Médias et conflit israélo-palestinien

Mais les Falestiniens veulent-ils d’un Etat ?

 par Jean-Pierre Lledo, cinéaste.

4 juin 2020

Alors qu’après une année de paralysie politique, Israël vient de se doter d’un nouveau gouvernement d’union nationale dont la principale mission, après la gestion de la pandémie du Covid 19, sera de réagir au nouveau Plan de Paix proposé par le Président des USA Donald Trump, mais déjà refusé par les dirigeants falestiniens, c’est là une question qui s’est imposé à moi au sortir d’un livre publié en 2004, ‘’Le Livre noir de l’Autorité palestinienne’’ de Catherine Leuchter, livre bourré d’informations et déclarations qui s’étalent sur un demi- siècle et d’autant plus précieuses qu’elles m’ont permis de combler mes propres lacunes concernant une période durant laquelle Israël était le dernier de mes soucis, livre que je ne saurais trop recommander, qui mériterait une suite de 2003 à aujourd’hui, et dont proviendront la quasi-totalité des citations ici présentes…

Et s’ils n’en voulaient pas d’un Etat ? L’hypothèse est plus que légitime en ces jours où les Falestiniens1 pourraient fêter, tout comme Israël, leur 72ème anniversaire. 72 ans, et même plus, de créativité d’un côté. 72 ans, et même plus, de négativité et de destructivité de l’autre, émaillés d’une longue série de refus. Refus du partage proposé en 1936 par la Commission Peel, puis en 1947 par l’ONU. Refus de se constituer en Etat lorsque de 1949 à 1967 la Judée-Samarie et la Bande de Gaza étaient entre les mains arabes, respectivement, de la Jordanie et de l’Egypte. Refus de faire aboutir pacifiquement le processus de paix dit d’Oslo, initié par le gouvernement israélien de Rabin, au début des années 90, puis relancé

par les gouvernements Barak et Olmert, durant les années 2000, sous l’impulsion initiale des USA de Clinton2.

Dans ces conditions, quelle autre alternative pouvait-il y avoir à la violence ? Guerres arabes de 48, de 67, de 73 auxquelles s’ajoutent depuis un siècle les terrorismes falestiniens, devenant avec le temps de plus en plus horribles, au moyen de bombes humaines, ciblant les civils, n’épargnant ni les enfants, ni les femmes, ni les vieillards.

D’Oslo en 93-95 à Taba en 1996 puis au Protocole d’Hébron en 1997, du Mémorandum de Wye River signé par Netanyaou en 1998 au Mémorandum de Sharm el Cheikh en 1999, de CAMP DAVID II aux ‘’Paramètres Clinton’’, en 2000, de ‘’la Feuille de route’’ au Sommet d’Aqaba en la présence de Sharon, en 2003, les Israéliens ne prétextèrent jamais du terrorisme pour ne pas revenir à la table des négociations. Qu’ils soient de bonne ou de mauvaise foi, ceux qui en Israël, et plus encore, hors d’Israël, tentent de faire porter la responsabilité du refus de négocier sur la droite, se trompent : Rabin, Barak et Olmert n’en étaient pas3. Et en face, ni Netanyaou ni Sharon4 ne se dirent opposés à l’apparition d’un Etat falestinien.

Pourrait-on être plus clair que l’écrivain défunt Amos Oz,  fondateur de ‘’Shalom Archav’’ (Paix Maintenant) qui militait pour un Etat falestinien ? « La revendication palestinienne du droit au retour va à l’encontre du droit d’Israël à l’existence. Aucun compromis n’est envisageable entre le droit pour Israël d’exister et un principe qui implique sa destruction. Les Palestiniens veulent le beurre et l’argent du beurre. Ils me disent à la fois : ‘’Sortez de chez vous !’’ (en clair ‘’démantelez les colonies’’) et ‘’laissez-nous allez chez vous !’’ (au nom du droit au retour)… ‘’Notre maison nous appartient, mais la vôtre aussi’’. ». Voilà le message de notre interlocuteur. » (Figaro 4 Février 2001).

