propagande médiatique, victimisation

Émotions, victimes et médias

Yana Grinshpun (le texte complet de l’article est publié dans la revue Argumentation et Analyse du Discours   

Yana Grinshpun (le texte complet de l’article est publié dans la revue Argumentation et Analyse du Discours 

L’émotion en tant que représentation collective est indissociable du fonctionnement des médias contemporains, elle y est omniprésente, car la construction de l’information est indissociable de la mise en scène du dispositif de captation. Il a été beaucoup dit et écrit sur les effets de dramatisation qui participent à la captation du lecteur/spectateur (voir notamment les travaux de P. Charaudeau 2002, 2006, 2013, D. Dayan 2006, J.-F. Tétu 2004). La nécessité de captation dans le discours médiatique lors de la présentation des évènements du monde peut se résumer par « la triade victime/agresseur/sauveur. D’où trois types de discours : de victimisation, de portrait de l’ennemi, d’héroïsation » (Charaudeau 2006).

J.-F. Tétu souligne le rapport des médias avec l’émotion : « Il faut au support d’information quelque chose qui soit commun au groupe social : il doit représenter une situation à propos de laquelle une norme sociale (un jugement de valeur socialement partagé) met en cause dans un récit un actant qui est, en général soudainement, victime ou bénéficiaire ».

Les émotions comme la compassion et l’indignation, qui participent à la construction du discours victimaire, nourrissent le dispositif médiatique de manière spectaculaire. La dramatisation du monde est primordiale pour le fonctionnement de l’appareil médiatique. Si on revient à l’indignation comme moteur d’action nécessaire pour changer l’état du monde dans lequel se trouve la victime, on s’aperçoit que c’est l’indignation qui constitue mieux que d’autres émotions l’événement médiatique. L’indignation accomplit le rêve d’évidence : elle se montre comme du « vrai » dans un discours univoque qui récuse tout doute et toute ambivalence du réel. Elle a un caractère subversif, mais aussi valorisant et valorisé. Elle active ou re-active des grandes catégories morales et les normes en vigueur dans une société donnée.

L’indignation qui met en scène la victime, participe pleinement à la mise en scène du monde. Les figures de compassion et d’indignation sont très médiatisées, car toutes les deux participent de la sensibilité collective telle qu’elle est définie et perçue par les médias. A son tour, le choix de diffuser, de rendre visible/ lisible/audible une situation imprégnée par la compassion ou par l’indignation agit sur la formation de la sensibilité collective. Il s’agit d’un processus en boucle. Le récit médiatique a besoin de figures ou de cas emblématiques où l’entité victimaire souffrante est prise en charge, et le mal s’il n’est pas puni, est nommé.

Le problème qui mériterait d’être posée, c’est le choix opéré par les agents médiatiques des victimes intéressantes à mettre en scène, les victimes qui « rapportent » à la logique médiatique. Ce phénomène semble être lié l’histoire des sensibilités collectives et de leur évolution. Pour que ces sensibilités soient touchées, il faut susciter l’adhésion des consommateurs des médias pour déclencher le processus d’identification soit avec les victimes mises en scène, soit avec le discours indigné qui accompagne la mise en scène de la victime et qui fait appel aux normes collectives et valeurs communes enfreintes. Ne pas manifester l’adhésion à ces valeurs, ne pas afficher son identification avec les victimes ou avec les discours indignés peut devenir rédhibitoire et causer l’exclusion symbolique de l’indifférent de la communauté des valeurs.

L’exemple d’un tel fonctionnement est le début de « l’affaire Hamouri » en France. Un franco-palestinien demeurant à Jérusalem est accusé d’activités illégales en Israël et mis en réclusion. Une affaire inconnue du grand public, car inconnue aux médias. Jusqu’au moment où François Cluzet, un acteur français d’une renommée nationale, se montre très ému sur le plateau de France 2 par le fait que tout le monde ignore le sort « d’un type qui s’appelle Salah Hamouri », et s’adresse à J.-F. Coppé, président de l’UMP, en lui reprochant de ne pas connaître l’histoire de Hamouri. Tapant à plusieurs reprises sur la table, Cluzet s’indigne, mu par la compassion pour son compatriote https://www.youtube.com/watch ?v =1FsS84aUSKg

L’information qu’il donne de ce cas est inexacte, l’accusation imputée à Hamouri n’a rien à voir avec ce que dit Cluzet, qui énonce « Hamouri est contre la colonisation, c’est pourquoi on l’a mis en taule. Il n’a rien fait, il est donc innocent »

Ce n’est pas le « savoir » supposé de la cause d’arrestation de l’acteur, mais son émotion (l’indignation contre l’injustice infligée à un homme que l’acteur déclare innocent), qui va de pair avec sa notoriété médiatique, qui déclenchent « une recherche » ainsi qu’une série de reportages sur l’affaire Hamouri, et plus tard un documentaire.

