par Alain Delporte
Sylvaine Bulle affiche dans Israël après le 7-Octobre une ambition qui se veut savante : penser le conflit israélo-palestinien comme un conflit d’émancipation de deux peuples, sans jamais préciser, du reste, de quoi ils devraient s’émanciper. Elle entend échapper à la fois à l’essentialisation identitaire et à l’engagement politique fondé sur l’émotion, et se défaire d’une critique sociale qui ferait des Israéliens des oppresseurs colonialistes et des Palestiniens des victimes, afin de montrer que l’enjeu est structurel. Elle annonce même une « vigilance épistémologique » (p. 28), preuve que si elle manque de connaissance et d’honnêteté, elle ne manque pas de sens de l’humour car cette réserve purement cosmétique. Le livre est avant tout un ouvrage militant anti-israélien camouflé en étude académique, une enfilade de poncifs déjà répandus avant le 7-Octobre, qu’il s’agisse de l’opposition entre ashkénazes et séfarades ou de celle entre laïques et religieux, dont toutes les nuances se confondent en une bouillie grotesque. Sa conclusion ne peut s’empêcher d’évoquer les « crimes de masse » de l’armée israélienne à Gaza (p. 183), notion dépourvue de sens juridique et contredite par les faits puisqu’aucun crime de guerre ni crime contre l’humanité n’y a été commis.
Pourquoi prendre le temps de rendre compte de ce livre plutôt que d’un autre ? Parce qu’en revendiquant presque ouvertement son ignorance de son sujet, il illustre de quoi est fait le discours universitaire contemporain sur le Moyen-Orient et surtout par qui il est produit : des cohortes d’illettrés non seulement incapables de maîtriser leur sujet mais encore les moyens de le faire. Car le premier grief tient au sujet lui-même que le livre ne traite pas. Le titre promettait d’examiner ce que le massacre du 7-Octobre a changé dans la société israélienne et les questions ne manquaient pas. On attendait la transformation du regard porté sur les Arabes de l’extérieur comme de l’intérieur, Palestiniens et Arabes israéliens. On attendait le traumatisme psychologique, les déplacements de population, l’arrêt de l’activité économique, la fermeture des écoles et des universités, l’état de la confiance dans les institutions ou l’apparition de solidarités nouvelles. Aucune n’est abordée. L’auteur ne s’en cache pas, puisqu’elle écrit qu’« il est inutile d’insister sur le rôle du 7-Octobre » (p. 113) bref que pour dire ce qu’elle a dire, elle n’a pas besoin de traiter le sujet qu’elle revendique. Il est rare qu’un auteur avoue lui-même qu’il est un escroc. C’est tout à la gloire de Sylvaine Bulle d’avoir franchi le pas (à moins que la plume ne lui ait échappé). Pour cette raison et cette raison seule, ce livre mérite d’illustrer toute la littérature académique contemporaine sur les questions du Moyen-Orient.
A vrai dire, elle consacre tout de même les pages 111 à 125, soit quatorze sur cent quatre-vingt-six à traiter ce qui relève de son titre. Elle décrit alors un « effondrement systémique » d’Israël, puis un « effondrement de l’espace public », formules vides de sens et démenties par les faits, vu que la société israélienne a fait preuve face à la guerre d’une résilience extraordinaire qui aurait dû être l’objet même de l’étude et que l’auteur ne voit pas. Elle décrit enfin une économie en déconfiture… alors que la Bourse de Tel-Aviv a gagné 120 % entre octobre 2023 et octobre 2026. Bref, lorsqu’elle traite de son sujet, elle l’imagine comme elle souhaite qu’il soit.
Toute la fin de l’ouvrage s’emploie en outre à démontrer que l’occupation de la Cisjordanie est un phénomène sui generis, auquel ne conviennent ni le modèle de la colonisation européenne ni celui de l’apartheid sud-africain. C’est peut-être exact mais sans rapport avec le propos. Le même flottement se retrouve plus haut, dans un sous-chapitre consacré aux « Palestiniens d’Israël », (p. 47 et suiv.), qui prétend établir qu’ils subissent un apartheid sans le nom, faute que le mot convienne vraiment.
Sur le plan de la méthode, le constat est sans appel. Cette étude qui se veut sociologique ne repose sur aucune enquête, aucune recherche, aucun sondage, aucun tableau ni aucune analyse, si bien qu’à proprement parler il n’y a « pas de livre ». Les concepts ne sont jamais définis, et le vocabulaire scientifique est écarté au profit d’un jargon « woke » ou d’un lexique militant. Lorsqu’elle doit étayer une affirmation, l’auteur se contente d’indiquer qu’elle l’a analysée ailleurs, sans jamais en donner la référence, au point que le lecteur doute qu’elle ait vu d’Israël autre chose que le duty free de l’aéroport.
