entretien mené par Grégoire Canlorbe
Traduction française (faite par Bat Ye’Or pour la publication présente) légèrement modifiée de l’original anglais publié dans Gatestone Institute, 10 juin 2025
https://www.gatestoneinstitute.org/21679/bat-yeor
1) Pourriez-vous commencer par nous rappeler les motivations des réseaux qui orchestrent la politique migratoire de l’UE, et son attitude anti-israélienne ?
Les motivations des réseaux de ces deux domaines : 1) politique migratoire de l’UE et 2) antisionisme sont différents mais se rejoignent dans leur efficacité nocive cumulée. Ce cumul résulte de la politique délibérée de la Ligue arabe et de l’Organisation de la Coopération Islamique (OCI) de lier à tous les niveaux (entrisme) les relations des pays de l’UE avec les Etats islamiques à une politique européenne commune anti-israélienne[1].
La reddition de la Communauté européenne à ces exigences en novembre 1973, fut obtenue par les pressions intolérables du terrorisme djihadiste notamment la piraterie aérienne de l’OLP en Europe et l’asphyxie économique des pays européens par le boycott arabe du pétrole. Mais elle s’inscrit aussi dans le courant historique chrétien d’inspiration religieuse interdisant la restauration d’un Etat juif dans sa patrie malgré sa ratification par la Société des Nations et le Traité de Lausanne (1923). Cette opposition exploita tous les moyens possibles, fût-ce le génocide des Juifs dans toute l’Europe en 1941-45. Allié au djihadisme dès le début du sionisme[2], ce mouvement collabora avec les Frères musulmans (le mufti de Jérusalem, représentant des Frères musulmans avait un secrétaire chrétien) notamment dès les années 1920 et jusqu’à aujourd’hui, comme on le voit par le soutien européen à l’OLP, au Khomeynisme, au Hamas, au Hezbollah et à toutes les forces anti-israéliennes. Nous parlons ici d’un mouvement religieux islamo-chrétien antisioniste.
Les réseaux qui organisent la politique migratoire de l’UE se placent dans une autre mouvance idéologique et s’enveloppent d’un flou humanitaire propre à dissimuler leurs sources financières. Durant la période 1970-80 d’élaboration de la politique méditerranéenne de l’UE, ces motivations couvraient toute la gamme du développement des relations euro-arabes comme on le constate dans l’énoncé officiel en 1994 de la Déclaration de Barcelone. De fait cette Déclaration élargissait le programme antérieur officieux du Dialogue Euro-Arabe créé en 1974.
D’autres déclarations de dialogues des peuples, des cultures, des civilisations, d’hybridation démographique, encadré par un important dialogue théologique islamo-chrétien ambitionnaientde créer un ensemble stratégique homogène fusionnel euro-arabe autour de la Méditerranée. Cet espace, si possible sans Israël et libéré de l’influence américaine, s’enrichirait – annonçaient ses prometteurs – par une forte immigration musulmane en Europe. Cette présence massive de musulmans en Occident ne pourrait être que bénéfique par son apport civilisationnel et surtout au plan éthique pour l’Occident matérialiste. Les politiciens considéraient l’hybridation euro-islamique comme une étape qui faciliterait la mondialisation. L’ensemble de ces accords économiques et culturels était conditionné à la création d’un Etat arabe « palestinien » dans le territoire israélien. Autrement dit le palestinisme, mouvement prônant le remplacement d’Israël par la Palestine, déterminait la gamme des relations euro-islamiques. En juin 1980 la Communauté européenne reconnait de son propre chef un Etat palestinien dans la Déclaration de Venise.
