écriture inclusive, Culture, désinformation, imposture, néo-féminisme

L’écriture inclusive à l’épreuve de la linguistique. Document de synthèse.

Document rédigé par Jean Szlamowicz[1], Yana Grinshpun[2], François Rastier[3]

« … la superstition de tels Grammatistes resveurs pour l’e imparfaict, qu’ils appellent foeminin, comme si Claude, Antoine, Pierre, Pie, Helie, Hieremie, &c. n’estoient noms d’hommes. »

La Mitistoire barragouyne de Fanfreluche et Gaudichon.

Anonyme, Lyon, chez Jean Dieppi, 1574

Eclairage lingusitique concernant une imposture idéologique

Malgré sa prétention affichée à contribuer au progrès social, l’écriture inclusive (EI) se fonde sur des prémisses fausses, liées à une interprétation partiale qui déforme la réalité des fonctionnements grammaticaux attestés de la langue française. L’écriture inclusive est une réforme militante de la langue. Elle entend y inscrire diverses identités de sexe, ce qui n’a rien de commun avec la description des classes nominale du français et constitue une revendication politique fondée sur des croyances et non sur des connaissances empiriquement vérifiées. Ses partisans, même parmi les linguistes, prescrivent des ouvrages et références qui vont à rebours des méthodes, données et savoirs admis en sciences du langage.

Ce court article comporte :

–  un rappel des problématiques linguistiques concernant l’écriture inclusive

– des citations importantes résumant les erreurs et falsifications de l’inclusivisme

– une bibliographie avec des liens pour consulter certains articles en ligne

I Les problèmes posés par l’écriture inclusive

Il est important de rappeler que les justifications couramment proposées pour défendre l’écriture inclusive sont de nature idéologique et contreviennent aux principes élémentaires de l’analyse linguistique. La question des classes nominales est notamment présentée de manière simpliste, réaliste et mensongère sans distinguer entre « genre morphologique » et « genre sémantique », confusion concernant des phénomènes fondamentaux et bien décrits. Voici donc un petit rappel concernant les arguments mis en avant par les défenseurs de l’écriture inclusive. Ces rapides éléments doivent être complétés par la lecture des sources présentées dans la bibliographie où ces thématiques sont développées, argumentées et augmentées de données et de démonstrations.