Une fois les pays arabes triplement défaits militairement (49, 67, 73), voire humiliés, les dirigeants falestiniens pouvaient-ils croire obtenir avec le terrorisme ce qu’ils se montraient incapables d’obtenir par la négociation ? Certains intellectuels, et même certains dirigeants, persuadés que le recours à la violence n’entravait nullement le développement continu d’Israël, mais par contre menait la société falestinienne à une impasse, ne tentèrent-ils pas d’alerter leur opinion publique ? Un Appel ne fut-il pas lancé le 19 Juin 2002, par 55 personnalités falestiniennes contre les attentats suicides qui ‘’tuent l’espoir de voir les 2 peuples vivre côte à côte dans 2 Etats voisins’’.

L’universitaire Sari Nusseibeh ne co-signa-t-il pas le 27 Juillet 2002 avec le général israélien Ami Ayalon, ancien chef du Shin Bet, une ‘’Déclaration de principes ‘’ prônant 2 Etats, laquelle recueillera près de 180 000 signatures dont 65 000 arabes (ce qui lui vaudra d’être limogé deux mois plus tard de son poste de ministre de Jérusalem et d’être traité par Arafat de ‘’traître à la nation’’). Le Cheikh Talal Sider mufti de Hébron ne condamnera-t-il pas publiquement l’attentat du Bus N°2 à Jérusalem le 19 Août 2003 ayant fait 23 morts et commis par un imam de Hébron ?

L’écrivain falestinien Taoufik Abou Bakr n’ira-t-il pas plus loin en osant critiquer ainsi son propre leadership : ‘’Les sionistes ont exploité toutes les occasions pour faire de l’histoire de ces 50 dernières années une suite d’opportunités… Comme l’a dit Ben Gourion en 1937 : « Je veux un Etat, n’importe quel Etat, même s’il doit avoir la taille d’une nappe ». Le jour où il a été question d’Etat, avec l’initiative Clinton à la fin de l’an 2000, nous sommes retournés au ‘’tout ou rien’’. Voilà la catastrophe qui nous a menés au désastre actuel. J’écris cela car j’ai entendu des responsables palestiniens, dont certains de l’OLP, faire les coqs, répétant qu’Israël est un Etat vieillissant qui n’en a plus que pour une dizaine d’années….. Il est difficile de trouver une culture plus profondément ancrée dans l’auto-illusion que notre culture arabe et palestinienne…’’ (Al Ayyam – 3 septembre 2003, repris par Memri N°573, le 14 sept 2003).

Pourquoi donc ces hommes de bon sens ne furent-ils pas écoutés, voire même utilisés pour favoriser des négociations qui auraient abouti, mais stigmatisés, violentés, écartés, et limogés lorsqu’ils avaient un poste, ne devant souvent leur salut qu’à l’exil ? Pourquoi, lorsqu’Israël consentit à accepter le retour des ‘’Tunisiens’’, c’est-à-dire d’Arafat, de ses chefs et de ses troupes, à Gaza, Jéricho puis à Hébron, Ramallah, Naplouse, Bethlehem, une décennie après les avoir chassés du Liban en 1982, pourquoi donc ces derniers n’en profitèrent-ils pas, pour mettre fin au terrorisme, aux discours bellicistes, et à l’éducation anti-juive et anti-israélienne de la jeunesse, comme l’exigeaient les Accords d’Oslo ?

Est-ce parce que : « Arafat est une sorte d’expression mythologique de la cause palestinienne plutôt qu’un leader au véritable sens du terme, c’est à dire un homme qui prend des décisions….  »,  comme le pensait l’un des principaux négociateurs du ‘’Processus de paix’’ depuis 1993, Shlomo Ben Ami, homme de gauche et ministre des affaires étrangères sous Barak ? (Interview Le Monde 15 Sept 2001). Mais alors, si effectivement Arafat qui fonda le Fatah dès 1959 incarnait à lui seul la légitimité falestinienne, même sans élections, sa disparition n’aurait-elle pas dû entrainer un changement autant de la stratégie que de la tactique ? Et ce d’autant plus que sa stature sacrée d’intouchable ne put empêcher diverses personnalités politiques, du niveau le plus haut, de le critiquer de son vivant même…

