exégèse, Israel, politique

 Israël, sortir du piège du conflit perpétuel ?

par Roland Assaraf

Dans une analyse remarquable — encore inédite à ma connaissance — Asher Zelmati pose une question dérangeante : « Et si c’était le Premier ministre Benyamin Netanyahou ? » Autrement dit : et si ce n’était pas Donald Trump qui avait empêché l’annexion de la Judée-Samarie, mais Netanyahou lui-même ?

Zelmati propose une lecture fine des reculs successifs du Premier ministre, en particulier sur ce dossier crucial. Car l’annexion, essentielle pour empêcher l’établissement d’un État palestinien terroriste au cœur symbolique, historique et stratégique d’Israël, n’a jamais été menée à terme. Caroline Glick, dans The Israeli Solution, montre avec force que l’indécision d’Israël à annexer des territoires qui lui reviennent — du fait du droit international, en vertu notamment des traités internationaux de San Remo (1920) et de Lausanne (1923), ainsi que de sa légitimité historique — est précisément ce qui alimente la guerre. Beaucoup rêvent encore de réduire Israël à une « parenthèse de l’Histoire » : un rêve à potentiel génocidaire [1], entretenu parfois de l’intérieur même par une minorité de « Juifs de plateau », de « Juifs institutionnels » [2], ou encore de ces « sublimes » dont parle Daniel Sibony, pour qui le judaïsme n’est qu’une parure décorative.

La question de l’annexion ressurgit avec force depuis la reconnaissance d’un « État palestinien » par plusieurs diplomaties occidentales. Et à chaque fois, souligne Zelmati, un schéma récurrent se répète : Netanyahou affiche une fermeté de façade, puis recule au moment décisif. Voici ce qu’expose Asher Zelmati.

Un épisode illustre ce mécanisme : après une visite de Netanyahou à Washington, Donald Trump déclare : « Je ne permettrai pas à Israël d’annexer la Judée-Samarie. » Deux hypothèses s’imposent :

  • soit Trump a réellement exigé un gel pour ménager certains régimes arabes dans le cadre des négociations régionales ;
  • soit, plus subtilement, Netanyahou lui-même a sollicité ce veto, afin de se protéger des pressions internes et de faire croire que la décision lui échappait.

Cette tactique n’est pas nouvelle. Jared Kushner, dans ses mémoires, décrit un Netanyahou réticent à hâter le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem. Trump lui-même confia que parfois, il reprochait à Netanyahou de ne pas « vouloir la paix » (The Times of Israel). Pourtant, en décembre 2017, c’est Trump qui annonce le transfert — provoquant un choc diplomatique mondial.

Les exemples abondent :

  • en 2020, Netanyahou promet d’appliquer la souveraineté sur certaines zones de Judée-Samarie, puis gèle l’initiative après les Accords d’Abraham ;
  • lors de la guerre contre le Hamas, il freine l’occupation directe de Gaza xmalgré les revendications radicales de ses alliés (The Atlantic) ;
  • en 2010–2011, il décrète un moratoire partiel sur les constructions en Cisjordanie, simple geste symbolique pour calmer les pressions internationales.

Tous ces reculs dessinent une ligne claire : Netanyahou cultive l’image de la fermeté, mais se dérobe au moment critique — sans jamais apparaître comme celui qui cède. Dès lors, il est légitime de se demander : et si, dans l’affaire de l’annexion, ce n’était pas Trump qui avait freiné Netanyahou, mais Netanyahou qui s’était servi de Trump comme alibi ?

La menace d’anéantissement d’Israel, un enjeu systémique

L’analyse ose alors une question universelle : quelles sont les véritables intentions d’un dirigeant ? Quelle idéologie le guide? Contre quelles pressions résiste-t-il : celles du peuple ou celles de forces internationales — ce deep state qui rêve d’un Israël amputé de son cœur biblique et spirituel ?

Puisqu’il est impossible de pénétrer l’esprit d’un homme politique, la véritable interrogation est peut-être celle de son fond de commerce.

La gauche israélienne, notamment via ses institutions sécuritaires, tire sa légitimité de la persistance de l’insécurité et de la menace terroriste.