  1. L’inclusivisme repose sur une erreur d’interprétation : masculin et féminin appliqués à des signes linguistiques ne signifie pas mâle et femelle. Ce sont des classes de mots, pas des catégories sexuelles. La langue ne fonctionne pas selon une correspondance entre la réalité et les mots : dire « tout le monde est venu » emploie le singulier, alors que monde réfère à une pluralité de personnes : le sexe n’y a aucune part. Le genre des mots n’est pas dans un rapport systématique avec le sexe (ce type est une nullité ; Sarah est un mannequin célèbre ; un fournisseur ne désigne ni un homme une femme, mais une entreprise, etc.). La complexité des configurations du sens ne peut être réduite à la seule désignation sexuelle. On ne peut donc en tirer de conclusions sociales justifiant d’une politique linguistique.
  • Le genre en français est complexe et comprend aussi des fonctionnements neutres (quoi s’oppose à qui ; cela s’oppose à celui et à celle). Pour les humains, la forme dite « masculine » fonctionne le plus souvent comme un neutre ou un impersonnel et ne possède pas de valeur désignative sexuée (il pleut ; ils vont augmenter les impôts ; Le redevable désigne la personne qui paye l’impôt au Trésor Public ; les gosses, ça crie tout le temps). On ne peut pas mettre au féminin ou en écriture inclusive des énoncés comme « je me fous de savoir si le traducteur est une traductrice » : on a besoin du « masculin » morphologique pour exprimer le neutre sémantique.
  • « La langue est sexiste » est une absurdité : la langue n’a été inventée par personne et ne relève pas d’une intentionnalité. Comme toutes les langues, le français permet d’exprimer une opinion et son contraire : on peut aussi bien tenir des discours sexistes qu’égalitaristes avec les mêmes outils. La langue ne pense pas à la place des individus. Le déterminisme linguistique est une doctrine depuis longtemps considérée par les sciences du langage comme non valide. C’est une croyance dépassée qui a sa place avec les jugements sur la psychologie des peuples (« langue arriérée » = « peuple arriéré », par exemple).
  • La revendication de « visibiliser les femmes » est une métaphore qui n’a aucun sens pour la grammaire : la langue ne « visibilise » rien du tout et ne constitue pas un instrument de promotion identitaire. La langue est un outil communicationnel et cognitif qui ne relève pas d’une logique quantitative ni d’une représentation sociale. À cet égard, la prétention du Manuel d’Écriture Inclusive (« Faites avancer l’égalité femmes-hommes par votre manière d’écrire ») relève du charlatanisme et non d’une relation avérée entre langue et organisation sociale. La langue évolue dans ses formes, de même que la société évolue dans son organisation, mais il n’existe pas de lien de causalité entre les formes de la langue et la hiérarchisation sociale.
  • L’EI instaure des difficultés d’apprentissage inédites. À part la féminisation des noms de métiers, qui préexistait à l’inclusivisme et que personne ne conteste, aucune des prescriptions inclusivistes n’a de fondement linguistique. Au contraire, leur application créée des unités qui n’appartiennent pas à la langue et des graphies étrangères au système orthographique. Cela suscite des difficultés d’écriture, de lecture et de prononciation qui affectent tout le monde (même les militants), et exclut les dyslexiques, dysphasiques et dyspraxiques. Aucun pratiquant de l’écriture inclusive ne l’applique de manière cohérente et continue : c’est l’indice qu’elle est inapplicable, et elle se réduit en général à des affichages aléatoires. Les réformes de la langue ont toujours eu pour objectif de viser sa simplification et non sa complexification. L’EI crée donc des difficultés pour de nombreux publics.
  • Même par rapport à son projet affiché qui voudrait « améliorer l’égalité » par la graphie — sans d’ailleurs en préciser les critères de réalité sociale — l’EI contrevient à la réalité empirique de la langue qui ne se manifeste pas uniquement par l’écriture administrative mais par la pratique orale. Le genre, la morphosyntaxe, les accords tels qu’ils s’entendent relèvent d’un autre système que celui visible à l’écrit. L’inclusivisme ne propose aucune théorie cohérente pour en rendre compte.
  • L’écriture inclusive est une opération de marketing politique qui a fait suite à son dépôt comme nom de domaine en 2016 et au développement de l’activité d’une « agence de communication et d’influence » (Les Mots Clés) qui vend du consulting et des formations. Elle n’émane ni des usages spontanés, ni de la représentation démocratique, mais du secteur militant et marchand.
  • L’EI propage le séparatisme linguistique. Les différents groupes identitaires (LGBTQIA+) désirent aussi marquer leur identité par des signes distincts comme la création de formes neutres (iel pour il/elle ; lea pour le/la). La multiplication revendiquée des grammaires dites queer conduit à une dérégulation des usages. Cela provoque une atomisation de la langue en autant de communautés, en une forme de séparatisme linguistique, graphique et idéologique.
  • Une falsification historique : les partisans de l’EI déforment les faits historiques et linguistiques pour les rendre compatibles avec une interprétation victimaire de la condition féminine. Parmi les milliers de phénomènes qui constituent une langue, les partisans de l’EI n’ont trouvé de pertinent que la formulation désuète « le masculin l’emporte sur le féminin » considérée par les spécialistes de l’histoire des pratiques pédagogique comme « une règle inconnue des manuels ».[4]
  1. L’écriture inclusive est un dialecte, c’est-à-dire un type d’expression pratiquée par une minorité. Comme pratique idéologique et graphique, l’EI est pratiqué à la place du français standard par de nombreuses administrations : c’est une réforme de facto qui n’a été acceptée par aucune instance élue.
  1. L’EI instaure une discrimination potentielle entre ceux qui la pratiquent et les autres. Insistons sur le fait que cela joue dans les deux sens, selon les sympathies politiques. Potentiellement un texte en écriture inclusive peut être l’objet d’une discrimination dans le cadre d’un financement, d’un recrutement, d’une requête, etc. s’il est lu par quelqu’un qui ne la pratique pas. Et inversement, bien sûr. En tant que pratique graphique partisane, elle manifeste une préférence idéologique et militante, donc une rupture de la neutralité.
  1. En instaurant une norme floue, mais émanant d’autorités comme les universités ou certaines administrations, l’EI impose un signe ambigu envers les usagers : sont-ils censés se plier à cette norme ou pas ? Il en résulte des ambiguïtés portant atteinte à la transparence de certaines pratiques, potentiellement discriminatoires : l’EI peut devenir un signe de reconnaissance à destination d’un recruteur ou d’un jury de nature à contourner l’anonymat d’un document (comme des copies d’examens).
  1. L’EI constitue une contrainte politique et idéologique. L’EI, dont le fonctionnement n’a été vaguement formalisé que par une agence de communication, ne constitue pas une pratique réglée : cela provoque un sentiment d’insécurité linguistique chez les citoyens qui y sont soumis. L’EI est une pratique qui différencie entre les citoyens sur la base d’un jugement social et moral. Contrairement à l’arbitraire des conventions linguistiques et graphiques, l’EI se fonde sur la définition d’une orthodoxie morale.
  1. L’EI contrevient à la circulaire du premier ministre Edouard Philippe[5] et place le personnel administratif en position délicate vis-à-vis des supérieurs qui ont décidé de cette pratique, laquelle constitue une réforme de la langue qui n’a pas été prononcée par les autorités compétentes.
  1. L’EI a été imposée par une pratique militante relevant de l’intimidation[6] et ne saurait être acceptée par l’Etat qui reconnaitrait ainsi la pression qui lui est faite.
  1. L’EI pose le problème des normes d’enseignement : si la langue française ne repose plus sur un consensus grammatical et orthographique, alors que doivent enseigner les membres de l’Education Nationale ? Comment évaluer les copies d’examen et de concours ? Comment l’État peut-il évaluer et certifier les maquettes d’enseignement ?

