écriture inclusive

Ecriture inclusive: une aberration pour la linguistique

Rédigé par Yana Grinshpun (Sorbonne-Nouvelle), Franck Neveu (Paris-Sorbonne), François Rastier (CNRS), Jean Szlamowicz (Université de Bourgogne). Texte paru dans Marianne le 19 septembre 2020, signé par 32 linguistes

https://www.marianne.net/debattons/tribunes/une-ecriture-excluante-qui-s-impose-par-la-propagande-32-linguistes-listent-les?fbclid=IwAR3xhzDdPL6-NQwFk87JTD3OGDtqXNIu0ZnoDjL9wqxSiBlUAyUHf1yJsfc

Présentée par ses promoteurs comme un progrès social, l’écriture inclusive n’a paradoxalement guère été abordée sur le plan scientifique, la linguistique se tenant en retrait des débats médiatiques. Derrière le souci d’une représentation équitable des femmes et des hommes dans le discours, l’inclusivisme désire cependant imposer des pratiques relevant d’un militantisme ostentatoire sans autre effet social que de produire des clivages inédits. Rappelons une évidence : la langue est à tout le monde.

Les inclusivistes partent du postulat suivant : la langue aurait été « masculinisée » par des grammairiens durant des siècles et il faudrait donc remédier à l’« invisibilisation » de la femme dans la langue. C’est une conception inédite de l’histoire des langues supposant une langue originelle « pure » que la gent masculine aurait pervertie, comme si les langues étaient sciemment élaborées par les locuteurs. Quant à l’« invisibilisation », c’est au mieux une métaphore mais certainement pas un fait objectif ni un concept scientifique.

Nous relèverons simplement ici quelques défauts constitutifs de l’écriture inclusive et de ses principes.

— La langue n’a pas pu être ni masculinisée, ni féminisée sur décision d’un groupe de grammairiens, car la langue n’est pas une création de grammairiens — ni de grammairiennes. Ce ne sont pas les recommandations institutionnelles qui créent la langue, mais l’usage des locuteurs. L’exemple, unique et tant cité, de la règle d’accord « le masculin l’emporte sur le féminin » ne prétend posséder aucune pertinence sociale. C’est du reste une formulation fort rare, si ce n’est mythique, puisqu’on ne la trouve dans aucun manuel contemporain, ni même chez Bescherelle en 1835. Les mots féminin et masculin n’ont évidemment pas le même sens appliqués au sexe ou à la grammaire : trouver un quelconque privilège social dans l’accord des adjectifs constitue un saut interprétatif fort imaginatif.

— Si la féminisation est bien une évolution légitime et naturelle de la langue, elle n’est pas un principe directeur des langues. En effet, la langue française permet toujours de désigner le sexe des personnes ce n’est pas uniquement une affaire de lexique, mais aussi de déterminants et de pronoms. Par ailleurs, un nom de genre grammatical masculin peut désigner un être de sexe biologique féminin (« Ma fille est un vrai génie des maths ») et inversement (« C’est Jules, la vraie victime de l’accident »). On peut même dire « un aigle femelle » ou « une grenouille mâle »…

La langue n’est pas une liste de mots dénués de contexte et d’intentions, renvoyant à des essences. Il n’y a aucune langue qui soit fondée sur la correspondance sexuelle. Autrement, le sens des mots serait déterminé par la nature de ce qu’ils désignent, ce qui est faux. Si c’était le cas, toutes les langues du monde auraient le même système lexical pour désigner les humains. Or, la langue n’a pas pour objectif de désigner le sexe des êtres : dire à une enfant « Tu es un vrai tyran » ne réfère pas à son sexe, mais à son comportement, indépendant du genre du mot.

— Les formes masculines du français prolongent à la fois le masculin (librum) et le neutre (templum) du latin et font donc fonction de genre « neutre », c’est-à-dire par défaut, ce qui explique qu’il intervienne dans l’accord par résolution (la fille et le garçon sont partis), comme indéfini (ils ont encore augmenté les impôts), impersonnel (il pleut), ou neutre (c’est beau). Il n’y a là aucune domination symbolique ou socialement interprétable. Quand on commande un lapin aux pruneaux, on ne dit pas un.e lapin.e aux pruneaux

— La langue a ses fonctionnements propres qui ne dépendent pas des revendications identitaires individuelles. La langue ne détermine pas la pensée — sinon tous les francophones auraient les mêmes pensées, croyances et représentations. Si la langue exerçait un pouvoir « sexiste », on se demande comment Simone de Beauvoir a pu être féministe en écrivant en français « patriarcal ». L’évidence montre que l’on peut exprimer toutes les pensées et les idéologies les plus antithétiques dans la même langue.

