exégèse, politique

Cessez-le-feu : Catastrophe, Bénédiction, ou moindre mal ?

Géopolitique, géostratégie et géo-économie du cessez-le-feu

par Gilles Falavigna

Jean Giraudoux : la guerre de Troie n’aura pas lieu :

(Scène VI)

HÉLÈNE. Tu sais déjà ce que c’est, la guerre ? LA PETITE POLYXÈNE. Je ne sais pas très bien. Je crois qu’on meurt. HÉLÈNE. La mort aussi tu sais ce que c’est ? LA PETITE POLYXÈNE. Je ne sais pas non plus très bien. Je crois qu’on ne sent plus rien.

La guerre n’aura pas lieu. Personne ne la veut. La guerre aura pourtant lieu. Personne n’en doute vraiment. C’est sous ce sentiment général que se déroule le cessez-le-feu entre Israël et la République islamique d’Iran.

« Que sait-on vraiment ? »

Un cessez le feu n’est pas la fin de la guerre. C’est une pause dans la guerre. Ce n’est pas un statu quo. Un cessez-le-feu est une période de préparation à une nouvelle attaque plus efficace.

La guerre est la poursuite de la politique par d’autres moyens. La politique est la poursuite de la guerre par d’autres moyens.

Karl Mannheim explique que toute idéologie était auparavant une utopie. Ce sont les deux visions de la réalité. La mutation intervient quand l’utopie n’est plus en cohérence avec la réalité. La violence est une gestion du temps car elle permet de retarder la prise de conscience de la réalité.

Le cessez-le-feu est de ces outils qui permettent de rester dans l’utopie de la paix.

La politique est rarement en phase avec la réalité. Elle s’y adapte.

Les bombardements des sites nucléaires iraniens, compte tenu de leur résultat, ont été un immense espoir en Israël, une véritable ferveur qui correspondait à une nouvelle ère, l’ère messianique où l’agneau pâture à côté du lion.

Le cessez-le-feu peut y être perçu comme une catastrophe, une abomination. Amalek ne sera pas détruit. C’est toute l’histoire d’Israël qui bégaie.

Le désespoir est proportionnel à l’espoir qui avait jailli.

Il semblait avoir failli réussir de si peu. En y regardant d’un peu plus près, nous allons nous rendre compte que ce n’était pas vraiment cela.

Israël utilise le terme de guerre des sept fronts. Ils correspondent au cercle de feu autour d’Israël.

Ce sont Gaza et le Hamas, Le Hezbollah au Liban et en Syrie ainsi que les États qui les abritent. Les Houties du Yémen, l’Iran et enfin, les territoires Palestiniens de Judée-Samarie, lieux de développement du terrorisme.

Il s’agit d’un ensemble tentaculaire dont la tête est l’Iran. Frapper l’Iran, c’est frapper la tête.

Le concept de cessez-le-feu est une arme traditionnelle de l’Islam.

Qui dit « cessez-le-feu » dit « négociation », poursuite de la guerre par d’autres moyens.

 Israël connaît bien le problème des trêves.

En 2014, l’intervention sur Gaza de 2 mois est entrecoupée de 12 trêves. On parle de guerre des 12 trêves. Les négociations, qui se déroulent au Caire, tournent autour d’enjeux d’influence régionale entre le Qatar et la Turquie par rapport à l’Iran. Il n’est jamais question des Palestiniens.

Israël acceptait les trêves parce que l’objectif n’était pas l’élimination du Hamas mais seulement de réduire au maximum ses capacités de nuisance. (1)

La trêve (houdna) fait partie d’une grande tactique dans le monde musulman.

Arafat s’est toujours rapporté au traité d’Huddaybiya.

Pour Mahomet la négociation est acceptable dans la mesure où elle permet d’atteindre l’objectif de victoire.

Les Accords d’Oslo étaient acceptables dans la mesure où l’objectif demeurait le dar al Islam du Jourdain à la mer. L’OLP n’était plus alimentée par les monarchies pétrolières. Les accords d’Oslo étaient une aubaine, autant pour l’OLP que pour l’Iran.