Accepter la pratique de l’EI ouvre la porte à une destruction de la langue commune : chaque mouvement idéologique pouvant prétendre à inscrire dans la langue ses choix et marquages politico-identitaire, cela reviendrait à accepter que des militants puissent imposer les réformes de la langue qui leur conviennent (par exemple au niveau d’un établissement, d’une ville, d’une région…).

Accepter l’EI, c’est envisager la fin de tout enseignement consensuel, l’émergence de revendications infinies (inscrire dans la langue la non-binarité sexuelle, le refus de pratiquer le français au bénéfice de langues étrangères, etc.).

Accepter le marquage politique différentialiste de l’EI, c’est à terme propager la décomposition du corps social, des administrations et des institutions.

II Quelques citations…

Ces citations résument les conclusions de certains articles et ouvrages concernant les arguments des défenseurs de l’écriture inclusive. Que ce soit sur le terrain de l’histoire de la langue et ou de l’historiographie des grammairiens, les thèses d’Eliane Viennot sont sévèrement recadrées sur le plan de leur méthode par Piron et Grinshpun. Sur le plan des principes de la linguistique générale, les citations de Grinshpun, Rastier et Szlamowicz soulignent la partialité des raisonnements symboliques et les manquements théoriques dans l’évocation des questions langagières chez les inclusivistes dont les descriptions linguistiques sont toujours allusives et fautives.

• Sophie Piron :

« Il ressort que la thèse de la masculinisation [d’Eliane Viennot], dans ses arguments du e féminin et des noms de métiers, souffre de défauts majeurs : une mauvaise collecte des données, une mauvaise exploitation et interprétation de celles-ci, et ce, à cause d’une méconnaissance du contexte intellectuel, grammatical et linguistique de l’époque. Finalement, les forces d’évolution qui œuvrent en linguistique historique sont également totalement absentes de l’argumentaire déployé, au profit d’un discours complotiste sur l’évolution de la langue, discours qui s’inscrit dans une vision du monde manichéenne, opposant hommes dominants et femmes dominées. C’est justement là l’impressionnante puissance de la thèse avancée. »