Nommé Premier Ministre 2 mois plus tôt, n’est-ce pas Mahmoud Abbas qui, le 29 avril 2003, s’engageant à appliquer ‘’la Feuille de route’’, dénonçait ainsi le terrorisme : « Ces méthodes ne nous permettent pas d’atteindre la paix à laquelle nous aspirons…. Nous n’ignorons pas les souffrances des Juifs à travers l’histoire… ». N’est-ce pas son ministre des Finances Salem Fayyed qui très courageusement n’hésita pas à dire crûment les choses ? « J’essaie de me mettre à la place des Israéliens et je comprends leur souci de sécurité. Pourquoi donner un pays à un peuple qui les hait, et qui à toute heure peut venir leur tirer dessus et veut tuer leurs enfants ? La majorité des Palestiniens ont accepté la présence d’Israël. Pour ma part j’ai été élevé dans la haine des Israéliens et avec l’idée qu’Israël disparaitrait. Mais aujourd’hui nous savons qu’Israël est là pour toujours et que nous allons devoir vivre côte à côte… J’ajoute que c’est une grande chance pour nous de nous trouver voisin d’un pays démocratique et développé comme Israël. ».  (ITW Propos recueillis par Valerie Offenberg, 1er Juillet 2003 – Proche-Orient.info).

Certes ces propos iconoclastes leur valurent d’être évincé quelques mois plus tard (en Septembre), mais succédant à Arafat, décédé en Novembre 2004, Mahmoud Abbas, qu’a-t-il fait sinon mettre ses pas dans ceux de son prédécesseur autant dans le dire que dans le faire?

N’est-ce pas alors la seconde hypothèse de Shlomo Ben Ami qu’il faudrait privilégier, car telle serait sinon la pensée politique de la totalité du personnel politique falestinien, du moins de sa très grande majorité et ce, quelles que soient la diversité de ses dirigeants ?  « Plus qu’ils ne veulent leur propre Etat, ils veulent condamner le nôtre…» (Haaretz, 14 sept 2001). « A mon avis, la raison profonde de cette attitude est qu’Arafat ne reconnait pas la légitimité de l’Etat juif, malgré nos différents accords… ». (Interview Le Monde 15 Sept 2001).

Nous verrons plus loin pourquoi même cette hypothèse devenue aujourd’hui en Israël un argument majeur de la droite, n’explique pas la valse falestinienne à mille temps, même si la profusion de discours ou de déclarations de chefs militaires ou politiques pourraient lui conférer la consistance d’une évidence. En voici quelques joyaux…

Marwan Barghouti chef du Fatah et de son organisation militaire Tanzim en Judée Samarie, actuellement en prison, en qui certains verraient bien le successeur de Abbas : ‘’Notre regard restera fixé sur notre but stratégique, à savoir la Palestine du Jourdain à la mer’’ (New Yorker, 2 Juillet 2001)… Faycal Husseini, aujourd’hui décédé, ministre en charge de Jérusalem jusqu’en 2001 : « Les Accords d’Oslo ou tout autre accord, sont justes une procédure temporaire ; une étape vers quelque chose de plus grand… » (Al Arabi -24 Juin 2001)… Abdullah El Hourani, qui fut Président du Comité politique du Conseil National de l’OLP : « le plan politique est un accord temporaire, le conflit demeure éternel… » (El Hayat El Jadida, 14 Avril 2000)… Abdelaziz Shahian qui fut ministre de l’Alimentation : « Le peuple palestinien a accepté les Accords d’Oslo comme une première étape et non comme un accord permanent, étant donné que la guerre et la lutte sur place sont plus efficaces que la lutte de l’extérieur » (Al Ayyam 30 Mai 2000, Palwatch, 28 Août 2003). Rafik Natshe, alors membre du Comité Central du Fatah, tint quant à lui à mettre les points sur les ‘’i’’ : «  Le Hamas dit : ‘’toute la Palestine est à nous et nous voulons la libérer de la Mer au Fleuve en un seul coup’’. Mais le Fatah qui est la main armée de l’OLP, pense qu’il est plus efficace de procéder selon le plan par étapes. Les 2 organisations sont d’accord sur le but final. Notre désaccord ne porte que sur la méthode à adopter pour atteindre ce but. » (El Kabs – 26 Dec 1989). Et comme le rappelle Arafat (après Oslo) : « L’accord d’Oslo constitue une étape importante dans la réalisation du plan par étapes adopté en 1974. »5 (Ad-Destour, 19 Sept 95).

