écriture inclusive, pseudo-féminisme, Université française, victimisation

On troue la langue

Céline Masson (psychanalyste), Yana Grinshpun, Jean Szlamowicz

Le texte de cette tribune a été publié dans Le Monde, Le 11 juillet 2019

Tribune. La surveillance linguistique a pris en quelques mois une tournure d’une virulence inédite. Des « inclusivistes » (partisans d’une écriture qui éviterait toute discrimination entre les femmes et les hommes) signalent le féminin partout où ils peuvent.

Ils confondent ainsi les signes de la langue qui servent à distinguer des types de mots avec ce qu’ils désignent dans l’extralinguistique (ce qu’on nomme le « réel » en psychanalyse) : « masculin » et « féminin » en grammaire ne signifient pas « homme » et « femme ». Par ailleurs, les polarités du masculin et du féminin, ce que Freud nomme bisexualité psychique, ne sont-elles pas inhérentes à la vie psychique de chaque individu, qu’il soit femme ou homme ?

Prenons un exemple : on pourra dire « c’est un ange, cette fille ! », et « c’est une brute, ce type ! », sans que cela pose aucune question de représentation sociale, alors que le genre des mots ne correspond pas au genre sexuel – et pour cause : le genre grammatical n’est pas le sexe.

Militantisme exigeant

Dans les langues indo-européennes, ce qu’on appelle le masculin fonctionne comme un neutre s’il ne possède pas de spécification l’opposant à un féminin. C’est ainsi que les emplois génériques n’ont que faire du sexe des gens, au singulier comme au pluriel.

Quantité de mots désignent ainsi une fonction et non une personne (« le fournisseur », « le contribuable »). On peut aussi employer le générique (« le locataire doit s’acquitter du loyer ») à côté du spécifique qui pourra être féminin ou masculin (« la locataire du troisième » et « le locataire du quatrième » : ce sont des personnes réelles).

Bref, des configurations nombreuses existent. Pourtant, tout masculin doit avoir son féminin, postulent les défenseurs de la parité. Le souci de la parité obsède aujourd’hui des universitaires, si bien que l’on trouve par exemple dans des programmes de séminaire de recherche des formes comme « la confiance en soi de l’individu.e et sa fragilité ».

Ces faits élémentaires ont été investis depuis quelque temps par un militantisme exigeant une représentativité quantitative inappropriée. Signant la mort du pluriel, ils décident ainsi de doubler toute mention collective d’humains par la présence de deux genres : le très inclusif « chers collègues » devient « che(è)r.es collègues » au prix de contorsions souvent incohérentes.

Flicage permanent

Même « chers tous » (y a-t-il plus inclusif que la totalité ?) est frappé du marquage d’une pseudo-féminité (« cher.e.s tou.s.tes ») au mépris de la construction morphologique. Même les mots collectifs qui ne désignent pas les hommes sont parfois féminisés (« les revendications des personnel.les » — sic !).

Cette ostension idéologique s’est vite transformée en un flicage permanent. Les textes universitaires, par exemple, subissent souvent l’habillage inclusif obligatoire sans que les auteurs soient consultés. Ceux qui contestent l’utilité de l’inclusion et d’une féminisation aveugles à toute logique linguistique sont disqualifiés comme étant « ringards » ou « réactionnaires ». C’est désormais le vertuisme paritaire, égalitariste qui l’emporte sur le bon sens.

Seulement, à vouloir tout « féminiser » sans jamais se demander ce que cela peut bien vouloir dire, on passe à côté des réalités de la langue et de la société. Certes, les militants prétendent ou croient bien faire. Mais les inégalités sociales n’ont jamais dépendu des mots qui les nommaient, a fortiori quand ces mots n’ont aucune valeur, ni laudative ni péjorative.

Idéologie victimaire

La langue structure nos représentations, entend-on partout. Si on change la langue, on changera les représentations. Si l’on suit cette logique, cela veut dire qu’il y a encore quelques années, lorsqu’on écrivait « chers collègues » on s’adressait uniquement aux hommes, et qu’aujourd’hui, avec le féminin ou l’inclusif, on s’adresse aux femmes aussi.

Ces usages « égalitaires » et « progressistes » font effectivement leur chemin dans la langue des usagers. Parmi eux, certains sont militants, d’autres intimidés de ne pas correspondre à ces nouvelles normes égalitaristes, d’autres perdus dans les doutes sur ce qu’on peut ou ne peut pas dire. L’usage est le maître, disent les experts. Certes, sauf que lorsqu’on interroge ses fondements, on s’aperçoit qu’il est sous-tendu par une idéologie victimaire selon laquelle les femmes sont les victimes invisibles et éternelles des hommes et de la langue.

Quelles conséquences pour la liberté de parler et d’écrire ?

Nous voyons tous les jours des collègues qui reconnaissent ne pas savoir comment parler ni comment écrire de peur d’être mal perçus, ostracisés ou pointés du doigt comme des machistes, sexistes ou ringards. Nous recevons des étudiants désemparés qui demandent comment il faut dire et écrire, et s’ils vont être pénalisés en utilisant ou en n’utilisant pas l’écriture inclusive. Et nous lisons « ils et elles sont venus et venues » dans les copies des étudiants.

Coups de points dans les mots

Certains collègues en réunion avouent ne pas savoir comment s’exprimer et s’excusent de parler « sans inclusivité ». Il y a fort à craindre que les effets de moralisation de la langue n’aboutissent à des divisions politiques très vives.

L’écriture inclusive et la féminisation intempestive des mots signent une volonté de rompre avec des usages considérés comme machistes, mais ce n’est pas ainsi que l’on modifiera les comportements. Ce n’est pas à coups de points dans les mots de la langue que l’on luttera contre les inégalités entre les hommes et les femmes.

Ce sont les passions égalitaristes qui poussent les militants à prendre la langue en otage, quitte à lui tordre le cou et à la rendre illisible et imprononçable. D’ailleurs, cet assaut sur la langue ne témoignerait-il pas d’un désir inconscient de débarrasser la langue du symbolique, à l’instar de la délégitimation des figures d’autorité (notamment celle du père) dans notre culture ?

A trop vouloir dissiper les différences entre les hommes et les femmes, on se confronte aux plus grandes confusions dont nous avons ici un exemple : la confusion entre le sexe et la langue.

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