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Du Nouveau Christianisme à Macron : la religion sans Dieu du progrès

par David Duquesne

Dans l’histoire politique française, peu de doctrines ont été aussi oubliées que le saint-simonisme, et pourtant aucune n’a exercé une influence aussi profonde, aussi souterraine et aussi durable sur le destin de la France. Sous ses airs d’utopie du XIXᵉ siècle, le saint-simonisme n’est pas une note de bas de page dans l’histoire des idées : c’est le socle métaphysique du progressisme moderne. Celui qui, de Napoléon III à Emmanuel Macron, inspire la même obsession : remplacer la foi par la technique, la patrie par le réseau, la morale par la gestion, et le politique par l’administration.

Une religion du progrès sans Dieu

Le comte Claude-Henri de Saint-Simon, né en 1760, ne fut pas seulement un rêveur visionnaire. Il fut un fondateur de religion. Dans son œuvre ultime, Le Nouveau Christianisme (1825), il remplace Dieu par la Gravitation universelle et les prêtres par les savants. Newton y devient le nouveau prophète, et la science la nouvelle Écriture.

Cette religion sans transcendance promet le paradis sur Terre par la rationalisation du monde et l’administration des hommes. Elle se veut “positive”, mais elle engendre un absolutisme technocratique. Saint-Simon voulait “remplacer le gouvernement des hommes par l’administration des choses”.

Toute la modernité politique française est née de cette formule. Derrière la neutralité administrative, il y a une mystique : celle de la civilisation technicienne, du bonheur calculable, du monde livré aux ingénieurs. Le saint-simonisme n’a pas seulement préparé la technocratie : il l’a sanctifiée.

L’empire des réseaux

Le saint-simonien croit au réseau comme d’autres croient au salut. Chemins de fer, canaux, commerce, libre-échange, flux d’informations — tout doit relier, tout doit circuler. La paix viendra par la connexion universelle. C’est dans ce culte du lien que naît le libre-échangisme français : les Talabot, les Pereire, les ingénieurs de Suez, tous étaient nourris de cette foi.

Le projet du canal de Suez n’est pas né dans la tête de Ferdinand de Lesseps : il a été conçu par les disciples de Saint-Simon, comme une œuvre quasi mystique. Relier les mers, unir les peuples, dissoudre les frontières — tout le logiciel globaliste contemporain se trouve là, formulé dès 1830. Cette obsession du réseau est devenue le langage de nos temps modernes : start-up nation, transition numérique, connexion européenne. Le saint-simonien rêvait de canaux ; le macroniste rêve de plateformes. Mais c’est la même croyance : le lien technique remplacera le lien spirituel, et l’unité mécanique remplacera la communauté de destin.

La fusion de l’Occident et de l’Orient

Un autre pilier du saint-simonisme, souvent oublié, est son syncrétisme religieux.

Saint-Simon et ses disciples, Prosper Enfantin et Ismaÿl Urbain, rêvent d’une fusion entre l’Occident chrétien et l’Orient musulman. Ils imaginent une “troisième voie”, un universalisme réconciliateur où la raison européenne s’unirait à la foi orientale pour engendrer une humanité nouvelle.

Napoléon III, sous leur influence, caressa le projet d’un royaume franco-arabe : la France devait civiliser l’Orient tout en s’enrichissant de sa spiritualité. Mais très vite, la République laïque comprit qu’il était impossible d’assimiler l’islam sans toucher à son code civil et à sa théologie. Alors on renonça à l’assimilation pour lui préférer l’association, selon les préceptes d’Enfantin et d’Urbain : vivre côte à côte, mais non ensemble. Ce fut la matrice du communautarisme colonial, puis du communautarisme républicain d’aujourd’hui.

De l’Algérie à la métropole : la revanche des saint-simoniens

L’insurrection algérienne mit fin à l’utopie du royaume franco-arabe, mais elle ne détruisit pas la foi saint-simonienne. Elle se réinventa sous d’autres formes : pacifisme, libre-échangisme, universalisme humanitaire.

Après l’effondrement du marxisme en 1989, les orphelins du socialisme “scientifique” se sont tournés vers le vieux socialisme “utopique” de Saint-Simon. L’idéologie du progrès, qui semblait enterrée, renaissait sous les habits neufs du mondialisme humanitaire.

François Furet, en fondant la Fondation Saint-Simon en 1982, redonna vie à ce courant. Elle réunit journalistes, technocrates et économistes qui allaient façonner le consensus européen et post-national : la dissolution des États-nations dans le marché unique, la foi dans le libre-échange, la dépolitisation du monde. Lorsqu’elle fut dissoute en 1999, c’est que sa mission était accomplie : la France avait cessé d’être une nation pour devenir une région de l’Europe.

Macron, dernier saint-simonien

Emmanuel Macron n’est pas un “libéral” au sens anglo-saxon du terme. Il est le dernier avatar du saint-simonisme :

– culte du réseau et de la mobilité,

– confiance absolue dans la science et la gestion,

– effacement du politique au profit des “experts”,

– universalisme sans racines,

– messianisme de la réforme permanente.

Il ne gouverne pas, il administre. Il ne promet pas le salut, il vend la transition. Il ne croit ni à la nation ni à la transcendance, mais à la fluidité infinie du monde. Macron n’est pas l’anti-gaulliste : il est l’anti-politique. Là où De Gaulle voyait la France comme un sujet historique, Macron la voit comme un nœud dans un réseau. Là où le gaullisme pensait en termes de destin, le saint-simonisme technocratique pense en termes de gestion. C’est le triomphe du “Nouveau Christianisme” : un monde sans Dieu, mais avec un Data Center.

L’échec du progressisme colonial rejoué en métropole

Depuis quarante ans, les héritiers de cette école essaient de réaliser dans la métropole ce qu’ils ont raté dans les colonies : la fusion de l’Occident rationnel et de l’islam fervent, le mariage du laboratoire et de la mosquée. Ils veulent y parvenir non plus par la conquête, mais par la culpabilisation. On parle de “vivre-ensemble” comme autrefois de “mission civilisatrice”. On invoque la “diversité” comme jadis la “paix universelle”. Et pour maintenir la fiction, on diabolise toute résistance : le peuple de souche devient raciste par nature, l’attachement national est suspect, la lucidité est coupable.

Les saint-simoniens d’aujourd’hui ont troqué la soutane pour le badge de l’ENA, mais leur religion est la même : l’homme nouveau par la fusion planétaire.

Conclusion : la fin d’un cycle

Le saint-simonisme a remplacé la foi par la technique, l’espérance par la planification, la transcendance par la croissance. Mais il n’a rien compris de l’homme : que l’homme ne se réduit pas à un agent économique, ni la société à un réseau. La faillite du macronisme est celle de deux siècles de religion du progrès. Ce n’est pas la fin de la France qui se joue, mais la fin d’une illusion : celle que la science, le commerce et la morale universelle pouvaient remplacer le politique, la culture et le sacré. Nous sortons de deux siècles de rêve saint-simonien devenu cauchemar.

Il est temps de rendre à la France son âme, avant qu’elle ne soit définitivement administrée jusqu’à la mort.

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