Par Yana Grinshpun publié dans la revue Art&Facts N°8
https://www.calameo.com/artetfacts/read/007962039bacf0d484342
Dans les régimes totalitaires du XXe siècle, l’enseignement de l’histoire est toujours le premier domaine frappé par le mensonge, le révisionnisme, la réécriture et la désinformation. En Union soviétique, l’histoire a été réécrite sciemment, toujours dans la perspective marxiste, pour la gloire du régime en place. La Russie poutinienne continue cette tradition de nos jours. Tout ce qui pouvait mettre en lumière l’Histoire objective et nuire ainsi à la perception de l’image glorieuse de la Russie était tu, occulté, effacé. Tel le pacte Molotov-Ribbentrop (1939-1941), carrément nié jusqu’en 1989. Ou encore les enseignements actuels de l’histoire du conflit russo-ukrainien, qui présentent les Ukrainiens comme des nazis, sans mentionner ceux qui ont combattu le nazisme pendant la Deuxième Guerre mondiale.
On pourrait croire que dans notre société pluraliste, démocratique, rationnelle, issue des Lumières, de telles formations discursives ne puissent pas exister « tranquillement » dans les médias officiels, censés informer objectivement les citoyens. L’idéal démocratique étant théoriquement lié à la recherche de la vérité.
Mais il y a belle lurette que cet idéal est ébranlé par toutes sortes d’idéologies dominantes où la vérité n’a aucune valeur, et où l’idéologie supplante toute rationalité en cultivant un écran émotionnel qui remplace le jugement. Dans l’histoire soviétique, il existait de vastes entreprises de réécriture idéologique : l’histoire juive contemporaine en faisait naturellement partie.
Quiconque est familier avec la propagande antijuive contemporaine reconnaîtra les « patrons discursifs » propagandistes dans une grande partie de la production médiatique française. On appelle « patron discursif » un ensemble de traits langagiers orientés que le lecteur, le spectateur ou l’auditeur est capable de reconnaître. Pour que ces patrons soient identifiables, il faut qu’ils aient été installés dans les consciences par une longue répétition à tous les niveaux : institutionnel, médiatique, scolaire, universitaire. Et ils le sont bel et bien depuis des décennies grâce notamment à la transformation de ce que Jules Isaac appelait « l’enseignement du mépris » en enseignement de la « colonisation » juive.
Le 19 avril, la chaîne France 5 a diffusé une série en trois épisodes d’un documentaire intitulé « Palestine, une histoire ». Plusieurs historiens ont été interrogés au sujet de cette histoire : Henri Laurens, auteur de « La question de Palestine » en cinq volumes, Vincent Lemire, historien incontournable des plateaux télé français depuis le 7 octobre, accusant Israël de « nettoyage ethnique » ou « d’apartheid », pleurant les terroristes du Hezbollah après l’opération des « bippeurs » et considérant Rima Hassan comme une « grande juriste internationale ». D’autres personnalités — cartographes, sociologues israéliens (arabes) et palestiniens — sont également conviées.
Le documentaire est produit par un réalisateur qui affiche clairement ses engagements, louables par ailleurs dans leur volonté de « tordre le cou à des idées reçues » (https://www.francetvpro.fr/contenu-de-presse/76514419)
Il s’agit de « tirer le fil des étapes de la construction d’une identité et de la prise de conscience d’appartenir à un peuple, à une nation », de l’Antiquité à la conquête ottomane, de l’occupation britannique au plan de partage de l’ONU et à la création de l’État d’Israël, des guerres israélo-arabes aux accords d’Oslo, en passant par les intifadas et la colonisation de la Cisjordanie, jusqu’au 7 octobre 2023 et à la guerre à Gaza. Ce faisant, « Palestine, une histoire » entend tordre le cou à de nombreuses idées reçues.
Encore faut-il, pour tordre le cou aux idées reçues, ne pas substituer un récit militant à la réalité historique. J’en donnerai ici deux exemples significatifs qui permettent de comprendre comment certaines constructions discursives s’installent progressivement comme des évidences.
Par exemple, l’historien israélien Johnny Mansour « explique » ce qui est écrit dans la déclaration Balfour qu’il présente comme un document discriminatoire. Il affirme : « La déclaration Balfour affirme que le peuple juif a un droit historique sur la terre de Palestine. Elle ne reconnaissait pas qu’il y avait un peuple palestinien en Palestine. À cette époque, en 1917, les Palestiniens représentaient 94 % de la population et les Juifs uniquement 5 % de la population. La déclaration donne l’impression que les Juifs étaient majoritaires et les Palestiniens, pourtant natifs du pays, étaient minoritaires ». Justement, il s’agit ici d’une projection.
1. Il attribue au texte de la promesse faite par Lord Balfour — et n’ayant pas force de loi, puisque la province Syria-Palestina appartenait encore à l’Empire ottoman et que la Grande-Bretagne n’avait alors aucun pouvoir sur la Palestine (le mandat sera voté par la Société des Nations en 1922) — des éléments qui n’y figurent nullement.
