagnie juive en Jordanie, mais quel scandale ! Partout traînaient des Jordaniens bedonnants en uniforme de l’aéroport King Hussein, l’air important et méprisant. Les gens leur demandaient des infos, ils étaient incapables de répondre à la moindre question… ou n’en avaient tout simplement pas envie. Faut dire, c’est pas tous les jours qu’un tel troupeau de Juifs affolés, suspendus à leur bon vouloir, débarque dans cette petite Aqaba paumée dont personne n’a jamais vraiment entendu parler.

Le chaos régnait aussi dans les bus  affrétés par Arkia. Ramzi, Rachid et Mohammed, avec un sérieux carnavalesque, entassaient les Israéliens  paumés dans les bus, balançant bagages et passagers. Ensuite Ramzi faisait payer le trajet, ce qui n’était pas prévu par Arkia, mais bien rôdé par Ramzi,  laissant bien entendre que sinon, il ne bougerait pas. Pas exigeant, je reconnais: cinq shekels (1, 5 euros)  lui suffisaient. Enfin… suffisaient pour ne pas vous foutre dehors.

Quant à Fatima, l’air accablé, postée aux toilettes, distribuant du papier avec un petit sourire aux entrants et sortants (alors qu’il y en avait déjà à profusion,  mais va savoir avant d’entrer dans la cabine, quand une dame si attentionnée veille sur la propreté de ton derrière), elle a fait la gueule quand je lui ai tendu cinq shekels. Du coup, j’y suis retournée une deuxième fois, bien ostensiblement, en lui montrant mon papier, et je lui ai donné que dalle.

Ensuite, on nous a tous rappelés pour un nouveau contrôle avant l’embarquement. Et là, un jeune type très moustachu, chargé du nettoyage, s’est mis à traverser tout le hall avec un désodorisant, arrosant généreusement tout ce qui bougeait, pulvérisant à droite à gauche. Surtout du côté de la file des Israéliens. Bah oui, qu’est-ce que vous croyez, avec tous ces « yahoud » qui débarquent, comme ils disent, ça pue forcément, faut bien désinfecter.

À part ça, l’avion. Pour les amateurs de sensations fortes, je recommande chaudement. La grande roue des fêtes foraines peut aller se rhabiller. Ça vous secoue les tripes comme dans une machine à laver, et à l’atterrissage, vous vous mettez à réciter le Shema, même si vous n’en connaissez qu’une seule ligne. Et encore, pas entière. Mais ça aide.

Arrivée de l’Arabie jordanienne à la France arabe, après une heure de queue dans la file spéciale Israéliens (oui, une à part, pour que la vie ne paraisse pas trop douce), face à un employé d’aéroport paresseux et mécontent, qui bâillait à s’en décrocher la mâchoire, s’interrompait sans cesse pour papoter avec un collègue tout aussi amorphe,  incapable de tamponner un passeport, je lui ai souri gentiment tout en le couvrant intérieurement des pires insultes de notre belle langue (la russe, pardonnez de peu), et j’ai terminé mentalement la première ligne du Shema.

Et maintenant, je suis là, à boire à votre santé, et au diable avec eux.

Mais au fond, j’ai déjà envie de rentrer. Retrouver la musique des sirènes avec ma famille et un verre de cognac partagé dans un espace protégé de notre immeuble, où, pendant la guerre, s’est formée une sacrément belle bande.

Am Israël Haï !

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