En janvier 2004, Javier Solana, Haut représentant de la politique étrangère et de sécurité commune de l’UE (1999-2009) déclarait qu’il était du devoir de l’Europe d’aider l’Autorité palestinienne, ajoutant : « Si elle n’existait pas, nous aurions à l’inventer ! »[3]. Solana et la Commission européenne promouvaient le renforcement du Partenariat avec le monde arabe[4]. A Helsinki Solana affirmait qu’un engagement plus solidaire avec le monde arabe devrait être une priorité pour l’Europe. Dans le futur, expliquait-il, la sécurité dépendrait d’un système multilatéral plus efficace, « un ordre fondé sur une gouvernance internationale et des institutions internationales rigoureuses ». L’Europe se renforcerait, plaidait-il, en construisant des Nations Unies plus puissantes et en s’engageant fermement dans un multiculturalisme plus efficace.[5] Ces politiques mondialistes et de solidarité avec le monde arabe s’accordaient avec la stratégie de jihad soft en Occident parrainée par l’OCI (Organisation de la Conférence Islamique NDRL)
Euro-palestinisme et une gouvernance mondiale dictatoriale des Nations Unies étaient les objectifs prioritaires de l’UE. Dans une conférence à Londres Solana affirmait : « Après une date limite, une résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU devrait proclamer l’adoption de la solution à deux Etats. Elle accepterait l’Etat palestinien comme un membre à part entière et fixerait un calendrier pour son implantation [en Israël]. Elle imposerait la solution des autres disputes territoriales restantes et légitimerait la fin des demandes. Si les parties sont incapables de respecter l’agenda, une solution alors, soutenu par la communauté internationale devrait être mise sur la table. »[6]
2) De quelle manière le plan Eurabia influe-t-il sur la politique étrangère de l’UE à l’égard de la Chine, et de la Russie ?
Je ne saurai vous répondre sur la Chine, mais concernant la Russie, il est clair qu’une Chrétienté fracturée par les guerres et les haines qu’elles développent et nourrissent, a toujours était une proie plus facile pour les djihadistes et l’islamisation des empires chrétiens. D’ailleurs les pouvoirs musulmans ont toujours tenté d’aggraver ou de susciter les conflits inter-chrétiens et ceux entre chrétiens et juifs. Il importe de savoir que l’effondrement des Etats chrétiens survint par l’action des ennemis de l’intérieur liés à ceux de l’extérieur, plus que par des batailles militaires. Ce fut notamment le cas de l’islamisation de l’empire byzantin surtout après le schisme en 1054 divisant le christianisme en deux entités ennemies, celui d’Occident et d’Orient.
Dans le contexte eurabien du XXe siècle, la haine et la délégitimation d’Israël procurent une arme spirituelle et théologique au mouvement européen islamophile et antisémite désireux de se débarrasser d’un christianisme enjuivé et de se rallier à l’islam. La guerre actuelle vise à remplacer Israël par la Palestine, une entité n’ayant jamais eu d’existence historique et créature forgée par l’antisémitisme chrétien dans les années 1970.
La Palestine a une connotation spéciale concernant les Juifs dans le christianisme primitif. Les théologiens chrétiens des IV-Ve siècles interprétèrent la destruction de l’ancien royaume de Judée par l’armée romaine en 135 et sa désignation Palestine, comme une punition divine contre le peuple « déicide ». L’interdiction chrétienne aux Juifs de retourner dans leur patrie et d’y vivre, est enracinée dans cette croyance prégnante aujourd’hui, ainsi que toute la juridiction antijuive.
Quant aux musulmans, le mot et la notion de Palestine sont totalement absents du Coran ; leur guerre contre les Juifs est motivée par l’idéologie du jihad qui impose la loi islamique sur la totalité de la planète. La foi islamique nie les fondements historiques du judaïsme et du christianisme en les remplaçant par une interprétation islamique de la Bible où tous les personnages juifs, y compris Jésus, Marie et les évangélistes, sont tous musulmans. C’est en tant que musulmans qu’ils sont vénérés. L’islam devient ainsi la religion première et authentique par rapport aux deux autres qui l’ont falsifiée.
Le palestinisme, mouvement qui unit musulmans et chrétiens contre le peuple hébreu, accroît la déchristianisation de l’Occident en islamisant ses racines qui ne sont plus juives ni bibliques mais musulmanes et coraniques. Le cas de la chrétienté libanaise, détruite par l’OLP, une organisation terroriste soutenue par l’Europe pour détruire Israël, en est l’illustration.