In « Le masculin polémique : contre-argumentaire historique sur le métiers », CirCula, numéro 15, Les Éditions de l’Université de Shebrooke, 2022, pp. 199-228

• Yana Grinshpun :

« L’analyse linguistique des assertions qu’on trouve dans les ouvrages de Viennot est sans appel : outre les confusions et la puérilité des démonstrations, on note des revendications idéologiques fondées sur des approximations historiques, de fausses corrélations entre grammaire et structure sociale ou entre versification et anatomie, un ressenti personnel présenté comme expérience commune, des affirmations non vérifiées qui ne sont pas fondées sur des corpus et qui se trouvent réfutées par la recherche, des anachronismes inacceptables, des contre-sens grammaticaux et historiques. Tout cela témoigne d’un esprit préscientifique faisant fi de l’épistémologie linguistique, qui ignore le fonctionnement du système en proposant des explications fausses, contradictoires ou partielles. »

In « La ‘’masculinisation » du français a-t-elle eu lieu ? », in Le genre grammatical en français et ‘écriture inclusive, Observables n°1, 2021

• Yana Grinshpun et Jean Szlamowicz :

« L’introduction de raisonnements idéologiques dans la prescription linguistique n’a rien de nouveau[7]. En revanche, il est assez inédit que, dans un cadre se voulant scientifique, la description linguistique se fasse au prisme d’une lecture morale. La réprobation envers « la norme » repose ainsi sur le préjugé idéologique d’une déconstruction toujours arbitrairement proposée comme nécessaire, confondant notamment certains présupposés axiologiques du mot norme comme contrainte sociale avec sa valeur descriptive désignant la grammaticalité. Nous avons ainsi pu entendre certains universitaires poser la question de la « légitimité » du masculin à être générique[8]. Non seulement c’est une question qui ne concerne pas la description linguistique, mais qui introduit sa moralisation, avec pour corrélat une intervention sociale prescriptive. Penser que se pose la question d’une « légitimité » des formes linguistiques, c’est imaginer que la grammaire représente des positions idéologiques : c’est là une croyance. Car le langage tel qu’il s’incarne dans la diversité des langues est un outil cognitif et communicationnel sans rapport avec un conditionnement de la pensée. La diversité d’opinions exprimée dans chaque langue en est la preuve élémentaire.

Intellectuellement, cela revient à croire à la métalangue, à la fétichiser et à tomber dans le piège de l’étiquetage, hypostasiant le concept en croyant qu’il « est » la réalité. Qu’il existe des formes non marquées en français est un fait morphosyntaxique : cela n’a rien à voir avec le nom qu’on leur a donné. Qu’on ait appelé ces formes masculines ne relève d’ailleurs pas d’une « légitimité » : ce qui a établi la terminologie masculin / féminin n’est pas une différenciation au niveau de la « supériorité » mais de la simple analogie morphémique constatant la différence homme / femme et l’appliquant à la différence entre genre de mots (qui servent, entre beaucoup d’autres choses, à désigner la différence homme/femme).

Pourquoi se scandaliser que ce qu’on appelle masculin soit généralisant et le féminin spécifiant ? C’est projeter un symbolisme arbitraire qu’on pourrait parfaitement retourner : en quoi serait-il plus « valorisant » socialement d’être générique que spécifique ? Personne ne s’est jamais défini par une identité grammaticale, laquelle n’a jamais conféré de privilèges matériels. C’est donc une injustice dénuée de fait constatable. Au reste, on peut imaginer que, pour l’esprit militant décidé à découvrir les iniquités qui légitiment sa démarche, il faudrait aussi se scandaliser si le féminin était générique et si le masculin avait « la chance » de se distinguer par sa nature spécifique. Décider, « symboliquement », d’une axiologie de la terminologie n’est pas un raisonnement sur la factualité linguistique, mais une projection sur une interprétation naïve de la langue. »

In « Introduction » à Le genre grammatical en français et l’écriture inclusive, Observables n°1, 2021

• François Rastier :

