révisionnisme

Lettre ouverte : à l’attention du ministère de l’Éducation nationale : quand les manuels scolaires falsifient l’histoire juive

par Yana Grinshpun

Je me permets d’interpeller publiquement ceux qui conçoivent, valident et supervisent les programmes et les manuels d’histoire de l’Éducation nationale après avoir pris connaissance des matériaux historiques présentés à des élèves de sixième au sujet de l’histoire du peuple juif.

Je sais que les enseignants ne font souvent qu’appliquer les prescriptions officielles du ministère. Mais il est de mon devoir d’universitaire, d’historienne des idées, de spécialiste du langage et de parent de signaler les inexactitudes historiques que les manuels et les supports pédagogiques transmettent aujourd’hui aux enfants.

Je suis née et j’ai grandi en Union soviétique, où les manuels d’histoire étaient élaborés par des propagandistes. Le mensonge y était omniprésent, en particulier lorsqu’il était question de la période soviétique et de l’histoire juive. Lorsque je rentrais de l’école et montrais ces manuels à mes parents, ils rétablissaient les faits, mais ce rétablissement pouvait leur coûter cher : au mieux l’exclusion de leur lieu de travail, au pire la prison pour avoir « sapé les fondements du vivre-ensemble communiste ».

C’est précisément pour cette raison que je m’adresse aujourd’hui au ministère de l’Éducation nationale : parce que la transmission d’un savoir rigoureux et vérifié dépend, en dernier ressort, de celles et ceux qui décident de ce qui doit être enseigné aux élèves.

Deux affirmations figurant dans les feuillets distribués aux enfants de sixième devraient immédiatement alerter toute personne attachée à la rigueur historique.

Les élèves peuvent ainsi lire :

« Les Hébreux y (dans la Bible) racontent leur histoire que peu de traces archéologiques peuvent confirmer. »

Et, dans le même cours :

« Diaspora – dispersion des communautés juives hors de la Palestine. »

Ces deux affirmations sont historiquement fausses.

Des preuves archéologiques abondantes volontairement ignorées

Affirmer à des enfants que « peu de traces archéologiques » corroborent l’histoire des Hébreux revient à ignorer plusieurs décennies de recherches universitaires et de découvertes archéologiques majeures.

La dispersion des communautés juives commence avec la destruction du Premier Temple en 587 av. J.-C. Or les preuves archéologiques de cet événement sont nombreuses et parfaitement documentées.

Je me permets de rappeler ici quelques références majeures, manifestement ignorées par les concepteurs des programmes scolaires, mais connus par les archéologues :

The Babylonian Gap: The Archaeological Reality d’Ephraim Stern, Journal for the Study of the Old Testament, vol. 28, no 3, 2004.


Digging for God and Country: Exploration, Archaeology, and the Secret Struggle for the Holy Land, 1799-1917 de Neil Asher Silberman, 1982.


Archaeology of the Land of the Bible, 10,000–586 B.C.E. d’Amihai Mazar, Doubleday, 1990.

Ces travaux démontrent de manière détaillée les couches de destruction retrouvées à Jérusalem, Lakish, Arad, En-Gedi et sur d’autres sites du royaume de Juda. Les fouilles ont mis au jour des bâtiments incendiés, des couches de cendres, des poteries brisées, des pointes de flèches babyloniennes ainsi que des sceaux de hauts fonctionnaires mentionnés dans le Livre de Jérémie.

Les traces archéologiques témoignent donc clairement de la destruction massive du royaume de Juda en 586 av. J.-C. Il ne s’agit pas d’un manque de preuves, mais d’un choix idéologique consistant à présenter aux élèves une version appauvrie, voire trompeuse, de l’état réel des connaissances historiques.

Une définition anachronique de la diaspora juive

La seconde affirmation posant problème découle directement de la première.

Définir la diaspora comme la « dispersion des communautés juives hors de la Palestine » introduit un anachronisme historique majeur. Lorsque commence la dispersion des communautés juives, le nom propre « Palestine » n’existe pas encore.

Les communautés juives sont exilées de Judée après la destruction du Premier Temple, puis après la destruction du Deuxième Temple par Titus, sous le règne de l’empereur Vespasien, en l’an 70. Si l’on consulte les cartes de l’époque ainsi que les documents administratifs romains, on y trouve clairement le nom de province de Judée.

Aucune mention de « Palestine », alors même que la dispersion est déjà en cours.

La preuve en existe notamment dans la monnaie frappée sur ordre de Vespasien, où la Judée ,  et non la Palestine,  est explicitement désignée comme territoire conquis.

C’est seulement en 135, après la révolte d’Simon Bar Kokhba, lors de la seconde guerre judéo-romaine, que l’empereur Hadrien rebaptise Jérusalem « Aelia Capitolina » et renomme la Judée en « Syrie-Palestine ».

Là encore, les traces archéologiques existent, contrairement à ce que laissent entendre certains manuels scolaires français. Les monnaies datant de l’époque de Bar Kokhba en témoignent également.

Le nom propre « Palestine » dérive de la racine hébraïque [plš] (« envahir »), utilisée par les Hébreux pour désigner les Philistins, peuple indo-européen installé sur les côtes d’Ashqelon et de Gaza et disparu de l’histoire vers le Ve siècle avant notre ère.

La plupart des chercheurs interprètent ce changement de nom imposé par Hadrien comme une tentative délibérée d’effacer l’identification juive à cette terre après la révolte. Bien que les Romains aient fréquemment renommé certaines provinces pour des raisons administratives ou politiques, le fait de renommer la Judée constitue un cas pratiquement unique : il est largement considéré comme une mesure punitive explicitement liée à une rébellion juive.

Toutes ces informations sont accessibles dans les ouvrages universitaires d’histoire ancienne et d’archéologie. Encore faudrait-il que ceux qui conçoivent les programmes scolaires les consultent réellement.

Une responsabilité historique et intellectuelle

Le problème soulevé ici dépasse largement le seul cas de l’histoire juive. Il concerne la responsabilité intellectuelle et civique de l’institution scolaire elle-même. Comment de telles formulations peuvent-elles être validées dans des documents destinés à des enfants alors qu’elles contredisent des connaissances historiques élémentaires ? Comment expliquer qu’un ministère chargé de transmettre le savoir puisse diffuser des approximations aussi manifestes sur des sujets aussi sensibles ?

L’École ne peut pas exiger des élèves rigueur, esprit critique et honnêteté intellectuelle tout en transmettant elle-même des formulations historiquement contestables ou idéologiquement orientées.

Sur cette question du révisionnisme scolaire et lexical, sujet que j’aborde dans plusieurs de mes travaux, j’ai également publié un article consacré au traitement du royaume de Juda dans les dictionnaires contemporains :


article publié par L’Express

Je forme donc le vœu que l’instruction dispensée aux élèves français repose sur des connaissances établies, des sources vérifiables et des travaux académiques sérieux, et non sur des approximations idéologiques ou des reconstructions historiquement contestables.

Car aucune société ne peut durablement prétendre construire un « vivre-ensemble » fondé sur la falsification du passé.

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