antisémitisme, psychanalyse

Le surmoi archaïque du pervers

par Dov Kravi

Pour expliquer leur propension aux passages à l’acte délictueux ou criminels, on prétend souvent que les pervers et les psychopathes n’ont pas de surmoi. Cela doit être nuancé.

Chacun se souvient du procès Eichmann qui débuta le 11 avril 1961. Cette page de témoignages sur l’histoire a fortement marqué les esprits, depuis les conditions rocambolesques de l’enlèvement d’Eichmann par un commando d’agents du Mossad dirigé par Isser Harel, jusqu’au 1er juin 1962, date de son exécution par pendaison. David Ben Gourion avait souhaité un « Nuremberg du peuple juif » pour que ce procès provoque une véritable catharsis amenant à « inscrire la Shoah dans le code génétique israélien ». Dans la France des années 60, l’étendue de la Shoah et la monstruosité de son caractère systématique et industriel n’était guère connues du public non juif. Les premiers frémissements des trente glorieuses, la volonté quasi générale d’oublier les années noires de l’occupation et la mystificatrice geste gaullienne d’une France résistant comme un seul homme à l’envahisseur nazi s’accommodaient mal de récits au sens propre inimaginables.

En Israël même, de nombreux jeunes sabras ne comprenaient pas que des millions de juifs se soient « laissés conduire à l’abattoir ». Les règles de sécurité pendant le procès furent extrêmes pour éviter son suicide ou un meurtre par vengeance : aucun des 22 gardiens recrutés n’était ashkénaze — i.e. susceptible, lui ou sa famille, d’avoir été déporté. La nourriture arrivait scellée et les plats d’Eichmann étaient goûtés par les gardiens pour éviter un empoisonnement. Les conditions du procès furent extraordinaires : trois juges au lieu d’un jury, film intégral par les télévisions du monde entier qui découvre en direct Eichmann dans sa cage de verre blindé écoutant sans émotion aucune les innombrables et tragiques témoignages de survivants.

Depuis l’aube de l’humanité les hommes se penchent sur la question du destin et de la responsabilité. Depuis la mort d’Eichmann, il y a exactement un demi-siècle, on ne cesse de se poser la question du degré de culpabilité, tant des hommes que des institutions, dans la réalisation de la Shoah. Historiens, philosophes, sociologues et psychanalystes apportent chacun leur contribution pour tenter de comprendre l’inexplicable. Toutes ces théories sont précieuses qui permettent de mieux cerner l’impénétrable.

Anna Arendt, philosophe juive émigrée aux États-Unis, qui couvrit le procès Eichmann pour le New Yorker, développa le concept de « banalité du mal » pour tenter d’expliquer la participation d’Eichmann — et par extension celle de tous les criminels nazis — à l’entreprise planifiée de mort industrielle qu’est la Shoah. Selon elle, Eichmann n’avait rien d’un monstre assoiffé de sang. C’était un homme banal, petit fonctionnaire étriqué mais zélé qui ne faisait qu’appliquer les ordres pour grimper les échelons de sa carrière au sein de l’armée. Il en irait de même pour la plupart des criminels nazis indépendamment de leur rang dans la chaîne de commandement.

À l’appui de cette thèse de la banalité du mal, on peut citer la passionnante expérience de Milgram qui, autour des mêmes années, tentait d’évaluer expérimentalement le degré d’obéissance d’un individu à une autorité estimée par lui légitime. Les résultats font froid dans le dos et nous apprennent sur la psyché humaine des éléments peu plaisants mais indispensables à la connaissance.

Ainsi, l’explication d’Arendt refuse toute interprétation pathologique. Le crime de ces hommes reposerait sur leur incapacité à l’empathie et à la pensée : ils seraient ainsi incapables de se mettre à la place de l’autre, position qui leur permettrait « de ne pas infliger à autrui ce qu’ils n’aimeraient pas qu’on leur infligeât à eux-mêmes ».