— En français, l’orthographe est d’une grande complexité, avec ses digraphes (eu, ain, an), ses homophones (eau, au, o), ses lettres muettes, etc. Mais des normes permettent l’apprentissage en combinant phonétique et morphologie. Or, les pratiques inclusives ne tiennent pas compte de la construction des mots : tou.t.e.s travailleu.r.se.s créent des racines qui n’existent pas (tou-, travailleu-).Ces formes fabriquées ne relèvent d’aucune logique étymologique et posent des problèmes considérables de découpages et d’accords, en introduisant un préjugé idéologique dans la langue.

— En effet, les réformes orthographiques ont normalement des objectifs d’harmonisation et de simplification. Or, l’écriture inclusive va à l’encontre de cette logique pratique et communicationnelle en opacifiant l’écriture. En réservant la maîtrise de ces normes à une caste de spécialistes, la complexification de l’orthographe a des effets d’exclusion sociale. Tous ceux qui apprennent différemment, l’écriture inclusive les exclut, qu’ils souffrent de cécité, dysphasie, dyslexie, dyspraxie, dysgraphie, ou d’autres troubles seront d’autant plus fragilisés par une graphie aux normes fantaisistes.

— Contrairement à tous les systèmes orthographiques connus dont c’est la vocation, il est impossible d’oraliser l’écriture inclusive : cher.e.s ne se prononce pas. Le décalage graphie / phonie ne repose plus sur des conventions d’écriture, mais sur des règles morales que les programmes de synthèse vocale ne peuvent traiter et qui rendent les textes inaccessibles aux malvoyants.

— On constate chez ceux qui la pratiquent des emplois chaotiques qui ne permettent pas de produire une norme cohérente. On trouve ainsi une prolifération de formes anarchiques : dans les courriers d’une même université, on lit « Chere.s collègu.e.s », « Cher.e.s collègue.s », « Bonjour à toutes.e.s et tous », etc. L’écriture inclusive est rarement systématique : après de premières lignes « inclusives », la suite est souvent en français commun… Si des universitaires ne sont pas capables d’appliquer leurs propres préceptes, qui peut le faire ?

— On invente ainsi des principes étrangers à la logique grammaticale. Si au lieu de « Les candidats sont convoqués à 9h00 » on écrit « Les candidats et les candidates sont convoqué.e.s à 9h00 », cela signifie qu’il existe potentiellement une différence de traitement selon le sexe… L’écriture inclusive remet ainsi radicalement en question l’usage du pluriel, qui est véritablement inclusif puisqu’il ne fait pas de différence. En introduisant la spécification du sexe, on consacre une dissociation, ce qui est le contraire de l’inclusion. En prétendant annuler l’opposition de genre, on ne fait que la systématiser : l’écriture nouvelle aurait nécessairement un effet renforcé d’opposition des filles et des garçons, créant une exclusion réciproque et aggravant les difficultés d’apprentissage dans les petites classes.

Outre ses défauts fonctionnels, l’écriture inclusive pose des problèmes à tous ceux qui ont des difficultés d’apprentissage et, en réalité, à tous les francophones soudain privés de règles et livrés à un arbitraire moral culpabilisant. La circulaire ministérielle de novembre 2017 était pourtant claire et, tout en valorisant fort justement la féminisation quand elle était justifiée, demandait « ne pas faire usage de l’écriture dite inclusive » : des administrations universitaires et municipales la bafouent dans un coup de force administratif permanent. L’usage est certes roi, mais que signifie un usage militant qui déconstruit les savoirs, complexifie les pratiques, s’affranchit des faits scientifiques, s’impose par la propagande et exclut les locuteurs en difficulté au nom de l’idéologie ?