« Rappelons que les catégories grammaticales, comme le genre, le nombre, l’aspect, etc., permettent la détermination en discours, par des accords ou concordances, et n’ont aucune incidence sur les représentations du monde, d’ailleurs multiples dans les discours relevant d’une même langue. Le persan n’a pas de catégorie du genre et les femmes n’en sont pas moins discriminées en Iran. Sur un échantillon de 250 langues environ, moins de 90 pourraient manifester une corrélation entre le genre de certains mots et le sexe probable de leurs référents supposés. Que faire des inanimés ? Que faire des souris et des tortues (mâles, mais sans genre) ? Des sentinelles et des gardes-françaises, souvent fort viriles ? Une coïncidence aura voulu que gender se traduise en français par genre, et l’idéologie du genre a fait le reste : après avoir été « fasciste », selon Barthes qui ne s’est pas pour autant enfermé dans un silence de gauche, le français serait « machiste » comme l’ont complaisamment prétendu des linguistes médiatiques comme Bernard Cerquiglini. Rappelons qu’une langue peut articuler les idéologies les plus contradictoires et seules les idéologies ultra-nationalistes ont pu prétendre qu’elles étaient en elles-mêmes porteuses d’une vision du monde déterminée voire déterminante… »

In « Écriture inclusive et exclusion de la culture », Cités, vol. 82, no. 2, 2020, pp. 137-148.

« Rappelons que des distinctions fondatrices pour la linguistique semblent souverainement ignorées par les réformateurs : entre le signe linguistique et le signal ; entre la langue et l’écriture17 ; entre le morphème et la chaîne de caractères ; entre une langue et un code ; entre sens et référence ; enfin entre description et imposition de normes. Les théoriciens de l’écriture inclusive à la française sont d’ailleurs des spécialistes de littérature et de stylistique : autrices ou auteurs de thèses sur Marguerite de Navarre, Balzac, Sarraute, etc., ils développent une vision évocatrice du langage, sans s’arrêter outre mesure à son fonctionnement effectif. »

In « Écriture inclusive et séparatisme linguistique », 10 août 2020, Mezetulle

• Jean Szlamowicz :

« Il y a des phénomènes linguistiques et des phénomènes sociaux. Quand on postule une relation de causalité rendant la langue responsable d’un état de la société, il faudrait au moins ne pas se tromper sur ce qu’est la langue, sur ce qu’est la société et sur la relation entre les deux. Trois dimensions qui ne sont nullement décrites par ces vertueux réformistes sinon de manière très floue. Faut-il rappeler que les signes de la langue ne sont pas des humains ? Et que le sort des humains ne dépend pas des signes qui les désignent parfois ? »

in Le sexe et la langue, Intervalles, 2018

« L’inclusivisme refuse ainsi, par principe, le hasard sémiologique, le continuum entre formalisme, sémantique, diachronie et discursivité, assimile l’organisation des sociétés à la forme que prennent leurs grammaires et préfère trouver une motivation réaliste radicale à l’organisation du genre dans la langue dont le fondement serait non seulement politique mais systématiquement oppressif. Un tel raisonnement n’est pas fondé sur l’observation des données de langue mais sur un parti pris idéologique. Là encore, pourquoi ce principe d’un fondement politique de la sémiologie ne fonctionnerait-il que pour le genre ? L’inclusivisme est ainsi rétif à la réflexion méthodologique : c’est tout de même une considérable difficulté épistémologique que de donner un sens social à la morphosyntaxe. Il s’agit donc d’une doctrine qui, rejetant l’histoire des sciences du langage, prétend décider de ses propres règles et déclarer ses interprétations symboliques souveraines. » […]