D’autres auteurs contestent cependant ce point de vue sur la banalité du mal, et insistent sur le fanatisme et la perversité d’Eichmann qui, à la toute fin de la guerre, insista pour que les juifs hongrois fussent tous exterminés. Il prononça cette phrase : « Je descendrai dans la tombe le sourire aux lèvres à la pensée que j’ai tué cinq millions de Juifs. Cela me procure une grande satisfaction et beaucoup de plaisir ». En réalité, cette perversité fanatique n’est en rien contradictoire avec le portrait du petit fonctionnaire banal et zélé.

Je voudrais à présent insister sur un épisode particulièrement évocateur lors du procès. Un des juges pose une question à Eichmann qui, oubliant de se lever, répond dans son micro. Le juge, dévasté depuis longtemps par la succession des témoignages insoutenables des survivants, s’emporte et intime à Eichmann sur un ton exaspéré : « Levez-vous quand vous vous adressez à la cour ! ». Alors ce dignitaire nazi, qui fut parmi les promoteurs de la solution finale à la conférence de Wannsee et un des plus hauts responsables de l’extermination industrielle et systématique des Juifs, cet accusé de crimes contre l’humanité qui, jusqu’à cet instant, n’a montré aucune émotion à l’écoute des insupportables récits, n’a ressenti ni haine ni culpabilité face aux témoins qui se succèdent, n’a manifesté aucun regret et encore moins de remords au regard des faits pour lesquels il est jugé, cet homme se lève en rougissant et bafouille des excuses, visiblement très troublé par la prise de conscience du fait qu’il vient de commettre une faute très grave. Comment comprendre un tel paradoxe ?

Nous possédons tous en nous une instance psychique qui juge en termes de morale nos pensées, conscientes ou inconscientes, et nos actes. Le surmoi est le siège des mécanismes de renoncement à la satisfaction des pulsions, renoncement sans lequel toute vie en société serait impossible. Le surmoi, héritier du complexe d’Oedipe, nous permet d’assumer les interdits réclamés par la vie sociale.

L’expérience nous oblige à reconnaître que nous ne sommes pas tous égaux face notre surmoi. Certains se sentent en permanence accablés par lui et passent leur temps à se faire d’amers reproches pour les moindres vétilles. D’autre s’en affranchissent aisément pour se vautrer dans les délices des transgressions de tous ordres. Tous les intermédiaires sont bien sûr possibles en fonction de notre histoire personnelle et de nos identifications.

Cet épisode du procès d’Eichmann nous indique qu’il existe des surmois dotés de propriétés différentes. En deçà du surmoi élaboré décrit plus haut existe un surmoi archaïque qui ne fait pas appel au jugement moral mais à la peur du gendarme, à l’exclusion de toute donnée éthique. C’est ce surmoi archaïque qui fait s’excuser Eichmann dans la grande contrition d’avoir commis une faute épouvantable lorsqu’il a omis de se lever pour répondre à la cour.

La question reste de savoir ce qui, chez certains, bloque l’évolution psychique au stade de surmoi archaïque sans les faire accéder au surmoi élaboré permettant de distinguer le bien du mal. Une piste est donnée par les impasses du narcissisme : quand l’autre n’est pas reconnu comme un autre humain, donc un autre soi-même, mais comme une chose à utiliser pour sa propre satisfaction, toutes les manipulations, utilisations, déqualifications et déshumanisations sont possibles. C’est alors le règne de la perversité qui se nourrit de la confusion des valeurs.

C’est précisément ce qui eut lieu dans toute l’Europe de la Shoah, quand les nazis furent bien aidés par l’indifférence des nations, quel que soit le nombre de justes honorés à Yad Vashem.

C’est précisément ce qui se passe aujourd’hui dans l’ignoble délégitimation de l’État-nation d’Israël, dans sa dénonciation en tant qu’État soi-disant nazi pratiquant l’apartheid. Cette inversion perverse des valeurs, cette corruption du sens par ce nouvel avatar de la haine antijuive qu’est l’antisémitisme islamique (mais il en est bien d’autres), ses idéologues et ses idiots utiles, en est une illustration tragique.

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