3) La nouvelle administration Trump aura-t-elle, selon vous, un impact positif sur des dossiers comme la situation à Gaza, et en Ukraine ?
J’espérais beaucoup que cette administration réussisse à ramener la paix en Europe mais trop de forces et d’intérêts souhaitent l’affaiblissement du continent européen par le pourrissement de la guerre et je crains fort que nous n’allions dans cette direction.
Quant à Gaza, tant que l’Europe continuera à collaborer avec toutes les organisations militaro-terroristes qui affichent clairement leur politique d’extermination du peuple juif, nous ne verrons aucune amélioration. La première des conditions est de libérer le pseudo-peuple palestinien de son carcan de réfugiés ad vitam aeternam, imposé et instrumentalisé par l’UE comme arme de destruction et de remplacement d’Israël. Après tout il se proclame lui-même appartenir à l’Oumma arabe (la communauté islamique). Jusque dans les années 1970 il milita sous la bannière du Nationalisme arabe avec son chef, le mufti de Jérusalem Amin al-Hussein, l’admirateur, l’allié et le collaborateur de Hitler. Nombreux sont ceux qui pourraient retourner dans leur pays d’origine, en Jordanie, en Egypte, en Irak et en Syrie. Aucun des textes sacrés arabes et musulmans ne mentionnent un lieu géographique des territoires hébreux bibliques, ni aucun épisode historique qui justifierait un lien avec ces lieux.
L’Europe pourrait les laisser aller dans les 56 Etats musulmans ou les 22 pays arabes qui se sont tous constitués par l’expulsion de millions d’indigènes non-musulmans qui, eux, n’ont jamais bénéficié d’aucune aide universelle et providentielle comme celle prodiguée par l’UNRWA. En tant qu’ex-réfugiée d’Egypte dépossédée de tous ses biens, déchue de sa nationalité, je peux attester de cette réalité comme peuvent le faire des millions de Juifs et de chrétiens réfugiés des pays arabes au cours des siècles et notamment après les guerres d’agressions arabes contre Israël,
notamment celle de 1948. L’Europe ne condamna jamais l’invasion militaire massive de cinq pays arabes qui violèrent les frontières du territoire juif reconnu par des traités internationaux. Les communautés millénaires juives palestiniennes furent massacrées ou expulsées, leurs maisons pillées, leurs synagogues brûlées. L’Europe n’éprouva aucun désir de les aider. Il est vrai que juste trois ans auparavant ses gouvernements collaborateurs aidés des contingents musulmans des SS et de la Wehrmacht, s’activaient à les déporter vers les camps d’extermination qui parsemaient son territoire. Elle ne pouvait subitement aider les Juifs contre ses ex-alliés arabes.
4) Au Moyen Âge, le rabbin Maïmonide (qui fut nommé à la tête de la communauté juive d’Égypte) voyait l’islam comme enraciné, quoiqu’imparfaitement, dans les enseignements bibliques ; et comme prévu — dans le plan divin — pour civiliser les païens arabes et les préparer au règne universel de la Torah aux temps messianiques.
Je partage l’opinion de Maïmonide. Il faut connaître les conditions de vie primitives et cruelles des habitants de l’Arabie avant Mahomet pour comprendre la valeur des éléments d’humanité et de spiritualité apportés par le Coran. Les Arabes eux-mêmes, voyant l’exemple des Juifs et des chrétiens en Arabie, espéraient obtenir de Mahomet une religion semblable. Mahomet répond à leur demande et leur dit qu’il leur a apporté une religion en arabe pour les Arabes. Il incombe aux Musulmans de faire leur aggiornamento, comme l’on fait les autres religions du globe pour garder des valeurs débarrassées des préjugés du passé. Quant aux temps messianiques je ne me hasarderai même pas à les imaginer.
5) Le rapprochement en cours entre Israël et des États sunnites peut-il laisser espérer l’accomplissement de cet espoir de Maïmonide ?