Reste que les inclusivistes prétendent rendre le monde meilleur par la réforme de la grammaire, ce qui, en soi, est une proposition pour le moins audacieuse. Pour la rendre acceptable, il faut d’abord imaginer que la langue participe à nos malheurs sociétaux. La prétention de décréter les nouvelles normes inclusivistes comme « langage égalitaire » suppose donc que le langage serait autrement « inégalitaire » : il y aurait ainsi une moralité de la grammaire. Cette proposition est radicalement discutable puisqu’elle suppose, là encore, une sorte d’inconscient de la langue qui s’appliquerait à tous les locuteurs et influencerait leur pensée. Sur le plan de la pratique individuelle de la pensée comme production cognitive aussi bien qu’intellectuelle, je n’ai de cesse de rappeler la belle formule d’Émile Benvéniste : « La possibilité de la pensée est liée à la faculté de langage, car la langue est une structure informée de signification, et penser, c’est manier les signes de la langue ».15 La langue ne pense pas pour nous et elle ne renferme certainement pas l’ordre social, ni égalitaire, ni inégalitaire, dans lequel se meuvent les locuteurs — on peut être autant juif qu’antisémite en français. On trouvera donc nécessairement douteux de fonder un programme de recherche sur un principe moralisateur. »

In « L’inclusivisme est un fondamentalisme », Texto ! Volume XXV – n°1-2 (2020)

III Références bibliographiques

Ouvrages de synthèse

Charaudeau Patrick (2021), La langue n’est pas sexiste. D’une intelligence du discours de féminisation, Lormont, Le bord de l’eau.

• Magniont, Gilles (2020), Guerre civile des Français sur le genre, Limoges, On verra bien.

Szlamowicz Jean (2018), Le sexe et la langue, Paris, Intervalles, suivi de « Archéologie et étymologie du genre », Xavier-Laurent Salvador.

Ouvrages collectifs

Le genre grammatical et l’écriture inclusive en français, dir. Grinshpun & Szlamowicz, Observables n°1, juin 2021, en accès libre sur Obusalf

• Crises langagières, dir. Szlamowicz et Grinshpun, 2022, Hermann

• Le féminin & le masculin dans la langue : l’écriture inclusive en questions, Danièle Manesse et Gilles Siouffi éd., Paris, ESF Sciences humaines, 2019, 208 p.

Articles de linguistique

• Grinshpun Yana « L’écriture inclusive, la théorie de « masculinisation » du français et l’imposture intellectuelle », 2021, Testo e senso n°23

• Neveu, Franck (2021), « La langue, la loi, l’ordre », Cités, n° 86 (La langue sous contrôle, sous la dir. d’Isabelle Barbéris et Franck Neveu), p. 13-29.

• Piron Sophie, « Le masculin polémique : contre-argumentaire historique sur le métiers », CirCula, numéro 15, Les Éditions de l’Université de Shebrooke, 2022, pp. 199-228

• Rastier François, « Écriture inclusive et exclusion de la culture », Cités, vol. 82, no. 2, 2020, pp. 137-148. En ligne

• Rastier François, « Écriture inclusive et séparatisme linguistique », 10 août 2020, En ligne

• Szlamowicz Jean, « L’inclusivisme est un fondamentalisme », [En ligne], Texto ! Volume XXV – n°1-2 (2020). Coordonné par Créola Baltaretu Thénault

Tribune

Grinshpun, Yana, Franck Neveu, François Rastier et Jean Szlamowicz (2020), « Une “écriture excluante” qui “s’impose par la propagande” : 32 linguistes listent les défauts de l’écriture inclusive », Marianne, 18 septembre.

Sources diverses

• Dossier tenu à jour par Catherine Kintzler sur Mezetulle

• Catherine Kintzler, « L’écriture inclusive pour les malcomprenant·e·s, 9 octobre 2017, Mezetulle

• Sabine Prokhoris, « Le trompe-l’œil de l’écriture inclusive », Libération, 14 décembre 2017

• Sami Biasoni (éd.), Malaise dans la langue française, Editions du Cerf, 2022


[1] Professeur des universités (Université de Bourgogne), linguiste et traducteur, membre du Collège Éducation et Enseignement supérieur chargé de la terminologie et de la néologie du MENJS & MESRI. Auteur de Les moutons de la pensée (Cerf, 2022), il dirige la collection ‘‘Le point sur les idées’’ aux éditions Intervalles.

[2] Maître de conférences à Paris 3-Sorbonne Nouvelle, linguiste, membre du groupe de recherche Clesthia, Langage, systèmes, discours. co-dirigé avec J. Szlamowicz Crises langagières. Discours et dérives des idéologies contemporaines (Hermann, 2022).