Cette litanie qui ne semble n’être qu’une variation sur un seul thème – étapes par étapes, faire disparaître Israël – ne démontrerait-t-elle pas qu’il y a là une pensée politique à l’œuvre qui va bien au-delà de la personnalité de tel ou tel leader, et qui serait le ciment armé contre lequel viendrait se fracasser toute tentative de négocier, comme le pensait hier le diplomate de gauche Shlomo Ben Ami et comme le pense aujourd’hui la droite israélienne ?

Ce programme en 10 points plus connu sous le nom de ‘’Plan par étapes’’, élaboré rappelons-le après la défaite arabe de Kippour en 1973, se veut ‘’réaliste’’. Il permet à Arafat de faire reconnaitre l’OLP comme seul et légitime représentant du peuple palestinien5 par la Ligue arabe (Rabat, octobre 1974) puis de la faire admettre comme observateur à l’ONU (Novembre 1974) contre promesse de renoncer au terrorisme (en Avril et Mai 74, double massacres de Kiriat Shmona dans un immeuble – 18 résidents tués, dont 9 enfants – et de Maalot dans une école, 26 tués dont 21 collégiens).

Pourtant malgré la fourberie d’une pensée politique basée sur une arrière-pensée, je ne crois pas que là serait l’obstacle au succès de la négociation et à la paix. Car ce qui est plus fort qu’une pensée, ou même qu’une arrière-pensée, c’est le système qui la produit, et plus encore la fonction qu’il est censé jouer. Quel est ce système ? Quelle est sa fonction ?
Fin de la 1ère partie

Ce système c’est celui de la dictature nécessaire et sa fonction est d’unifier6 des forces sociales relevant du clan ou de la tribu, bien incapables de faire éclore une nation fondée sur un contrat entre des individus libres d’exercer leur raison et leur volonté. Dans le monde arabo-musulman, il n’y a aujourd’hui aucun pays où la dictature militaire, qu’elle soit plutôt laïque ou plutôt religieuse, ne joue ce rôle, au prix le plus souvent d’épouvantables guerres civiles de longue durée, suivies quelquefois de quelques libéralités…

Je vivais encore à Alger, lorsqu’en Novembre 1988 se réunit la 19ème session du Conseil National Palestinien de l’OLP. Les débats de la plénière, qui furent retransmis en direct par l’unique chaîne de TV, provoquèrent l’admiration des Algériens qui vivaient sous la dictature du parti unique du FLN depuis l’indépendance de 1962 : ‘’on y débat librement, les Palestiniens donnent une leçon de démocratie à tous les Arabes….’’.

Ce qui échappa à la grande majorité des téléspectateurs algériens, dont moi, c’est que les intervenants parlaient au nom d’organisations politico-militaires dont la profusion des sigles7 disait justement le compartimentage de la société falestinienne, la mission dévolue au grand Chef, Arafat en l’occurrence, étant d’en acheter l’allégeance8… Mission à vrai dire héroïque, car à la différence des grands leaders maximos de notre temps, chefs d’une armée unique, le moindre engagement du grand chef falestinien devant les nations doit être aussitôt validé auprès d’une cohorte de petits et moyens chefs, lesquels devront préalablement s’assurer des sentiments de leurs officiers… J’ai bien dit ‘’le moindre’’… Alors imaginez un ‘’processus de paix’’ avec le diable en personne, je veux dire ‘’l’entité sioniste’’ !