  • Jacqueline Authier-Revuz (Sorbonne nouvelle)
  • Mathieu Avanzi (Sorbonne Université)
  • Samir Bajric (Université de Bourgogne)
  • Jeanne-Marie Barbéris (Université Montpellier)
  • Elisabeth Bautier (Paris 8-St Denis)
  • Sonia Branca-Rosoff (Sorbonne Nouvelle)
  • Pierre-André Buvet (Université Sorbonne Paris Nord)
  • Louis-Jean Calvet (Université d’Aix-Marseille)
  • André Chervel (INRP/Institut Français de l’Éducation)
  • Christophe Cusimano (Université de Brno)
  • Jean-Louis Chiss (Sorbonne Nouvelle)
  • Henri-José Deulofeu (Université d’Aix-Marseille)
  • Anne Dister (Université Saint-Louis, Bruxelles)
  • Pierre Frath (Univesité de Reims)
  • Catherine FUCHS ( Laboratoire LATTICE (UMR 8094)
  • Jean-Pierre Gabilan (Université de Savoie)
  • Jean-Michel Géa (Université de Corte Pascal Paoli)
  • Jean Giot (Université de Namur)
  • Corinne Gomila (Université Montpellier )
  • Astrid Guillaume (Sorbonne Université)
  • Guy Jucquois (Univeristé Catholique Louvain)
  • Georges Legros (Université de Namur)
  • Guy Laflèche (Université de Montréal)
  • Dominique Lafontaine ( Université de Liège)
  • Pierre Le Goffic (Sorbonne Nouvelle)
  • Georges Kleiber (Université de Strasbourg)
  • Mustapha Krazem (Université de Lorraine)
  • Monique Lambert (Université Paris 8)
  • Silvia Lucchini (Université catholique de Louvain)
  • Danielle Manesse (Sorbonne Nouvelle)
  • Mariagrazia Margarito (Université de Turin)
  • Jacques Maurais (Ancien coordonnateur de la recherche, Le Québec)
  • Lionel Meney (Université Laval, Québec)
  • Luisa Mora Millan (Université de Cadix)
  • Marie-Louise Moreau (Université de Mons)
  • Michèle Noailly (Université de Brest)
  • Thierry Pagnier (Paris 8- St Denis)
  • Xavier-Laurent Salvador (Paris 13-Villetaneuse)
  • Georges-Elia Sarfati (Université d’Auvergne)
  • Agnès Steuckardt (Université Paul Valéry, Montpellier)
  • Georges-Daniel Véronique (Université d’Aix-Marseille)
  • Chantal Wionet (Université d’Avignon)
  • Anne Zribi-Hertz (Paris 8- St Denis)
  • Fabrice Issac (Université Sorbonne Paris Nord)
  • Aurelio PRINCIPATO (Università degli Studi Roma Tre)
  • Jean-Jacques Vincensini (Université François Rabelais-CESR )
  • Stella Retali-Medori (Université de Corse Pasquale Paoli)
  • Martine Willems ( Université Saint-Louis Bruxelles)

5 réflexions au sujet de “Ecriture inclusive: une aberration pour la linguistique”

    1. Qu’en matière de langue, l’usage soit roi, je n’en serais pas si certain. En effet la langue française actuelle n’est pas que le produit d’un « usage ». Et de quel usage au fait? Celui pratiqué par les médias? Lesquels nous offrent incidemment une publicité ou un discours parlé ou écrit truffé d’anglicismes. Ou encore celui des savants et des pseudo-savants? En France c’est l’État -monarchique qui a forgé la langue française et c’est son successeur républicain qui en a forcé l’usage actuel dans tout l’hexagone. En Israël, c’est l’État – ou les institutions sionistes préétatiques – qui ont imposé l’usage de l’hébreu. Et c’est l’État nazi qui a éliminé l’écriture gothique dans la langue allemande. Évidemment si dans la notion «d’usage» vous incluez une norme imposée par en haut. Alors là je veux bien. On pourrait appeler cela un «usage imposé», en effet.

      Les rectitudes politiques du jour ont toujours été au centre de ces normes linguistiques officielles. Et c’est bien cela que voudraient reproduire les adeptes francophones de l’écriture «bigenrée». Qualificatif plus exact, à mon avis, que celui «d’inclusive».). Pour ceux-ci il s’agit bien d’Imposer par le haut, via l’État, les syndicats, les associations, les médias, l’école, etc, un usage à faire pratiquer en fin de compte par le tout venant.

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      1. Il est possible de porter sur la langue un point de vue politique et un point de vue linguistique: ils ne sont pas les mêmes,. La langue, il est vrai, est souvent associée à l’idée d’une nation. Mais on ne peut absolument pas comparer l’imposition de l’hébreu et le fonctionnement du français, ces phénomènes ne sont pas facilement comparables. La vitesse avec laquelle l’hébreu, qui était pratiqué en Palestine (juive s’entend) bien avant son imposition officielle par l’Etat a « pris » est un cas extra-ordinaire dans l’histoire de la linguistique et de l’humanité. Les discussions sur le choix de la langue officielle portait sur l’allemand. Par exemple, la décision de 1913 d’utiliser l’allemand (la langue scientifique) au technion de Haifa a provoqué des protestations des étudiants et des enseignants. Lors de la construction de l’Université hébraïque de Jérusalem, l’hébreu a été élu comme langue officiel de l’enseignement (nous sommes en 1925). l’opinion publique était quasi unanime en faveur de l’hébreu avant même l’existence de l’Etat. En 1916, selon Hadas-Lebel (1992), 40% de la population juive déclaraient l’hébreu comme première langue. L’imposition a son sens uniquement du point de vue de la politique linguistique qui va de pair avec l’instauration de la nation et non pas du point de vue « coercitif ».