2. Il n’en est rien lorsque l’on consulte le texte de la « déclaration », qui est en réalité une lettre adressée par Lord Balfour à Lord Rothschild, où la question du nombre de Juifs et de non-Juifs n’est jamais évoquée. Attribuer au texte ce qu’il ne dit pas, ni même ne suggère, relève au mieux d’une incompréhension de l’histoire du partage des anciens territoires de l’Empire ottoman par les puissances victorieuses. Au pire, il s’agit d’une projection idéologique « décoloniale ».
Cette lettre fait connaître à Lord Rothschild la position du gouvernement britannique. Ce texte sera inclus plus tard dans les traités internationaux, à commencer par le traité de San Remo. La clause portant sur les communautés non-juives précise que le retour des Juifs sur leur terre — voir le texte du mandat qui parle de la « reconstruction » du foyer national, comme le précisait la première version de la lettre de Balfour (voir Renée Neher-Bernheim, La déclaration Balfour) — ne nuira pas aux communautés non-juives.
3. Parler d’un « peuple » en Palestine, comme s’il en existait déjà un à l’époque de la déclaration Balfour, est un mensonge. Parler des « Palestiniens natifs » laisse entendre qu’il existait un peuple palestinien immémorial auquel se serait opposé un peuple nouvellement arrivé. Voici pourtant les groupes ethniques présents dans la région au moment de la rédaction de la déclaration Balfour.
• Arabes musulmans sunnites : majoritaires dans les villes et surtout dans les campagnes ; ils constituent la plus grande partie de la population locale.
• Arabes chrétiens : grecs-orthodoxes, melkites, maronites, latins, arméniens, etc., présents notamment à Jérusalem, Bethléem, Nazareth, Jaffa et Haïfa.
• Juifs :
• anciens Yichouvs (« vieux Yichouv ») : communautés juives séfarades, mizrahies et ashkénazes vivant depuis longtemps à Jérusalem, Safed, Tibériade ou Hébron ;
• nouvelles vagues sionistes ashkénazes venues surtout d’Europe orientale à partir des années 1880 (Première Alyah).
• Druzes : principalement dans le nord (Galilée, Carmel).
• Bédouins arabes : tribus semi-nomades du Néguev, de la vallée du Jourdain et d’autres zones rurales.
• Circassiens : musulmans du Caucase installés par les Ottomans après les guerres russo-caucasiennes.
• Arméniens : ancienne communauté concentrée à Jérusalem.
• Turcs ottomans : administrateurs, militaires et fonctionnaires.
• Bosniaques, Kurdes, Grecs et autres minorités ottomanes.

La notion de « peuple palestinien » est bien plus tardive et remonte à la formation de l’OLP dans les années 1960-1970. Or ce point essentiel est soigneusement passé sous silence. Et le metteur en scène, engagé pour tout sauf pour la vérité historique, laisse passer ce récit comme tant d’autres.
Vincent Lemire et ses « interprétations »
Comme je l’ai déjà écrit plusieurs fois, la propagande efficace ne repose jamais sur le mensonge pur. Elle mêle des faits exacts à des omissions, des glissements et des projections idéologiques que le spectateur ne perçoit plus.
Ainsi, Vincent Lemire affirme sans sourciller que les Anglais ont été la cause première de l’islamisation de la « question palestinienne ». À la minute 36 du premier épisode, il explique que, si islamisation de la question palestinienne il y a, sa cause première serait la Grande-Bretagne, qui invente une fonction pour Haj Amin al-Husseini : celle de « grand mufti ». Cette fonction permettrait ainsi de disposer d’un pouvoir sur les segments arabes de la population.
S’il est exact que la fonction de « grand mufti » a été créée par les Britanniques — auparavant il n’existait que le « mufti » — l’islamisation de la cause palestinienne possède d’autres sources, aussi liées à Haj Amin (mais plus tard), que Lemire se garde bien de développer.
On n’entendra pas une seule fois dans ce premier épisode parler du statut des Juifs sous l’Empire ottoman, musulman et régi par les lois musulmanes. La colère des musulmans contre les Juifs ne commence pas avec la Grande-Bretagne après l’obtention du mandat sur la Palestine. Elle débute lorsque Méhémet Ali, vice-roi d’Égypte, après avoir annexé en 1831 la « Syrie du Sud » (nom arabe de la Palestine), décide de favoriser les Juifs et les chrétiens, jusque-là soumis au statut de dhimmis, avec les restrictions concernant l’accès aux fonctions administratives et l’obligation de payer la jizya.