Netanyahou, lui, fonde la sienne sur la lutte contre cette gauche « collaboratrice » et contre un État palestinien désigné à juste titre comme une entité terroriste.

Il n’a donc aucun intérêt à permettre la création de cet État… mais aucun non plus à l’enterrer définitivement. Résoudre le conflit — par exemple par une annexion totale — reviendrait à détruire non seulement son propre fondement politique, mais aussi celui d’un système entier qui s’en nourrit. Si nous regardons du point de vue local, les bénéficaires de ce système sont le Hamas, l’OLP, les élites de la gauche israélienne  et lui-même.

D’un point de vue plus global les acteurs qui bénéficient de ce système, sont les industriels de l’armement, l’industrie de la finance dont le moteur et l’endettement (que la guerre produit)  et l’industrie des médias de masse dont le moteur principal est notre tropisme à nous intérésser à des catastrophes et des scènes morbides, un tropisme qui n’a pas changé depuis l’antiquité.

Paradoxalement le conflit est une ressource partagée, un capital politique d’acteurs qui en apparence sont opposés. Sa perpétuation est la condition de survie de tous ces acteurs. Or, un problème est rarement résolu par ceux qui en dépendent.

Ce paradoxe dépasse la politique. L’exemple de l’industrie pharmaceutique est éclairant : si la maladie disparaît, tout un modèle s’effondre. Mieux vaut traiter les symptômes que guérir définitivement. De même, le Hamas et les Houthis prospèrent sur le chaos qu’ils infligent à leur propre population. Leur pouvoir se nourrit de la destruction.

Ainsi se dessine un phénomène universel : les systèmes fondés sur l’autorité humaine entretiennent une dépendance pathologique à l’instabilité, jusqu’à générer leur propre destruction. Si nous plaçons au pouvoir des financiers, qui se nourrissent de l’endettement nous produisons la dette, si nous plaçons au pouvoir des généraux et des industriels de l’armement qui nous promettent la paix comme à Oslo, nous risquons de semer  la guerre.

Si nous confions le pouvoir à une industrie du spectacle qui, comme les jeux du cirque romain, fonde son succès sur des sacrifices humains, il ne faut pas s’étonner que ce pouvoir exige, lui aussi, des sacrifices humains.

Il ne s’agit pas ici de critiquer en soi les industries pharmaceutique, financière, ou même l’armée et les industries de l’armement — dont Israël a, à l’évidence, besoin. Ce qui est en cause, c’est la conséquence mortifère du rapport idolâtre que nous entretenons avec elles.

La Torah l’avait déjà formulé : « Tu ne te confieras pas en l’homme. » Et encore : « Je place devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction ; choisis la vie. »

L’alternative : souveraineté populaire et tradition prophétique

Cette conception hébraïque ancienne — la souveraineté appartient au peuple et non à ses représentants — a inspiré Rousseau, citoyen de Genève, et s’incarne concrètement en Suisse par le référendum d’initiative citoyenne. Dans ce pays, les grandes décisions ne se prennent pas à huis clos mais par la volonté populaire. Le pouvoir se régule par les citoyens, et les dirigeants n’ont qu’un rôle de gestionnaires. Résultat : une paix et une prospérité durables, sans contradiction avec la stabilité institutionnelle.

Peut-être faut-il voir là une clé pour Israël : les décennies de guerre, d’Oslo au 7 octobre, rappellent que sa mission n’est pas d’être une démocratie de façade, mais un État fidèle à sa vocation prophétique et messianique. Une vocation que Rousseau, René Girard et même le peuple suisse ont reconnue comme universelle : soustraire l’organisation politique à la logique de l’idolâtrie, de la perversion narcissique et du sacrifice humain.

[1] https://www.tribunejuive.info/2019/01/01/la-critique-de-letat-nation-des-juifs-le-potentiel-genocidaire-dune-fausse-bienveillance/
[2] https://www.tribunejuive.info/2024/11/20/les-mascottes-juives-des-universites-et-des-medias-francais-par-yana-grinshpun/
[3] https://www.menora.info/la-trahison-des-clercs-disrael-interpretation-dun-probleme-et-ebauche-dune-solution/

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