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  1. Je cite : «Contrairement à tous les systèmes orthographiques connus dont c’est la vocation, il est impossible d’oraliser l’écriture inclusive : cher.e.s ne se prononce pas.»
    C’est tout-à-fait exact! Mais je pourrais vous reprocher de ne pas avoir placé ce constat au début de votre excellent article. En priorité sur tous les effets pervers que cette langue de bois de rose provoque et que vous avez bien énumérés. Votre article ne dit rien en effet sur l’énonciation même de ce sujet qui est pourtant bien «écriture inclusive» et non pas «langue inclusive»… Or les tenants de cette écriture admettent donc explicitement qu’ils prétendent réformer uniquement la langue écrite. Et ils semblent complètement indifférents aux conséquences de la pratique orale de cette écriture. Cette dissociation de leur part est fondamentale à mon avis. Et cela s’explique parce que ces gens-là ne s’intéressent pas vraiment à la langue française. En fait ils-elles ne connaissent pas le matériau qu’ils-elles prétendent réformer. Et au fond ils-elles s’en foutent. Ce n’est pas en effet leur sujet d’intérêt, mais la langue française est simplement un vecteur parmi d’autres pour parvenir à leurs objectifs «sociétaux».

    Par ailleurs l’expression «écriture inclusive» est bien une expression forgée de toute pièce par ses promoteurs. Personnellement j’ai toujours cru qu’il ne fallait pas accepter les yeux fermés comment l’adversaire – sinon l’ennemi – nomme les choses. Et dans ce cas-ci, pour paraphraser Camus, cette expression est très mal nommée. En effet elle prétend mettre de l’inclusivité «féminine» dans une langue où le genre féminin est déjà présent – sinon saturé – à un niveau rarement atteint dans d’autres langues. Et, comme vous l’avez dit plus haut, pourquoi cette inclusivité volontariste ne devrait-elle s’appliquer qu’à l’écriture?

    Si cette prétention à l’inclusion du féminin refuse d’admettre que dans la langue française cette inclusion est en faitgénéralisée au niveau du genre, pourquoi ne pas décrire exactement et plus justement ce que propose réellement ce radicalisme linguistique? En fait il s’agit plutôt d’une proposition vers une écriture (une langue?) bigenrée. Car c’est bel et bien de cela qu’il s’agit. Et cela devrait être dit comme cela. À savoir qu’elle est l’introduction d’une symbolique bigenrée systématique dans le texte. Quant à son oralité, certain-e-s nous proposent une solution miracle : l’épicène. On y reviendra.

    Autre détail que vous n’avez pas relevé. Les tenants de cette écriture auraient pour objectif la stricte égalité dans la graphie entre le mâle et la femelle humaine. Or cette proposition ne va apparemment que dans une direction : c’est-à-dire l’ajout de la marque du féminin, mais j’amais on ne fait allusion à la «virilisation» des noms de genre féminin : recrue/recru, estafette/estafet, sentinelle/sentinel, un-une dupe, vigie/vigi, victime/victim (très récurrent celui-là), personne/person, etc. etc.. Oui je sais, ils-elles n’ont pas compris qu’il ne faut pas confondre genre et sexe. Mais de cela ils-elles s’en battent l’oeil. Tout comme l’oralité fonctionnelle de leur écriture à prétention inclusive.

    J’ajouterai enfin que la féminisation des titres et des fonctions n’est nullement remise en cause dans ce qui précède. La féminisation des titres et des fonctions n’a rien à voir en effet avec la «bisexualisation» de la syntaxe française.

    En dernier lieu j’

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    1. Merci de votre commentaire. Evidemment, tous les lsignataires de cette tribune sont conscients de ce que vous dites, simplement dans un texte court adressé au grand public, il est impossible de développer tout ce qu’on développe par ailleurs. Voir la revue Texto de F. Rastier ou le blog de C. Kintzler, les articles de Charaudeau, le livre de Szlamowicz et Salvador, l’article de F. Rastier dans Cités. La féminisation est un phénomène normal, lié aux changements linguistiques, mais il est vain de réclamer la justice idéologique pour les phénomènes liés à la morphologie et à la syntaxe. J’ajouterai à votre liste la question de masculinisation (virilisation) obligatoire: Votre Majesté, votre Excellence, votre Sainteté etc…
      Guy Laflèche, notre collègue canadien, parle aussi de l’écriture bigenre.

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