Et lorsqu’Israël, à la faveur des Accords d’Oslo, accordera aux Falestiniens une partie de la Judée Samarie et la Bande de Gaza, ce dont les Arabes s’étaient bien gardés de faire entre 1949 et 1967, cette fausse démocratie régnant au sein de l’OLP se commua instantanément en système dictatorial du nouvel embryon d’Etat, avec Arafat comme président du Fatah, de l’OLP et ensuite de l’AP (Autorité Palestinienne), chef de toutes les polices (Arafat en avait 6 dont le Renseignement et c’est bien un minimum lorsqu’il s’agit de maitriser les volontés diverses des petits et moyens chefs !) et surtout chef du Trésor éparpillé dans différentes banques auxquelles seul lui avait accès9, instrument décisif pour se faire respecter dans le système falestinien…

L’exercice du métier de Président dans le monde arabo-musulman, est assez proche de celui des premières royautés qui devaient gérer des Princes (presque) tout aussi puissants qu’eux, par la séduction (vénale) ou la punition (létale)… Ce système a une cohérence qui le voue à l’éternité ou presque, car il a capacité à digérer toutes les turbulences (de la manière que nous venons juste d’évoquer).

Certaines élites intellectuelles et politiques se réclamant de la démocratie (même si elles- mêmes arrivent très mal à se défaire de la pensée unanimiste, entre autres anti-Israël) peuvent bien crier cycliquement, comme des crises d’urticaire, leurs désirs de s’en défaire, mais la plupart du temps, en vain, sauf à déclencher un processus déséquilibrant dont elles ne retireraient aucun profit, mais qui tout au contraire pourrait engendrer une aggravation.

Ce système a garantie de pérennité et ce n’est pas le cas falestinien qui nous démentira. L’un des premiers contestataires du système arafatien ne fut-il pas Mahmoud Abbas ? N’est-ce pas lui qui justifiait sa demande de démission le 4 Sept 2003 ainsi : «… Je ne peux ni dévier, ni faire scission, ni affronter la légitimité représentée par Y. Arafat. Si nous ne sommes pas d’accord, tout ce que je peux faire, c’est de partir, seul….  Tout ce qui se passe dans les négociations est ordonné par Arafat…. Seule est habilitée à décider l’OLP qui est une coalition de Mouvements sans aucune légitimité démocratique…. »

Mais lorsqu’après la mort de Yasser Arafat, il est élu président le 9 Janvier 2005, n’est-ce pas de sa bouche que sortent ces premiers mots : « Je suis obligé de poursuivre la politique de Yasser Arafat. Je suis lié au dernier discours d’Arafat devant le Conseil constitutif — du 18 août 2004 —. S’il s’agit d’un discours extrémiste, comme certains le prétendent, je suis également extrémiste, mais en fait je ne le suis pas. Je l’ai relu et je peux vous confirmer que les propos d’Arafat sont logiques et pragmatiques et que j’y adhère complètement. » (Wikipédia). Logiques et pragmatiques !

Logiques, puisqu’un homme si déterminé soit-il ne peut défaire un système qui garantit malgré tout une certaine unité des clans… Et pragmatiques bien sûr, puisqu’il faut bien des polices pour mettre au pas les déviants, des espèces sonnantes et trébuchantes pour prévenir les dissidences (d’ailleurs il conserve le même ‘’conseiller financier’’ d’Arafat, le kurde irakien Mohamed Rashid), un partage relativement équitable entre les principaux groupes décideurs politiques et militaires d’une trentaine de monopoles de l’importation des produits de consommation (sucre, café, pharmacie, tabac, véhicules, gaz, etc…), Mahmoud Abbas, enfin ses enfants, conservant ceux des produits électro-ménagers et informatiques… Quant aux incorruptibles, tel Salem Fayyad10, ils connaitront le même sort avec Abbas qu’avec Arafat : évincés à la moindre anicroche.

Et puisqu’il faut bien de l’idéologie pour masquer l’obscénité des transactions monopolistiques grâce auxquelles poussent comme des champignons les beaux Palaces et les injustices sociales malgré tout largement atténuées par la corruption des petits grâce à la manne de l’UNWRA11, Abbas ne peut que puiser à la même source de ce faux nationalisme religieux anti-israélien et judéophobe : ‘’Les Rabbins veulent empoisonner nos puits’’ (23 Juin 2016, discours devant le Parlement de l’Union européenne à Bruxelles qui l’ovationné), ‘’ Munich, (Le massacre des athlètes israéliens aux Jeux Olympiques), opération héroïque et l’une des plus importantes actions de l’histoire moderne’’. (2016). ‘’Les Juifs sont des maîtres de la falsification comme nous l’enseigne le Coran’’ (devant l’Organisation de la Coopération Islamique, Décembre 2017).