C’est uniquement parce que la parole a été donnée à François Cluzet que la mise en scène de la « victime »,  la création d’un « événement » et sa médiatisation est devenue possible. L’événement n’est pas constitué par le fait lui-même, mais par la réaction d’une célébrité qui apparaît à la fois comme citoyen témoin incarnant les valeurs partagées et comme revendicateur de la justice. La mise en scène des émotions télévisuelles, qui suscitent une série de reportages (voir le metteur en scène du film, Nadir Dendoune dans les premières minutes du film : « après le coup de gueule de François Cluzet, France 2 n’avait pas le choix  que de faire un reportage enquête sur le sort de Hamouri »), est entièrement maîtrisée par l’instance médiatique. Ainsi, selon Charaudeau (2011 : 164) quel que soit le dispositif, c’est l’instance médiatique qui en a la maîtrise totale imposant le point de vue selon lequel sera traité le thème, en reléguant les invités, qu’ils soient hommes politiques, experts ou simples citoyens-témoins, dans des rôles de faire valoir ou d’alibi : l’ensemble du dispositif est converti, volontairement ou non, en une machine à bloquer tout échange rationnel et explicatif sur la question traitée.

Les médias jouent ainsi un rôle prépondérant dans la construction de la place ou du statut de victime aujourd’hui, car ils permettent la médiation entre les victimes et les autres grâce à la parole du Tiers. Dans l’affaire Hamouri, il a fallu la voix d’un intermédiaire, entendue à la télévision, pour que l’affaire existe et pour que soit attribué à l’intéressé le statut de victime de l’injustice du gouvernement israélien. Le dispositif discursif victimaire doit être capable de déployer le récit, argumenté rationnellement et émotionnellement, des malheurs et des souffrances des victimes ; récit qui doit toucher le récepteur, provoquer son émotion, lui permettant de ressentir son appartenance à la communauté des valeurs positives entérinées.

Le rôle de l’image

Il arrive souvent que la construction de la victime soit un processus pluri-sémiotique. Le rôle du discours est fondamental pour que la victime ne soit pas seulement montrée mais aussi instituée en tant que telle dans son statut social. Dans la société du spectacle, le rôle de l’image est également immense, surtout dans les médias contemporains. Les images ont un pouvoir performatif. Elles constituent une certaine preuve de la réalité et impliquent le déclenchement des émotions. Les images seraient constitutives de la mémoire collective en ce qu’elles produisent des sensations. Pour se figurer dans la mémoire collective, les images doivent apparaître régulièrement. Charaudeau appelle ces images « images-symptômes » ; l’impact chez le spectateur est d’ordre émotionnel et psychologique. Une bonne illustration de ce phénomène est « l’affaire Jacqueline Sauvage » dont la grâce est due au rôle des médias qui ont contribué à sa constitution en victime, d’abord de son mari, puis de sa condition de femme, et ensuite du système judiciaire.

Le montage des images diffusé par l’hebdomadaire Le Point, partie intégrante de l’article intitulé « Symbole des victimes de violence conjugale », des croquis faits dans la salle du tribunal, la musique, les photos des postures corporelles de la victime, celles des manifestants, la réception à l’Elysée par le président de la République, le résultat de l’action sociale – pétition signée par 400000 personnes –, tous ces événements (actions) permettent de mettre en scène une victime exemplaire dont la condition a provoqué un tollé créé par l’élaboration médiatique.

À la suite de sa condamnation, Jacqueline Sauvage est devenue un véritable symbole des victimes des violences conjugales subies par les femmes. Les collectifs féministes se sont approprié l’affaire et des manifestations ont été organisées dans Paris en décembre et janvier 2015. Une pétition a également été lancée pour appeler à sa libération, elle a réussi à rassembler plus de 430000 signatures. L’affaire a reçu le soutien de nombreuses personnalités, notamment Anne Hidalgo, maire PS de Paris, qui a créé un comité de soutien, avec l’ex-député écologiste européen Daniel Cohn-Bendit et le dirigeant du Front de gauche, Jean-Luc Mélenchon, réclamant la libération immédiate de Jacqueline Sauvage et la révision de la loi sur la légitime défense. Il ne s’agit pas d’une simple victime, mais d’une victime symbole. Ce n’est pas tant la considération déprimante de l’accusée qui est importante ici, mais la focalisation sur les causes réelles ou supposées de sa souffrance. Comme le dit l’article du Monde, l’affaire est récupérée par les associations féministes et par la gauche socialiste. D’affaire judiciaire, elle se transforme en cause sociale, en lutte antisystème où la victime devient un symbole des luttes sociales.

 

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