#vivreensemble, France, politique, question juive

La politique de l’Union européenne et la présence juive en Europe

par Yana Grinshpun

Je publie ici mon discours d’ouverture du colloque organisé par le BNVCA le 26 avril 2026, et dont le titre est « La philosophie et la politique de l’Union Européenne sont -elles compatibles avec la présence des juifs en Europe »

Chers amis, cher public,

J’ai le grand honneur d’ouvrir, puis de modérer ce colloque (modérer non pas dans le sens de diminuer l’intensité des propos qui y seront prononcés, mais dans celui de veiller à leur juste et équitable distribution). Le thème de ce colloque, ainsi que son titre, ont d’ores et déjà provoqué un tollé parmi des personnes bien intentionnées, qui se sont empressées de le qualifier d’« odieux » et d’«inacceptable », tout en tentant de disqualifier certains orateurs. Cela participe d’un réflexe désormais bien installé dans certains milieux institutionnels français, y compris juifs « progressistes ».

Ce colloque n’a pas pour objet de déplorer une fois de plus la montée de l’antisémitisme, mais de constater qu’il est aujourd’hui, sous des formes discursives variées, de plus en plus toléré. Il ne procède pas non plus d’un désenchantement soudain des Juifs de France, longtemps associés à l’expression « heureux comme un Juif en France ». Nous nous situons désormais à un moment où être antijuif, ou se dire « anti-israélien », relève largement de la doxa.

En 2003, Jean-Claude Milner écrivait  dans son ouvrage important Les penchants criminels de l’Europe démocratique  : « le bon Européen condamne Israël et croit qu’il s’agit de condamner la politique d’un petit Etat, récent et peut-être éphémère : mais à Durban ou à Paris, les signifiants vont plus loin que le phonographe intérieur. Condamner s’entend “condamner à mort”, Israël s’entend “tous les Juifs, un par un”. Qu’il le sache ou non, le bon Européen demande la mort de tous et de chacun. L’imaginaire de la langue lui permet de faire comme s’il ne savait pas et comme s’il demandait autre chose. Mais le réel de la langue retire toute sa pertinence à la différence entre ce qu’il sait ou ne sait pas… Si les slogans et les svastikas le laissent froid, qu’il comprenne qu’en son cœur, il est devenu criminel ; s’ils lui font horreur, qu’il se souvienne qu’il les a autorisés » (p. 100).

On peut discuter la généralité de ce propos (l’article défini, par exemple), mais il désigne un ensemble d’attitudes et de représentations dont certaines figures politiques françaises ont pu être, à des degrés divers, des expressions. Le président Macron, dans un discours prononcé le jour de l’indépendance d’Israël, déclarait ainsi : « suspendre l’accord d’association entre l’UE et Israël deviendrait “une interrogation légitime” si Israël ne modifiait pas sa politique ». Ce type de position s’inscrit dans une continuité plus large de prises de position européennes depuis les années 1960–1970.

Les travaux de Bat Ye’Or apportent un éclairage important sur ces évolutions. Dans Eurabia, et dans  l’Europe, le spectre du califat, elle décrit un processus de transformation politique et culturelle à l’échelle européenne. Dans un entretien récent mené par Véronique Chemla, elle montre  que certaines dynamiques migratoires et politiques relèvent de choix structurés et coordonnés par des élites, impliquant différents niveaux de responsabilité institutionnelle. Ces thèses ont suscité de nombreuses critiques, mais elles s’appuient sur un corpus documentaire précis, référencé et sourcé.

Ainsi, dans des documents qu’elle analyse, notamment autour de « l’Alliance des civilisations », on peut lire :


« Les Etats membres (de l’alliance) et les organisations multilatérales telles l’Organisation de la Conférence Islamique devraient travailler ensemble pour mettre en place des efforts éducatifs afin de créer les moyens pour favoriser la tolérance interculturelle. » (p. 39)

Pour que cela soit possible, il est également indiqué, je cite, « qu’Israël accepte et facilite l’établissement de l’Etat palestinien viable  ». Ces éléments invitent à s’interroger sur la manière dont la question d’Israël s’inscrit dans certains cadres de coopération internationale. Jean-Claude Milner souligne, quant à lui, que le nom d’Israël renvoie à une question juive non résolue en Europe.

La première partie de ce colloque sera consacrée à ces problématiques.

Jean-Claude Milner parlera de l’évolution de l’Occident depuis 1945, en montrant comment sa reconstruction, fondée sur un double principe géopolitique et éthique, a fait des Juifs un test central de sa cohérence. Il analysera le délitement progressif de ce cadre, marqué par l’effacement de la mémoire de la Shoah, la fragilisation du lien avec les États-Unis et la transformation des formes d’antisémitisme, conduisant à une remise en cause de la place des Juifs dans l’espace européen.

Bat Ye’Or proposera une vision rétrospective des relations judéo-chrétiennes, en rappelant les premières lois discriminatoires de l’Église à l’encontre des Juifs. Elle abordera également des aspects moins connus des alliances islamo-chrétiennes, du XIXe au XXe siècle, et exposera leur point nodal : la mise en cause de l’existence d’Israël.

Un autre angle d’analyse sera proposé par Sidney Touati, avocat et auteur de plusieurs ouvrages, dont De Voltaire à Badinter. Il examinera les sources contemporaines de l’antisémitisme, notamment depuis le 7 octobre 2023, et posera la question du rôle des droits de l’homme — dans leurs versions onusienne et européenne — comme possible vecteur de certaines formes actuelles d’hostilité antijuive.

Enfin, Marie-Laure Brossier, élue à la mairie de Bagnolet et engagée contre l’islamisme, apportera un témoignage de terrain, en décrivant concrètement les situations auxquelles elle est confrontée dans l’espace public et institutionnel.

Laisser un commentaire