Un tel système, disais-je plus avant, est voué à la pérennité. Structurellement improductif, il ne peut se maintenir que tant que la redistribution des richesses naturelles endogènes, ou exogènes comme dans le cas falestinien, le permettra. Partage au sommet de richesses mal acquises entre les chefs de clans familiaux, politiques, militaires, et monopolistiques coincés entre leur désir d’indépendance de petits potentats locaux et la nécessité de respecter la Loi du dictateur en chef pour avoir un accès légal à la manne… Mais partage aussi à la base des miettes afin de maintenir le petit peuple dans un état d’assistanat et de servitude volontaire, en le gratifiant même du Paradis.

Dans le cas falestinien, la manne provient de l’énormité des aides internationales (il y a quelques années, un journaliste égyptien écrivait que des millions de ses compatriotes rêvaient d’être ‘’falestiniens’’ et de vivre dans ‘’des camps de réfugiés’’, devenus aujourd’hui d’authentiques quartiers). Lorsque se tarira cette manne divine, sonnera alors le glas de ce système… Il y aura des guerres mafieuses pour s’accaparer des derniers restes et s’enfuir avec… Mais peut-être alors des incorruptibles, des élites contestatrices et de véritables patriotes émergeraient et seraient en mesure d’instaurer de nouvelles normes et valeurs : travail, justice, sécurité, liberté, démocratie, intégrité, responsabilité, respect du voisin, compromis12, paix…

Ce qui pour les Falestiniens voudrait dire bannissement de la judéophobie, respect de l’histoire juive trimillénaire, fin du culte de la violence qui gangrène l’intérieur même de leur société, mise en place de nouveaux canons d’éducation à tous les niveaux, etc… Alors au ‘’nationalisme contre’’ se substituerait un ‘’nationalisme pour’’. Au modèle arabo-musulman où la nation n’a de consistance que dans son opposition à l’autre, puis qui après l’indépendance ne peut se maintenir sans dictature militaire, plus ou moins laïque et/ou religieuse, se substituerait le modèle européen du 18ème et 19ème siècle où la nation tire fierté de son identité par le degré de liberté, d’esprit d’entreprise, de productivité, de créativité, d’intelligence, de culture, de science, d’art, d’éthique, de tolérance et d’humanisme.

Malgré leur proximité avec le monde arabo-musulman, les élites israéliennes, intellectuelles, politiques et plus gravement diplomatiques, surtout celles se réclamant de la gauche, issues du monde intellectuel européen, semblent ignorer ses caractéristiques profondes. Les connaitre mieux devrait leur permettre de comprendre que la paix ne viendra jamais du changement d’un ‘’mauvais’’ leader, que la volonté de faire disparaitre Israël est constitutive de ce faux nationalisme que nous avons déconstruit, et qu’il n’y aura pas de vrai ‘’processus de paix’’, tant que ce système fragmenté, mafieux, improductif et corrompu aura la ressource de se maintenir.

La paix en faisant disparaitre la négativité du conflit, déstabiliserait ce système qui fonctionne au bellicisme, et endommagerait gravement l’image de soi d’un nationalisme de pacotille incapable de s’affirmer autrement que par la violence contre ‘’l’ennemi’’ mais aussi dans un second temps contre les siens.

Seuls les Américains et les Israéliens qui depuis près de trois décennies ont concrètement participé aux ‘’processus de paix’’ ont pu sinon comprendre du moins subodorer que le système falestinien carburait, comme tous les systèmes autistiques, au déni de réalité. Déni à la source même d’une diplomatie capricieuse qui confond négociation et diktat, et qui se serait depuis longtemps délégitimée si elle n’avait été soutenue par une Europe occidentale dhimmisée par l’OCI (Organisation de la Communauté Islamique) où se trouvent les clés de son réservoir énergétique.