Pour l’Iran chi’ite, l’objectif est la bataille de la fin des temps pour la venue du 12e Imam. Les Ayatollahs sont des fous furieux. Mais ils savent que le temps n’est pas à cette grande bataille.

Il leur faut l’arme nucléaire ? C’est le cœur de leur stratégie et de leur politique.

La culture du mensonge y est une vertu. Du reste, il faut garder en mémoire que la taqiyya est fondamentalement un produit chi’ite.

Les Iraniens proposent un cessez-le-feu ? Malgré leur tradition, ils n’en sont pas nécessairement les bénéficiaires.

La trêve est la poursuite de la guerre par d’autres moyens.

Israël est en économie de guerre. La start-up nation ne peut pas longtemps se le permettre. Elle perdrait cette caractéristique. La géoéconomie est donc un paramètre essentiel à la compréhension globale de la situation.

Des centaines de milliers de réservistes ont rejoint Tsahal, une main d’œuvre qui ne produit plus de richesse. Des dizaines de milliers de personnes ont été déplacées.

Il y a le coût direct de la guerre. De nombreux secteurs, comme le tourisme sont à l’arrêt.

La croissance israélienne était supérieure à 5 % avant le 7 octobre. Elle est inférieure à 2 %.

Les investissements sont un produit de la confiance en l’avenir.

Vient enfin le risque strictement politique avec une opposition qui, factuellement, consolide le cercle de feu autour d’Israël en créant un doute sérieux.

Le cessez-le-feu n’est pas un fiasco. La situation démontrent qu’Israël était la bénéficiaire de la trêve et que c’est le commencement de la fin pour ses ennemis.

Pendant longtemps, la description de ce conflit existentiel était que si les ennemis l’emportent, Israël disparaît, et si Israël l’emporte, ses ennemis recommenceront à la prochaine occasion.

Le cessez-le-feu est peut-être l’instant d’inversion de ce paradigme.

L’AIEA déclare que l’Iran dispose des technologies pour à nouveau enrichir son uranium dans quelques mois. Il ne s’agit plus d’un couperet.

Quel était l’objectif des bombardements sur l’Iran ?

L’objectif déclaré est de mettre fin à la menace nucléaire iranienne. Nous savons cependant que l’intervention américaine était nécessaire pour y parvenir.

Il pourrait exister d’autres options. La chute du régime de la république islamique en est une. Elle a clairement été entreprise. Cibler les dignitaires militaires du régime en sont une marque.

Une autre était la présence des commandos sur le territoire iranien. Il est peu crédible que leur mission eut été de détruire les sites au sol, ne serait-ce qu’en coordination avec l’armée de l’air. Leur présence pouvait plus certainement inciter le peuple iranien à se soulever.

Qu’il y ait un réel désir que cesse le régime des ayatollahs parmi la population de fait guère de doutes. Que ces individus et organisations aient les moyens de le faire est moins sûr.

Il n’y a pas eu de soulèvement.

Qu’ils prennent le parti d’Israël est encore beaucoup moins sûr.

Si le dommage collatéral de cent mille Français tués en 1944 lors du débarquement de Normandie a pu être accepté par la population, c’est parce que l’armée française participait à ce débarquement et prenait la tête des opérations de la libération de Paris.

Le cessez-le-feu est une résolution du problème du nucléaire iranien pour les opinions publiques.

L’objectif israélien est réalisé.

Fallait-il détruire, raser entièrement l’Iran au-delà des Ayatollahs ?

Le bombardement des sites stratégiques iraniens s’est effectué conjointement avec les États-Unis.

L’analyse de l’événement pour évaluer le résultat doit intégrer la doctrine américaine.

La doctrine des 5 cercles, du local au « glocal ».

La tendance stratégique du XXIe siècle est l’application de la théorie des 5 cercles. Elle vise l’anéantissement de l’ennemi dans tous ses cercles, y compris la population civile.