[3] Sémanticien, directeur de recherche honoraire au CNRS, directeur de la revue Texto ! Prix de la fondation Auschwitz en 2005 pour Ulysse à Auschwitz. Auteur de Heidegger, messie antisémite: Ce que révèlent les cahiers noirs, Paris, Le Bord de l’Eau, 2018 ; Faire sens. De la cognition à la culture, Paris, Classiques Garnier, 2018.

[4] André Chervel, in Le féminin et le masculin dans la langue, ESF Sciences Humaines, Paris, 2019.

[5] Circulaire du 21 novembre 2017 relative aux règles de féminisation et de rédaction des textes publiés au Journal officiel de la République française.

[6] Yana Grinshpun et Jean Szlamowicz, « Surveiller et punir : témoignages d’un climat de censure à l’université », in Cités n°86, PUF, Paris, (2021).

[7] On se reportera à l’ouvrage de Marina Yaguello Les fous du langage (1984) ou à La recherche de la langue parfaite de Umberto Eco (1994) pour en avoir un aperçu historique.

[8] Imagine-t-on des biologistes se demander s’il est bien « légitime » que les femmes soient menstruées et que les hommes possèdent des testicules ?

10 réflexions au sujet de “L’écriture inclusive à l’épreuve de la linguistique. Document de synthèse.”

  1. Bonjour,

    Je consulte régulièrement votre site web. Et j’y trouve souvent une critique et une analyse détaillée et compétente de ce qu’on appelle en France «l’écriture inclusive» et que je préfère pour ma part appeler «écriture bigenrée». J’y reviens tout-à-l’heure.

    Je voudrais apporter une importante correction sur un ou deux points précis de votre excellente synthèse.

    En premier lieu, je voudrais vous informer que cette rédaction de la langue française féministe n’a pas été inventée en 2016 comme vous l’affirmez : «L’écriture inclusive est une opération de marketing politique qui a fait suite à son dépôt comme nom de domaine en 2016 et au développement de l’activité d’une « agence de communication et d’influence (…) »

    Cette forme de rédaction a été inventée en fait dès la fin des années 1980 au Québec. Et c’est malheureusement peut-être la seule influence littéraire que cette province canadienne n’ait jamais eu sur la littérature hexagonale. Je peux en parler d’abondance puisque dès 1988 j’ai eu l’occasion de rédiger quelques articles contre ce que j’appelais alors une «langue de bois de rose»… J’aurais voulu, pour preuve, pouvoir vous les envoyer, mais votre site ne permet pas des transferts de fichiers PDF. Ces articles ont pu me fait inviter à l’époque sur ce sujet, par Mme Denise Bombardier, à la télévision de Radio-Canada.

    Sans doute l’expression «écriture inclusive» a-t-elle a été déposée en France en 2016, mais ces règles de rédaction bigenrées systématiques en langue française ont bel et bien été inventées par le mouvement féministe montréalais francophone et particulièrement par des professeures de linguistique du département éponyme de l’université. du Québec à Montréal (UQAM) vers les années 1987-88. Elles (sic) appelaient cela une «féminisation du texte». Sans doute comme suite logique de la féminisation des titres et des fonctions. Très vite j’ai préféré à «inclusif» un adjectif plus juste : bigenré

    En effet il y a quand même une paradoxe de proposer cette forme de rédaction sous le concept d’ inclusivité lorsque la langue française ne fait que cela : inclure! . En français le masculin inclut le féminin et vice-versa parait-il (victime, sentinelle personne, etc) depuis toujours. Mais l’adjectif «bigenré» aurait été beaucoup moins confus que ce nom de baptême «déposé» en France comme une marque commerciale… Incidemment j’ai toujours cru qu’il est souvent nécessaire sinon efficace dans un débat de refuser net la sémantique que veut imposer l’adversaire. Et de s’en inventer (ou récupérer) une pour soi-même…

    Par ailleurs, très vite au Québec, la radicalité syndicale s’est emparée de cette pratique rédactionnelle.. Il s’agit bien là-bas d’une pratique militante, intellectuelle, universitaire et syndicale. Rien là de spontané et populaire.