L’écriture elle-même aligne des phrases journalistiques qui ne veulent le plus souvent rien dire et défient les règles élémentaires du savoir académique, et presque tout le livre est rédigé dans cette veine. On y lit que « le messianisme sioniste-religieux incarne une opposition conceptuelle à la diaspora ou à l’Israélite laïque, dont le sionisme politique et étatique, allié à la modernité technologique, est la traduction » (p. 43), comme si le sionisme politique était la traduction d’un modèle individuel. Des « familles d’occupants » verraient dans la terre d’Israël et une souveraineté terrestre élargie le moyen de « mettre fin à l’exil ontologique » (p. 43 sans dire ce que cet exil pourrait être), théologie (laquelle ?) que « porteraient (sic) également les groupes hassidiques ou ultra-orthodoxes harledim (sic) » (p. 44). L’auteur confond d’ailleurs allégrement toutes les nuances « religieuses » de la société israélienne. Elle affirme encore que, contrairement à une société stratifiée par des hiérarchies anciennes, « une nation sans racines autres que l’identité peut être facilement défaite » parce qu’elle reposerait sur une construction politique artificielle (p. 47). Or précisément la nation israélienne survit par son attachement à l’identité – de quoi nous étonner qu’une universitaire de gauche en vienne à déplorer l’absence de hiérarchies sociales, mais dès lors qu’on peut dire du mal du Juif, on est sans doute prêt à renier ses propres racines. On apprend également que, « comme on a pu le constater le 7-Octobre et les jours suivants, la religion demeure une institution qui permet une identification sociale, ethnique, individuelle et collective » – intéressant de voir que pour une sociologue la religion est une institution (p. 52). On apprend enfin que les Orientaux et les Falashas (sic, terme péjoratif et insultant mais la sociologue d’Israël l’ignore) connaissent, à l’instar des Palestiniens d’Israël et de Jérusalem, « un processus de périphérisation citoyenne » (p. 68). Partout, le verbiage règne en maître.
Le parti pris idéologique traverse l’ensemble de l’ouvrage. Le sionisme y possède une « essence coloniale, voire impériale » (p. 33), observation que l’auteur tient pour évidente au point qu’elle n’appelle pas de discussion. Seuls certains Israéliens trouvent grâce à ses yeux : les universitaires, surtout post-sionistes, les partisans d’une extension perpétuelle des pouvoirs de la Cour suprême, et tous les citoyens qui « continuent de s’opposer avec force au modèle national israélien » (p. 32). L’intersectionnalité n’est pas épargnée au lecteur, puisque « les composantes de race et de classe s’entrelacent, écartant ainsi la notion univoque de sionisme blanc véhiculée par la critique occidentale » (p. 77-78). Il faut comprendre que les sionistes bronzés ne valent pas mieux que les sionistes pâles. Le texte vire à la caricature de lui-même lorsqu’il compare la situation israélienne à la crise climatique (p. 115). Il en va de même lorsque, totalement hors sujet, il explique pour décrire l’oppression des Palestiniens que « le registre de la domination complexe s’applique parfaitement aux régimes néolibéraux » (p. 154), ce qui revient à faire d’eux des victimes du néolibéralisme. Sylvaine Bulle écrit que « la société israélienne s’est anesthésiée, incapable qu’elle est de se tourner vers la souffrance et le malheur de l’autre » (p. 111), et le lecteur se demande si la société française se tournait vers le malheur des Allemands au lendemain d’Oradour-sur-Glane. Il va de soi que « les suprémacistes agressifs aspirent à établir une messianocratie », concept qu’elle invente pour l’occasion sans l’expliquer plus que le reste (p. 126). Elle affirme aussi que « l’obsession de la riposte et l’omniprésence du discours de la légitimité de la défense empêchent les citoyens de se comporter en êtres moraux » (p. 115-116), reprenant le vieux poncif selon lequel le Juif, ici l’Israélien, serait fondamentalement mauvais. L’auteur qui prétend refuser l’essentialisation y cède d’ailleurs ouvertement. Ses euphémismes ne jouent que dans un sens. La litote tourne au mensonge lorsqu’elle écrit que, du côté palestinien, les ventes de biens à des Israéliens aux environs de Jérusalem sont « vivement condamnées » (p. 175), alors que les vendeurs encourent la mort. Omar Barghouti, terroriste aux mains ensanglantées, devient ici un simple « activiste » (p. 177).