La guerre menée par Israël n’échappe pas à cette tendance. La doctrine des cinq cercles se rapporte à un conflit asymétrique. Les opérations contre le Hezbollah puis contre l’Iran, l’acuité des interventions démontre qu’il s’agit bien d’un conflit asymétrique.

Pour autant, jamais un conflit asymétrique n’a été mené par une puissance régionale.

La doctrine prescrit qu’il convient de frapper sur chacun des cinq cercles.

Le premier cercle est le décisionnaire.

Le second concerne les fonctions organiques, ce qui fonde la vie sociétale.

Le troisième cercle s’occupe des structures relationnelles intérieures comme extérieures.

Le quatrième regarde la population, soutien légitime du décisionnaire.

Le cinquième cercle est celui des soldats et des armes utilisables par le décisionnaire.

La stratégie des cinq cercles est concomitante, dans une même logique car produite par une même pensée que celle de géoéconomie et de géostratégie par des sphères communicantes de temps et d’espace. Il s’agit d’une guerre totale. Il s’agit de géopolitique globale qui dépasse le Moyen-Orient.

La nature de la guerre est devenue asymétrique, pour tout conflit. La guerre, auparavant, était un dernier recours. Il n’y avait aucun autre choix. La rupture avec la « paix » ouvrait au tout ou rien.

La guerre, aujourd’hui asymétrique, est un élément comptable. Elle doit être appréhendée dans une approche globale, idéologique, économique et planétaire. Le village mondial est une réalité. Il est rythmé par le temps.

La mondialisation est une zone de conflits.

Si l’ère géoéconomique est initiée par les théories de Eward Luttwak aux années 1990, la mesure économique d’une action politique et idéologique est systématiquement sous-estimée. Ce qui est sous-estimé est la primauté du principe idéologique dans le décisionnel.

Le concept de géoéconomie est attaché à celui de stratégie de puissance.

Il a été développé par l’élaboration de la doctrine de sécurité américaine.

La doctrine américaine, depuis le grand échiquier de Zbigniew Brzezinski est la matérialisation d’un ennemi. C’est par un adversaire à sa mesure que les USA se développent. La doctrine de l’équilibre des forces en résulte. Brzezinski est qualifié de stratège de l’empire par le géopolitologue Justin Vaïsse. Son obsession était la création d’un État palestinien.

La géoéconomie est l’analyse des interactions économiques dans un contexte d’instabilité de la cartographie politico-économique mondiale qui oblige à un pragmatisme en temps réel, dans l’instant.

Pour répondre à une telle contrainte, la recherche militaire a concentré ses efforts sur la gestion du temps.

On est passé en quelques années du satellitaire au temps réel.

L’observation est continue alors qu’elle prenait des semaines de séquences.

La décision est immédiate.

L’action était encore prise en fonction des saisons durant la Deuxième Guerre Mondiale.

Elle est aujourd’hui dans l’heure. (en semaine, il y a 20 ans)

C’est la maîtrise de l’ensemble des données techniques qui organisent dans un ensemble élargi à la guerre économique et politique qui fait l’asymétrie du conflit.

Israël n’est pas en mesure de le mener alors que son existence en dépend.

Les États-Unis ont conçu un système juridique qui leur permet d’intervenir militairement dans le monde entier si leurs intérêts risquent d’être mis en cause.

Tout ce qui est contraire à un intérêt américain est un ennemi. (2)

Le droit se soumet à l’impérialisme tel que le propose la doctrine des cinq cercles.

Le changement paradigmatique est celui du « think global, act local » du début des années 2000 à un « think and act glocal », selon le néologisme de Philippe Baumard. (3)

Le cessez-le-feu s’inscrit dans cette démarche américaine.

Ce sont les grandes puissances qui doivent décider de l’équilibre du monde.

Israël est dépendante du système. Le cessez le feu est un rappel à cette réalité.

Ce sont les États-Unis qui ont bombardé l’Iran avec leurs B2 et ce sont les États-Unis qui ont planifié et géré le cessez-le-feu.