Le diagnostic d’ensemble n’est donc à vrai dire pas très optimiste. Les élites européennes de gauche qui ont longtemps prophétisé que le nationalisme falestinien, aux avant-postes du front israélo-arabe et judéo-musulman, deviendrait le moteur d’un renouveau du monde arabo-musulman (fonction qui fut dévolue à l’Algérie durant sa guerre d’indépendance, puis quelques années après, avec le succès que l’on sait) devront déchanter. Le processus sera sans doute exactement inverse. Ce seront les grands pays de culture, l’Egypte et la Perse qui, une fois débarrassés du carcan fondamentaliste, incarneront le progrès et la paix et seront  en mesure de faire comprendre aux Falestiniens comment raison garder…

Alors enfin, le peuple falestinien se dotant d’un système démocratique et de vrais représentants élus, non cooptés et non corrompus, voudra vraiment d’un Etat, d’abord pour se prouver à lui-même qu’il existe indépendamment de son voisin, et cherchera à négocier positivement en acceptant l’autre à ses côtés, dans sa différence et avec son histoire trimillénaire. Arafat et Abbas ne seront plus que de pénibles souvenirs dans le cimetière des (mauvais) Pères fondateurs et non plus ces héros que ‘’l’on portait sur ses épaules en signe de respect du fait qu’ils avaient fait échouer les négociations’’13… Et il pourra enfin choisir et élire son Président lequel n’aura de comptes à rendre qu’à lui et non à une multitude de potentats qui n’auront plus leurs milices et leurs missiles pour s’imposer…

Les pessimistes m’objecteront que je suis en train de décrire des temps messianiques. Peut- être, mais attention, je n’ai pas dit que d’ici là l’histoire s’arrêtera… Quelles qu’atténuantes que soient les circonstances, les retardataires auront toujours tort… Bon gré. Ou mal gré.

 

 

1 Cette orthographe relève d’un choix délibéré. Elle vise non pas à se rapprocher de la prononciation arabe qui ignore la lettre ‘’P’’, mais à souligner justement cette ignorance qui signifie beaucoup : les dirigeants arabes qui longtemps récusèrent l’identité palestinienne, découvrirent soudain vers 1968 qu’ils étaient ‘’falestiniens’’, espérant obtenir le même effet négationniste que les Romains recherchèrent au 2ème siècle en substituant ‘’Palestine’’ à ‘’Judée’’.

2 ‘’Le Président Arafat détient le record du nombre de visites à la Maison Blanche…’’ fit remarquer l’intellectuel

égyptien Amin Al Mahdi. (El Hayat 9 Sept 2002, MEMRI N° 422).

3 Même méprise pour la construction des Barrières de Sécurité. On les attribue à la droite qui y fut hostile, alors que c’est une idée de la gauche ! Nissim Zvili, ambassadeur à Paris (et homme de gauche) : « Israël a entrepris la construction d’une barrière de sécurité pour honorer le premier devoir d’un Etat : protéger ses citoyens… Les Accords d Oslo n’auraient pas conduit à cet échec si de si belles intentions avaient été accompagnées de la construction d’une barrière de protection… permettant ainsi de se protéger des éléments destructeurs palestiniens qui ont réussi à torpiller les efforts de paix… ».

4 Ariel Sharon : ‘’L’intérêt d’Israël n’est pas de gouverner les Palestiniens, mais qu’ils se gouvernent eux-mêmes

dans leur propre Etat…’’. (Sommet d’Aqaba à Sharm el Cheikh, le 4 Juin 2003)

 

5.Adopté lors de la 12ème session du Conseil National Palestinien réuni au Caire en Juin 1974/

6 Je décris longuement la nature et la fonction de ce système dans mes deux livres ‘’La Révolution démocratique dans le monde arabe, Ah ! si c’était vrai’’, ‘’Le Monde arabe face à ses démons, Nationalisme, Islam, et Juifs’’. (Editions Colin, France).

