par Yana Grinshpun
Ce que j’ai appris récemment dépasse l’entendement. Même le mien qui est pourtant habitué à l’absurde, à la moutonnerie universitaire ambiante, à l’anti-intellectualisme universitaire, à la langue de bois et de coton.
Un éminent anthropologue de l’EHESS, un chercheur dont la carrière est consacrée depuis des décennies à l’étude des sociétés humaines, dirige depuis un an la thèse d’une doctorante brillante travaillant sur un sujet essentiel en anthropologie. Une jeune chercheuse qui s’est investie pleinement dans son parcours doctoral, qui suit des enseignements, construit son objet scientifique, approfondit ses recherches, et qui considère avoir un excellent directeur de thèse.
Et puis arrive la nouvelle : pour continuer à diriger cette thèse, son directeur doit passer une formation obligatoire de VSS. (Violences sexistes et sexuelles) –une nouveauté idéologique féministoïde inventée par les bonnes âmes en quête de gain facile. (Voir mon article à ce sujet
). Dans un message interne, on lui explique que selon « le règlement de l’école » (que j’ai essayé de trouver sans succès), s’il ne se forme pas comme il se doit, il ne pourra pas diriger la thèse de la doctorante.
Le message implicite est d’une violence intellectuelle inouïe : avant même d’avoir commis quoi que ce soit, avant même qu’une accusation existe, avant même qu’un problème se pose, le chercheur doit être « sensibilisé », « formé », « encadré ». Pourquoi ? Parce que l’institution ne part plus de la confiance accordée à un individu. Elle part du soupçon.
Le professeur n’est plus un universitaire expérimenté, il est de facto un risque potentiel pour les …femmes. Un violeur concupiscent, obsédé par la domination des pauvres brebis égarées dans les facs remplis de potentiels criminels du sexe masculin qui ne pensent qu’à « ça ».
L’homme qui a consacré sa vie à la connaissance doit désormais prouver qu’il connaît les règles élémentaires de la relation humaine. Comme si des décennies de recherche, de publications, d’enseignement et de transmission ne valaient plus rien face à une machine administrative qui transforme tout le monde en suspect préventif.
Nous sommes entrés dans une époque extraordinaire : celle où l’université, qui devrait être le lieu de la pensée critique, semble parfois devenir le lieu de la méfiance généralisée, non, pire encore, d’une déchetterie du genre humain où rôdent les pires espèces amorales, remplies de lascivité et de concupiscence, pervers toxiques et dominateurs en quête des victimes potentielles.
Bientôt il faudra expliquer aux chercheurs ce qu’est une conversation normale entre homme et femme. Il faudra organiser des séminaires pour apprendre à distinguer un comportement déplacé d’un comportement humain ordinaire. Des séminaires séparés peut-être pendant qu’on y est, pour sécuriser la vie des femmes. Il faudra établir des protocoles pour déterminer si regarder une personne dans les yeux relève d’une interaction sociale ou d’une violence symbolique. Imaginez le professeur regarder dans les yeux de son interlocutrice (on nous a appris qu’il fallait toujours regarder dans les yeux de son interlocuteur et ne pas l’éviter, n’est-ce pas ?) Alors, le chœur des obsédées féminoïdes va hurler au « male gaze », concept importé de certaines théories militantes, dont la vision binaire du monde transforme des comportements humains complexes en indices permanents de domination, jusqu’à faire de chaque geste une possible faute idéologique. Regarder peut devenir une agression. Sauf, évidemment quand vous , homme, regardez avec admiration un laideron couvert de keffieh (là, c’est permis). Ne pas regarder pourra peut-être demain devenir une marque de mépris et de domination. Dans ce monde où tout peut être interprété contre vous, l’individu n’est jamais innocent : il est seulement pas encore accusé. Orwell, hello!
Voilà le paradoxe tragique : une institution qui prétend lutter contre les violences finit par instaurer une culture où le soupçon devient la règle. Et la violence symbolique que les moutons universitaires s’auto-infligent sans protester devient la norme.
Pour quelqu’un qui a connu les régimes totalitaires de l’Est, cette situation a une résonance particulière. Non pas parce que toute réglementation serait comparable à une dictature, -loin de là – mais parce qu’il reconnaît un mécanisme inquiétant : celui d’une institution qui ne demande plus seulement aux individus de respecter des règles, mais exige d’eux une forme de soumission idéologique préalable.
Le problème n’est pas qu’une université rappelle des principes de respect. Enfin, pour être précise, VSS n’est pas un « rappel » c’est une invention idéologiques lucrative. Le problème est lorsqu’elle remplace le jugement, la responsabilité individuelle et l’éthique professionnelle par des dispositifs obligatoires de suspicion. Car une université qui traite ses chercheurs comme des dangers potentiels finit par oublier sa mission première : produire du savoir.
L’université française devient une caricature d’elle-même : non plus un espace de liberté intellectuelle, mais une administration obsédée par la conformité. D’un lieu où l’on débat (moi, j’ai pas connu, très franchement), cet espace s’est transformé en un lieu où l’on coche des cases. L’université contemporaine est au mieux un laboratoire de surveillance morale, au pire le cimetière de la pensée.
Le plus inquiétant dans cette histoire n’est pas la formation imposée à un chercheur reconnu. Le plus inquiétant est ce qu’elle révèle : la disparition progressive de la confiance, remplacée par une idéologie de la suspicion.
Маразм крепчал. Dit-on en russe. Intraduisible. « Le délire avançait » -est trop faible, trop mollasson comme expression. Et avec lui, l’absurde institutionnel. L’université commence à avoir peur de ses propres chercheurs, c’est peut-être que le problème n’est plus seulement ce qu’elle enseigne. C’est ce qu’elle est devenue : une déchetterie idéologique.
Mais dans cette déchetterie, les nuls, les apparatchiks, les conformistes, les militants et autres bons à rien peuvent gagner de l’argent en dispensant ces « formations ». Avec vos impôts, mes chers compatriotes. Et même si, chers hommes chercheurs, vous venez avec un document médical qui atteste votre impuissance, vous serez soupçonnés d’avoir des petites phrases sexistes toutes prêtes pour offenser les gazelles apprenties dans les amphis. Si ce n’est pas le sexe, c’est alors la langue qui est soupçonnée d’être un outil de domination.
Il n’y a pas qu’à l’université, c’est le même délire dans les grandes écoles.
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