Trump fait du pragmatisme. Make America Great Again n’est pas tant un retour aux valeurs isolationnistes du parti républicain contre les néoconservateurs, cette Gauche infiltrée, que l’adhésion à l’économie en objectif de toute opération.

Il y a un ensemble de faits probants pour justifier le cessez-le-feu.

Les accords d’Abraham vont pouvoir se développer.

Trump et les USA en seront les artisans et les maîtres d’œuvre.

Ils décident de ce qui est le mieux pour Israël.

Israël va devoir composer avec la réalité.

La doctrine de l’équilibre, tant par la gestion de la bande de Gaza que par l’environnement global d’Israël, va dicter ses choix à Israël, y compris pour la solution à deux Etats.

Si nous prenions le récit biblique en référence, Jacob se soumet à Lavan qui représente l’universalisme. Lavan, c’est la Maison Blanche. Jacob ne retourne pas en terre d’Israël. Essav reçoit toutes les bénédictions. Car le rapport entre Jacob et Lavan est bien la première vraie négociation géopolitique et trêve de l’Histoire.

C’est peut-être la leçon à retenir de ce cessez-le-feu.

(1) Daesh et Hamas, les deux visages du Califat, Falavigna-Brzustowski, 2015

(2) (3) Philippe Baumard ; Ecole de Guerre Economique,

1 réflexion au sujet de “Cessez-le-feu : Catastrophe, Bénédiction, ou moindre mal ?”

  1. Ce commentaire est la réponse de Roland Assaraf à l’auteur de l’article:

    Article très éclairant je souscris à votre constatation mais moins au pessimisme.

    « La doctrine américaine, depuis Le Grand Échiquier de Zbigniew Brzezinski, est la matérialisation d’un ennemi. C’est par un adversaire à sa mesure que les USA se développent. La doctrine de l’équilibre des forces en découle. »

     En deux mots : diviser pour mieux régner, par la création d’une opposition contrôlée. Cela fonctionne à toutes les échelles, y compris celle des vassaux comme Israël. Cet équilibre des forces est une mise en scène théatrale. Israël pourrait éliminer le Hamas en deux semaines simplement en cessant d’approvisionner ses tunnels en électricité. Le prétexte humanitaire, qui prolonge la guerre et, au final, aide le Hamas à tuer des soldats au prix de la vie de plus de civils à Gaza, est aussi une mise en scène médiatique.

    Mais cette mise en scène fonctionne uniquement parce que les gens y croient.

    L’empire ne tient sa force que de sa structure pyramidale. Cette structure est en réalité fragile : elle ne persiste que grâce à notre addiction au spectacle (les jeux du cirque romains, ou aujourd’hui CNN, Reuters et AP). Cette addiction est alimentée par des événements traumatiques et la peur, les plus efficaces pour capter l’attention du public.

    Ces scènes traumatiques servent à nourrir l’illusion du pouvoir de vie ou de mort de l’empereur, qui, en baissant ou levant le doigt, peut nous apparaître comme meurtrier ou sauveur.

    Ces jeux de cirque sont le ciment, le lien — en d’autres termes, la religion d’une civilisation sans transcendence.

    Votre pessimisme quant à la nécessité de composer avec l’empire provient à mon sens d’une fausse croyance : celle que la puissance des USA réside en eux-mêmes, alors qu’elle provient en réalité de leurs vassaux et de l’adhésion du public à la mise en scène sacrificielle du magicien d’Oz.

    La Suisse, a un système décsionnaire moins pyramidal. Les décisions importantes sont fondées sur le référendum et non sur l’obéissance aveugle en une figure charismatique de sauveur.

    Un tel système n’a pas besoin de scènes traumatiques et d’ennemis pour se sustenter. La Suisse est un pays en paix depuis des siècles et échappe en partie au controle impérial, jusqu’à une certaine limite. Les Suisses n’ont pas résisté à la scène sacrificielle du théatre d’Oz qu’a été le Covid, ils ont cru à la figure du sauveur en l’industrie pharmaceutique, et participé de manière volontaire à l’expérience des héritiers du docteur Mengele.

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