amalgames argumentatifs, Argumentation

Au cul, les convenances !

Il ne faut pas dire de gros mots, paraît-il.

Tel est le niveau de réflexion sur la liberté d’expression en France en 2020. Qui veut défendre la lycéenne Mila doit d’abord, avec l’arrogance paternaliste de ceux dont le savoir supérieur les pousse en général à fermer leur gueule, clairement énoncer son refus d’un langage utilisant le registre grossier.

Quand Mila dit « Le Coran, il nʼy a que de la haine là-dedans, lʼislam, cʼest de la merde, cʼest ce que je pense. […] Votre religion, cʼest de la merde, votre Dieu, je lui mets un doigt dans le trou du cul », elle récolte des menaces de mort, se trouve déscolarisée et l’on a même envisagé de la poursuivre en justice. Tout cela situe assez le niveau de tolérance de la religion en question et démontre instantanément la véracité des propos qu’elle tient.

Cela démontre surtout les conséquences d’une expression sans fard et la fragilité de la liberté d’expression en France. Le cortège des bien-pensants lui fait alors la leçon : il faut être nuancé, il ne faut pas parler comme ça, l’islam est complexe, etc. Ils se rendent donc complices d’un contrôle de l’expression et de la pensée, confirmant que leur peur de l’islam — car les islamophiles sont surtout islamophobes — implique de ne pas parler trop fort et de noyer le poisson républicain dans la soumission culturelle. De fait, on n’entend jamais pareil rappel à l’ordre quand on propose d’enculer Jésus sur France Inter.

Si les bonnes âmes tapent sur les doigts de Mila en lui reprochant avec condescendance de ne pas choisir les bons mots, cela implique qu’elle serait un peu responsable de ce qui lui arrive. Elle l’est, assurément, puisqu’elle ose s’exprimer. Pensez-vous, dire ce qu’on pense de l’islam à visage découvert ! Et tout ça sans les précautions, circonvolutions, atténuations et jargonisations d’usage dans la bonne société… Ce n’est pas un politologue qui ferait une chose pareille. Il est vrai que la tolérance et l’ouverture d’esprit des intellectuels de métier ressemble assez nettement à de la lâcheté.

Il est vrai que leur liberté d’expression consiste à ne tolérer que les gens comme eux. Ou comme leurs ennemis. Car dans des pays où règne l’islam comme pouvoir et comme habitus théologico-culturel (loin des salles de profs, des salons d’éditeurs et du féminisme orthographique), on peut y égorger les mécréants, défenestrer les homosexuels, lapider la femme adultère, massacrer les Africains animistes ou chrétiens, sans que cela n’empêche les intellectuels occidentaux éclairés de considérer que cela n’est pas le « vrai islam »[1] qui reste pour eux une religion d’amour et de paix. Mais se laisser aller à dire des gros mots, vous n’y pensez pas, quelle horreur. En toute disproportion face aux turpitudes politiques et humaines dont l’islam est indubitablement le lieu pluriséculaire, on reproche à Mila la vulgarité de ses mots !

La vulgarité n’est pas un délit et vouloir s’ériger en juge du bon goût expose à être soi-même jugé vulgaire par plus précieux que soi — on est toujours le vulgaire de quelqu’un d’autre. Et puis, la vulgarité, c’est-à-dire en l’occurrence, la métaphore ordurière, c’est aussi et surtout un moyen verbal. Le langage permet d’exprimer la colère, la révolte, le mépris, le rejet. Toutes les nuances et les moyens stylistiques existent : ironie, antiphrase, interjection, second degré, argot, grossièreté… Les groupes sociaux et les situations sociales ont leurs normes : on ne parle assurément pas de la même manière entre potes autour d’un verre ou dans une cour de justice. Or, le registre du grossier consiste précisément en une transgression porteuse d’effets expressifs. Il est piquant de constater qu’à l’heure où les révolutionnaires de l’intellect déconstruisent et dénoncent toutes les normes, ils ne semblent pas libérés du tabou diaphasique-diastratique ! Personnellement, c’est cela que je trouve vulgaire : le lamentable réflexe social permettant de se placer au-dessus des autres, la pruderie venant au secours du conformisme.

Après tout, quand on exprime une opinion politique, on peut le faire avec mesure ou démesure, tiédeur ou passion, ce qui ne devrait pas générer de scandale dans une société ouverte. Notre société accepte une pornographie endémique et l’exhibition d’obscénités sexuelles tous azimuts, mais elle poserait des limites à l’expressivité verbale ?[2] On découvre ainsi qu’il existerait pour les intellectuels officiels soucieux de liberté d’expression une imagerie frappée d’interdit et un registre condamné comme nécessairement inadéquat. Mais dans quelles circonstances alors peut-on dire des grossièretés si ce n’est pour exprimer colère et rejet ? Par quelle pudibonderie tatillonne doit-on rituellement commencer par condamner la crudité qu’on aime tant célébrer ailleurs comme « rabelaisienne », pardonner quand elle émane de Louis-Ferdinand Céline ou du monde du rap ? L’intelligentsia post-moderniste et donneuse de leçons reste donc friande de normes à partir du moment où c’est elle qui les édicte. Si l’on n’accepte la liberté d’expression que dans la mesure où l’on peut en contrôler le contenu, ce n’est plus qu’un autre mot de la censure.

Le refus d’accepter un mode d’expression est en réalité une technique rebattue. Invoquer la politesse pour refuser de débattre avec celui qui aura franchi les limites du registre qu’on aura préalablement fixé est un procédé rhétorique très utilisé dans le monde politico-médiatique. En rhétorique classique, on parle pour cette fourbe manigance d’apodioxie : on refuse de parler à l’adversaire au motif de son infériorité, du camp politique auquel il appartient, de ses fréquentations, de son absence de politesse, etc. Cette technique méprisante est commode quand on veut utiliser son prestige pour faire taire l’adversaire et le rabaisser. L’intimidation par la politesse est une arme bourgeoise : si vous ne parlez pas selon nos codes, alors vous serez exclu. C’est bien commode quand il s’agit d’éviter de répondre sur le fond.

On a ainsi récemment reproché leur ironie à certains de nos propres écrits qui ne respectait pas les normes stylistiques de notre discipline (« pamphlétaire », sic !). Les arguments et les idées passent ainsi commodément à la trappe de l’accusation stylistique : « le ton est polémique, donc cela ne vaut rien ». Il suffit de bien peu de choses : le présent texte comporte par exemple des points d’exclamation, ce qui est rédhibitoire si on veut être pris au sérieux dans le monde universitaire.

Mila a eu envie d’exprimer son mépris à l’heure où il est de bon ton de parler de « respect ». Le respect n’est pas une obligation de la pensée. C’est du reste une abstraction notionnelle dont la tentative de définition ou de paraphrase se heurte à des questions de convenances sociales rapidement indiquées par des signes de nature comportementale (marques de politesse, expressions de déférence, etc.). Or, on peut considérer que l’on n’a pas à se courber devant ce qu’on critique, ni à marquer sa déférence envers une religion dont on estime que ses diverses incarnations culturelles sont critiquables pour leur part d’intolérance et d’homophobie, de misogynie, de racisme et d’antisémitisme. On ne voit pas ce qu’il faudrait respecter là-dedans.

 

 

Sur le sujet :

[1] Brague, Rémi. « Sur le « vrai » islam », Commentaire, vol. numéro 149, no. 1, 2015, pp. 4-14.

[2] On peut soupçonner que le critère islamique a été décisif, l’emportant nettement sur l’éthos homosexuel ou féministe qui sert habituellement d’armure morale.

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