Mais c’est avant l’idéologie l’ignorance des faits et de l’histoire qui suscite une authentique stupéfaction. Là où un historien marxiste, par exemple, utilisera son savoir pour orienter, interpréter, ordonnancer les faits selon son idéologie, Sylvaine ne sait juste rien de ce dont elle parle. L’auteur écrit que « le peuplement [juif] est appelé Nakba par les Palestiniens » (p. 34), alors que le mot désigne d’abord une défaite militaire incomprise, puis l’impossibilité pour ceux qui avaient fui la guerre de regagner leurs foyers. Elle confond tout au long du livre le rav Kook et son fils, le rabbin Tsvi Yehuda Kook, fondateur du Goush Emounim. Elle situe de surcroît la création de ce mouvement sous Menahem Begin, Premier ministre de 1977 à 1983, alors qu’il naît en 1967 et se structure en 1974. Elle parle constamment de « Palestiniens d’Israël » plutôt que d’Arabes israéliens, expression qui n’a pas plus de sens que celle « Anglais français ». Elle confond les haredim, ultra-orthodoxes, et les hardalim, élèves des écoles Hardal, qu’elle orthographie tantôt « harledim » (p. 44), tantôt « hardelim » (p. 86), empêchant de savoir de qui elle parle puisqu’elle l’ignore elle-même. Elle décrit « la vague de colons qui déferle en 2025 dans les Territoires palestiniens » (p. 88), alors que le nombre de nouveaux arrivants en Judée-Samarie est stable depuis des années, entre douze et quinze mille par an, et plus proche de douze que de quinze mille en 2025. Elle évoque à la même page des « partisans d’un État de Judée-Samarie » sans dire qui ils sont ni d’où elle tient cette information farfelue. Elle condamne « le soutien américain à l’éviction des Palestiniens » depuis 2023 (p. 89), sans source, alors qu’aucune éviction particulière n’a eu lieu depuis le début de la guerre. Elle dénonce les Israéliens qui croient que « les vraies terres bibliques se trouvent en Jordanie et en Cisjordanie » (p. 90), montrant qu’elle n’a jamais écouté la droite israélienne qui n’a jamais rien revendiqué en Jordanie, et qu’elle n’a jamais lu la Bible, puisque le berceau biblique du peuple juif se trouve effectivement dans l’actuelle Cisjordanie.
Les erreurs se poursuivent sans fin. L’auteur attribue à « la déjudaïsation religieuse opérée par le sionisme depuis un siècle environ » un « vide social » qu’auraient comblé les « zélotes » – mais quel vide (p. 95) ? Elle soutient que, depuis les élections de 2017 et l’entrée de partis religieux dans la coalition, l’État serait pris en otage par des acteurs communautaires et zélotes (p. 95, elle aime ce terme). Elle ignore que, dès les premières élections à la Knesset en janvier 1949, quatre formations religieuses, sionistes-religieuses et ultra-orthodoxes, s’étaient déjà groupées au sein du Front religieux uni. Elle n’a manifestement rien compris non plus à l’enjeu de la réforme judiciaire : elle accuse le gouvernement de vouloir « sanctionner » les pouvoirs de la Cour (p. 96), ce qui ne veut rien dire, puis de chercher à abolir la séparation des pouvoirs législatif et exécutif (p. 125), ce que personne n’a jamais réclamé. Elle présente comme « une nouveauté criante de l’après-7-Octobre » l’identification de la nation et du peuple juif aux seuls Israéliens natifs (p. 105). Rien n’indique pourtant que les Israéliens refusent de tenir pour juifs ceux de la diaspora ou les nouveaux immigrants, toujours plus nombreux. Elle fait de Ben Gourion un chef militaire (p. 106), lui qui n’a jamais servi dans l’armée. Elle parle d’entraves à l’aide humanitaire (p. 117), alors que les Israéliens organisent en réalité le ravitaillement de Gaza pendant la guerre. Elle décrit enfin une barrière qui couperait « parfois Jérusalem en deux afin de limiter les déplacements » (p. 152) or aucune barrière de ce genre n’existe puisque le but israélien est d’unifier la ville. Arrêtons ici la liste aussi longue que le livre puisque c’en est la matière même.
À ces défauts s’ajoute une maîtrise approximative du français. Les fautes de syntaxe et de style (un mot pris pour un autre) sont si nombreuses qu’il serait fastidieux de les relever, et elles rendent un texte déjà confus plus incompréhensible encore. L’auteur maîtrise si mal sa propre langue qu’elle va jusqu’à confondre « séculaire » (ce qui dure depuis un siècle ou prend fin au bout d’un siècle) et « séculier » (laïque). On ne devrait pas passer le cap de la licence avec un tel bagage.
Au-delà de la vacuité du livre et du néant intellectuel qu’il révèle, sa publication témoigne d’un double naufrage. Le premier, bien connu, est celui de l’institution universitaire qui a gratifié l’auteur de titres et de diplômes alors qu’elle ne sait rien, pas même écrire dans sa langue. Le second, moins connu mais non moins important, est celui d’une maison d’édition à prétention académique qui, parce que les temps sont durs, se montre prête à publier n’importe quoi, sans même faire relire un manuscrit truffé de fautes de fond et de forme. Sylvaine Bulle enseigne la sociologie et appartient au Laboratoire d’anthropologie mixte EHESS-CNRS. Espérons que demain les professeurs d’universités pourront passer le brevet des collèges (avant que le ministère ne décide de l’offrir pour céder à la prochaine manifestation des élèves des écoles primaires). En attendant, ne soyons pas surpris de voir tous ces jeunes gens enseignés par de tels maîtres enfiler des chemises brunes ou des foulards rouges pour appeler à la mort de certains…