Comme l’écrit Georges Bensoussan : « cette politique d’ouverture à l’égard des minorités chrétiennes et juives provoque le courroux à la fois des milieux conservateurs et populaires, soudain contraints d’admettre la disparition de la condition discriminée des Juifs qui consistait jusque-là en la seule marque de leur supériorité présumée. […] En 1834, la révolte éclate dans les régions de Naplouse, Hébron, Bethléem et Safed. Le pogrom dure trente-quatre jours. C’est un carnage. Les villageois arabes et bédouins ainsi que les habitants de Safed (dont les Turcs), qui se sont armés, massacrent les Juifs et violent leurs femmes… ».
En 1838, un autre pogrom du même acabit, commis par les Druzes avec l’assistance d’Arabes, se répète à Safed. Ce pogrom, comme le précédent, est de nature religieuse et confessionnelle. Le terreau était déjà fertile pour l’islamisation de la question « palestinienne».
Mais revenons au « grand mufti ». Cette fonction, que Lemire présente comme une cause première de l’islamisation, est créée en 1920, alors que Haj Amin al-Husseini est nommé « mufti » en 1921. Ce que Lemire ne précise jamais, ni dans ses ouvrages, ni dans ses BD, ni dans ses autres productions médiatiques, c’est que le pogrom de 1920, mené au nom de l’islam, commence le jour de la grande prière pendant la fête de Nabi Moussa. Le maire de Jérusalem, Musa Kazim al-Husseini, parent de Haj Amin, appelle alors la foule à donner son sang pour la Palestine au cri de « Itbah al yahoud — égorgez les Juifs » et « La Palestine est notre terre et les Juifs sont nos chiens ».
Ce ne sont donc pas les Anglais qui ont provoqué l’islamisation de la « question palestinienne », mais la dhimmitude, qui en constitue le ressort central, théorisé et idéologisé par la suite, par les Frères musulmans dont Haj Amin al-Husseini deviendra un représentant palestinien après 1928.
Et la voix de la narratrice conclut ce passage par une phrase remarquable à la minute 37 : « Cette figure (Haj Amin al Husseini) sera discréditée après la Deuxième Guerre mondiale à cause de ses liens avec les nazis ».
En effet, Haj Amin al-Husseini, considéré comme criminel de guerre nazi, sera recherché afin d’être jugé par l’Angleterre, la Yougoslavie et les USA. Arrêté par les troupes françaises dans la ville de Constance, il est transféré en France où il séjourne jusqu’en 1946 dans différents lieux. Henri Ponsot, ancien ambassadeur de France en Syrie, propose alors de le considérer non comme criminel de guerre, mais comme « prisonnier politique ». Ses conditions de détention feraient rêver bien des détenus :
« Le 19 mai 1945, le mufti fut transféré dans la région parisienne où il fut hébergé, ainsi que ses deux secrétaires Izek Darwich et Razam Khalidi, dans une villa de Saint-Maur. Au début, ils reçurent leurs repas d’un restaurant voisin et, par la suite, un cuisinier fut mis à leur disposition par la mosquée de Paris. La maison était placée sous la surveillance de la police judiciaire de la préfecture de police ». Lire à ce propos l’article très documenté de Tsilla Hershco « Le grand mufti de Jérusalem en France » dans Controverses. Elle cite un nombre important de documents diplomatiques qui montrent le rôle de la France dans la libération de cette figure « discréditée ». Les autorités françaises esquivèrent les demandes d’extradition du mufti et l’aidèrent à s’évader vers Le Caire.
Et si quelqu’un doit être « discrédité », comme le suggère la narratrice sans mentionner aucun de ces éléments, c’est bien le ministère des Affaires étrangères de l’époque — ainsi que les auteurs du scénario de ce documentaire.
Conclusion
Il y aurait beaucoup à dire sur chacune des interventions des « spécialistes » présents dans ce documentaire. Je me suis limitée à ces deux exemples, qui montrent comment fonctionne la manipulation langagière et historique et comment peut se construire une imposture intellectuelle d’envergure. Les médias éducatifs sont censés transmettre le savoir, non devenir des instruments de narration idéologique et de révisionnisme historique. Les institutions publiques ont la responsabilité d’aborder les questions historiques controversées avec équité, équilibre et intégrité — et non de promouvoir des récits à sens unique qui effacent l’histoire juive, délégitiment l’autodétermination du peuple juif et attisent les divisions dans un contexte de recrudescence de l’antisémitisme.
La réécriture de l’histoire juive est devenue une véritable spécialité éducative en France. J’écris cet article après avoir publié une lettre ouverte au ministère de l’Éducation :
https://perditions-ideologiques.com/2026/05/12/lettre-ouverte-a-lattention-du-ministere-de-leducation-nationale-quand-les-manuels-scolaires-falsifient-lhistoire-juive/
Aucun discours lénifiant sur la « lutte contre l’antisémitisme » ne servira à quoi que ce soit tant que les institutions officielles françaises continueront à diffuser des récits falsifiés de l’histoire juive. On peut dire avec certitude que derrière ces discours officiels destinés à rassurer la galerie, il n’existe aucune volonté réelle de transformer l’enseignement de l’histoire.