7 Notamment, l’ancêtre Fatah doté de plusieurs organisations armées, Tanzim, Brigade des martyrs d’el Aqsa,

Force 17 (sans parler des autres organisations issues de scissions, Fatah-Conseil Revolut (Fatah-CR), Septembre Noir), FPLP, FPLP-CG, MNA, FDLP, FLP, PPP, ALP, FLA,FNP, Sa’iqa sans oublier le Hamas et sa branche armée Brigades Izz al-Din al-Qassam, et le Djihad islamique…

8 « Nous n’avons pas défini les règles qui devaient lier l’Autorité et le peuple… Nous avons au contraire penché

vers un pouvoir qui s’exerce dans l’esprit de partager le butin, et non pas le partage des responsabilités… Dans la formation de nos gouvernements, nous n’avons pris en compte aucun mérite professionnel ou moral, mais des considérations politiques et tribales… La justesse de notre cause autorise-t-elle tout ce chaos ?… / Qu’est ce    qui nous empêche de lancer le chantier de la réforme de la Justice ? Qu’est ce qui nous empêche de mettre de

l’ordre dans ce chaos indescriptible qui s’empare de l’administration, où ‘’l’armée des fonctionnaires’’ dépassent les 130 000 hommes dont les trois quart ne savent pas ce qu’ils font là ? ». Nabil Amroun ex-ministre chargé   des relations avec le Parlement démissionne en Mai 2002, puis s’exile (Lettre ouverte à Arafat, El Hayat, basé à Londres, 2 Sept 2002).

9 « Les salaires versés en espèces aux services de sécurité, polices parallèles et concurrentes mises sur pied par Yasser Arafat. Le ministre des finances Salem Fayyad voulait faire des virements, comme à tous les employés de l’AP. Les chefs de ces services refusèrent. Ils avaient l’habitude de recevoir des enveloppes. Moyen pour eux de conserver le contrôle sur leurs hommes… »… M. Abbas (Discours au Parlement le 4 Sept 2003, Arche N°548).

10 Salem Fayyad à Valérie Offenberg : « L’Autorité Palestinienne était corrompue. Nous devons changer la mentalité des Palestiniens. Nous voulons que notre peuple se sente libre… ». (1er Juillet 2003. Proche- Orient.info) . Fayyad a CBS : « Tous les mois, 20 millions de dollars étaient distribués aux forces de sécurité, de main à main, en liquideDe plus avec le Système des monopoles les gens st grugés. Arafat attribue à des proches des licences d’exploitation sur des produits. Ils sont ainsi les seuls à pouvoir acheter puis à revendre avec des taxes… Et surtout à Gaza…C’est absolument immoral… ! »

11 L’UNWRA est l’organisation spécialement dédiée par l’ONU aux ‘’réfugiés palestiniens’’, c’est-à-dire aujourd’hui à leurs enfants et petits-enfants, un peu comme en Algérie, où l’Organisation des Anciens Moujahidine décerne honneurs et dividendes aux enfants et petits-enfants des anciens combattants de la guerre d’indépendance, aujourd’hui presque tous disparus… A propos de l’UNWRA, signalons l’excellent livre d’Adi Schwartz et de Einat Wilf, ‘’The War of Return’’…  https://us.macmillan.com/books/9781250252760?utm_source=EmailMarketing&utm_medium=email&utm_ca  mpaign=%22The+War+of+Return%22+is+now+available!

12 L’intellectuel égyptien Tarek Heggy fait le constat suivant : « Il y a quelques années, j’ai découvert qu’il n’existait pas en arabe d’équivalent au terme « compromis », ni en arabe classique, ni en arabe familier, de   sorte qu’on le traduit par un mot composé, qui signifie littéralement : « solution intermédiaire ». … / Dans notre région du monde, un grand nombre de personnes, même instruites, associent le mot « compromis » à d’autres termes négatifs comme « soumission », « retraite », «capitulation», « faiblesse » et « défaite »…/ Cette mentalité du « tout ou rien » est auto-destructrice.

13 Ce que constata avec dépit l’intellectuel égyptien Amin Al Mahdi, quand Arafat revint de Camp David à Gaza. Et ajoutait-il : ‘’Abu Ammar a encore fait du peuple palest un bouclier humain protégeant le régime arabe de l’agression de la modernité et de la liberté’’. (El Hayat 9 Sept 2002, MEMRI N° 422).

 

 

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