Peut-être… à condition d’accepter le peuple d’Israël, sa mission rédemptrice au sein de l’humanité, sa libération de l’ignominie où l’enferma l’accusation chrétienne de déicide abrogée par le Concile Vatican II mais toujours factuellement actuelle dans le refus occidental de reconnaître la souveraineté juive en Judée et à Jérusalem. Et, seconde condition, l’abolition du statut inhumain de la dhimmitude. Nous en sommes encore loin… Pourtant l’abrogation définitive de la dhimmitude qui se ferait par la reconnaissance de la légitimité de l’Etat d’Israël dans sa patrie historique est un principe qui bénéficierait à l’humanité entière et favoriserait la paix entre les peuples.
Le tsunami de haine contre Israël et les Juifs qui submergea l’Occident depuis le 7/10/2023 démontre la force du palestinisme et la palestinisation de la politique européenne voulue et planifiée par la stratégie d’unification euro-arabe dès 1974 par la Communauté européenne. Ce mouvement incarne très précisément ce nazi-islamisme qui imbibe l’alliance islamo-chrétienne contre le sionisme si prégnante depuis le Traité de Lausanne de 1923. Ce Traité légalisait un Etat souverain pour le people Juif dans leur patrie historique avec des frontières sûres de Gaza au Jourdain. Simultanément le même traité créait sur 70% du territoire palestinien définit pour la première fois depuis la conquête romaine de la Judée (135 EC), un Etat palestinien arabe pour musulmans et chrétiens. Ces décisions furent ratifiées par la Société des Nations et entérinées par son successeur les Nations Unies et ne peuvent être annulées arbitrairement par quiconque.
La vague moderne d’un antisionisme exterminateur est le prolongement de l’alliance euro-arabe nazie contre le sionisme depuis les années 1920 qui s’incarna dans la Shoah. Elle continue aujourd’hui portée par l’idéologie eurabienne. Mais plus croît le soutien européen à l’idéologie djihadiste anti-israélienne, plus elle menace l’Europe car pour l’islam, Juifs et chrétiens sont les deux faces d’une même monnaie. Ce qui est légal de faire à l’un, l’est aussi pour l’autre. C’est la grande leçon enseignée par l’étude de la dhimmitude qui, pour cette raison, fut interdite. Toutefois la désintégration actuelle des Etats européens par l’auto-injection du venin de la haine anti-juive du poison eurabien, crève les yeux.
[1] Voir le Mémorandum du symposium du Comité mixte européens et arabes d’experts (10-14 juin 1975) qui précise dans son introduction que la politique euro-arabe « est le fruit d’une politique commune qui s’est dégagée au niveau le plus élevé et qui a pour objectif l’établissement de relations spéciales entre les deux groupes. » Les deux parties rappelaient que l’origine de cette politique se trouvait dans la déclaration faite par les neuf Etats membres de la communauté européenne le 6 novembre 1973 et dans la déclaration adressée aux pays d’Europe occidentale par la 6e conférence au sommet des pays arabes à Alger, le 28 novembre 1973. Voir Eurabia, l’axe Euro-Arabe, Jean-Cyrille Godefroy, 2006, p. 78, souligné par l’auteur.
[2] Voir Bat Ye’or, Le Dhimmi documents avec une étude de Rémi Brague, Les Provinciales, 2025, p.42.
[3] Le Temps, Genève, 4 fév. 2004, voir Bat Ye’or, Eurabia, The Euro-Arab Axis, Associated University Press, NJ, U.S.A. 2005, p. 259.
[4] Council of the European Union,” Strengthening the European Partnership with the Arab World,” 6. http://www.ueitalia2003.it/NR/rdonlyres/72193E5B-19DB-455E-8F66-915B561E6563/0/1212DocSolanaMomdoArabo_en.pdf. Voir Bat Ye’or, Eurabia, p. 244.
[5] Speech of Javier Solana at Helsinki, 2/25/2004, “The European Security Strategy—The Next Step ?” in Cahier de Chaillot, Vol. V, n° 75, Sécurité et Défense de l’UE, Textes fondamentaux, 2004. Institut d’Etudes de Sécurité, Union européenne, Février 2005, Paris.
[6] Jerusalem Post, 12 juillet, 2009.Bat Ye’or