    Sur cela il y aurait beaucoup à dire. Proximité du féminisme américain, ou ingénierie linguistique militante ancienne issue des débats linguistiques au Québec. Etc. Mais dès la fin des années 90 , j’ai pu aussi observer – lors de mes voyages en France – la présence de la rédaction bigenrée dans les tracs et les brochures militantes ou syndicale (SUD) en France. Par exemple dans un meeting de Jean-Luc Mélanchon à la porte de Versailles beaucoup de stands d’organisations affiliées à l’extrême -gauche mélanchoniste offraient une littérature dans cet esprit et avec tous les défauts, incohérences que votre synthèse décrit bien. Je le sais j’y étais… Donc il y a bien là des pratiques rédactionnelles qui ne sont pas d’origine institutionnelles, mais bel et bien militantes.

    Si vous voulez de la documentation sur la préhistoire québécoise de l’écriture bigenrée/inclusive de la langue française je la tiens à votre disposion. Une préhistoire, incidemment,

    En deuxième lieu , à propos de l’incohérence de cette rédaction, vous n’avez pas mentionné que ce principe d’égalité des genres est toujours à sens unique. En effet la virilisation, pardon, la masculinisation des mots féminins n’est jamais mentionné dans les guides de rédaction bigenrée, (victime, fripouille, etc). Et très souvent dans ces textes militants il n’est jamais question de bigenrer l’ennemi de classe, ou idéologique (bourgeois-se, conservateur-trice, affidé-e, etc)

    Je termine en constatant que la critique de cette rédaction bigenrée se limite seulement à son écriture. Même J. Szlamowicz, auquel vous référez, n’élabore pas vraiment sur les conséquences de cette langue écrite sur la langue parlée. Il est d’ailleurs symptomatique que l’on parle bien d’écriture bigenrée / inclusive et presque jamais de langue bigenrée / inclusive. Alors que cette béance même devrait être la principale objection contre cette pratique.

    Pour le reste je ne puis que vous suivre sur toute la ligne.

    Merci pour vos stimulantes réflexions.

    Bien cordialement,

    Louis Le Borgne
    Montréal

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  2. Excellent article découvert grâce à celui que vous venez de donner à *Causeur*. Excellent commentaire *supra*, aussi.
    C’est à peine si j’ose vous signaler cette modeste proposition qui avait eu l’heur de faire sourire René Pommier :

    http://guerrecivileetyaourtallege3.hautetfort.com/archive/2017/03/07/carte-blanche-10-5918811.html

    L’orthographe 2.0 avait ce pauvre et unique mérite, que de mettre un peu de rationalité à prétention informaticienne dans les délires linguistiques des demi-habiles. 😉

    Plus sérieusement : en 1991, Henry Beard et Christopher Cerf avaient, dans *The Official Politically Correct Dictionary and Handbook*, compilé un grand nombre de grotesques, y compris linguistiques, dont certains remontaient à… 1972 !

    De manière inattendue, les langages de programmation subissent, eux aussi, les attaques de la sottise prétendue inclusive.

    (N’hésitez pas à supprimer ce commentaire s’il ne s’accorde pas avec votre site, que je vais maintenant explorer.)

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      1. Continuant mon exploration du site, j’ai lu plusieurs articles (vôtres ou sélectionnés par vous) avec un vif intérêt, qui m’ont fait penser au livre de Sokal et Bricmont, *Impostures intellectuelles*. Vous pourriez trouver divertissants leurs héritiers dans la dénonciation de certains grotesques :
        https://areomagazine.com/2018/10/02/academic-grievance-studies-and-the-corruption-of-scholarship/
        Les textes des canulars semblent toujours disponibles ici :
        https://drive.google.com/drive/folders/19tBy_fVlYIHTxxjuVMFxh4pqLHM_en18
        A tout hasard…

        (heureux d’avoir vu des références à Raymond Boudon, que je croyais aussi oublié que Jules Monnerot).

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