désinformation, genres du discours et propagande, Médias et conflit israélo-palestinien, titrages des articles

Polémique autour de Smolar, l’eau et la propagande.

Yana Grinshpun

Suite à la publication de l’article de Piotr Smolar, journaliste du Monde, envoyé spécial au Proche Orient, qui couvre les événements en Israël et sur le territoire palestinien, la polémique habituelle entre les pourfendeurs d’Israël et les lecteurs indignés par les manipulations de Smolar s’est embrasée.  Piotr Smolar a pondu un texte intitulé

Au sud de la Cisjordanie, une histoire d’eau tristement banale

Le titre étant toujours révélateur des intentions médiatiques, le lecteur, formaté par la prose du journal en matière du conflit, se construit une représentation du discours de l’article. Et en effet, on en apprend qu’un village arabe est privé d’eau par l’occupant juif. Moi, qui suis nourrie à la propagande antisioniste soviétique depuis ma plus tendre enfance, je trouve triste l’absence d’innovation propagandiste des journalistes. En recourant toujours aux mêmes procédés, ils nous obligent à recourir toujours aux mêmes analyses. Ce n’est pas stimulant! Mais puisque il en est de l’usure, allons-y!  Et vive l’Union Soviétique communiste antisioniste et terroriste, kgbiste et propagandiste qui leur a appris à faire de la propagande et qui m’a appris à survivre parmi toute la ferblanterie usée et trouée.

Vous irez lire l’article qui ressasse les mêmes poncifs quant à l’eau et aux juifs, aux bourreaux et aux victimes,  aux innocents et aux occupants.

Pour pouvoir interpréter un texte, notamment un texte venant du discours médiatique, le lecteur-récepteur doit disposer de plusieurs types de compétences. La compétence encyclopédique et la compétence discursive. La compétence encyclopédique est un réservoir d’informations portant sur le contexte extra-énonciatif, ce que certains appellent « bagage cognitif » ou « informations préalables ». Ces informations sont relatives au monde, à la doxa dominante, à la compétence « idéologique » du sujet. Ce type de compétence est indissociable de la compétence discursive du sujet, car elle lui permet de décoder ou d’encoder un nombre d’idéologèmes de nature lexicale, syntaxique ou stylistique, dont l’ensemble peur former un « idiolecte » (du Parti Communiste, de l’antisionisme, du féminisme, du véganisme, d’antiracisme etc.)

L’échange verbal (écrit ou oral) s’effectue toujours dans la dialectique de l’identité et de l’altérité : il prétend modifier les savoirs et les positions discursives des individus. Le discours médiatique qui nous intéresse ici n’échappe pas à la règle, et qui plus est, obéit à des contraintes bien définies. Le récit médiatique a un grand pouvoir de construction de l’histoire du passé et du présent en faisant retour sur le passé et en montrant le présent sous un certain angle, choisi en fonction de l’idéologie dominante, du positionnement politique des rédacteurs en chef ou des enjeux économiques des propriétaires des organes médiatiques. Il se trouve que lorsqu’il s’agit du discours médiatique français qui prétend rendre compte du conflit « israélo-palestinien » le récit qui le construit ressemble plus à  de la propagande qu’à une narration « objective ».

La propagande médiatique et politique est une pratique discursive de manipulation des mots et des images, l’utilisation des moyens discursifs qui exploitent les mythes, les préjugés et les stéréotypes qui circulent dans l’espace public. Pour J. Ellul   Propagandes  (2008:51), la propagande joue sur les présuppositions collectives sociologiques. Il appelle les présuppositions « un ensemble de sentiments, de croyances et d’images en vertu desquels on juge des événements et des choses sans en prendre conscience, sans les remettre en question ».  C’est en cela où l’article de Smolar est propagandiste. La propagande implique également le recours à la désinformation, l’occultation, l’argumentation par l’émotion. Dans le cas de la couverture des événements en Israël, on observe aujourd’hui les mêmes procédés manipulatoires que ceux qui ont été utilisés par la presse française depuis la victoire inattendue d’Israël dans la guerre des six jours. C’est alors que le discours politique, marqué par l’attitude de Charles de Gaulle devient ouvertement anti-israélien. La phrase dont R. Aron disait qu’elle ouvrait « ère de soupçon » .

Elle nourrit avec succès le besoin médiatique de mettre en scène les victimes, surtout celles, reconnaissables par l’audimat national, car mises en scène à répétition, les mêmes constructions où le statut de victime ne peut pas être contesté, car celui qui le conteste s’expose à la réprobation de la communauté mue par les valeurs prétendument universelles net humanistes. L’injonction est de compatir avec les victimes et de condamner les bourreaux. Chemin faisant, remarquons qu’en cela, les médias occidentaux s’enracinent dans la tradition chrétienne construite toute entière autour de la souffrance du Christ, la victime absolue. Dans la lecture chrétienne des textes des Évangiles, le bourreau du Christ est le peuple juif. Le stéréotype est d’ores et déjà ancré dans l’imaginaire collectif occidental, les médias ne font que l’exploiter et lui donner des formes nouvelles. L’image du bourreau ne change guère, sauf que ses pouvoirs maléfiques sont plus grands : de la seule personne de Jésus on passe à la figure collective du peuple martyr, pacifique et résistant persécuté par les juifs belliqueux. Construire le bourreau est aussi gratifiant pour les médias que de construire la victime : c’est une figure par excellence du Mal qu’il faut punir pour donner la réparation aux victimes. C’est aussi une manière pour les acteurs médiatiques de prendre position dans le champ de la confrontation morale entre le Bien et le Mal, sans beaucoup de nuances, de se démarquer, de s’opposer aux actes «répressifs »  commis par « l’agresseur » pour montrer que l’énonciateur médiatique adhère aux valeurs collectives positives : le pacifisme, la justice, la compassion pour les faibles, dominés et opprimés etc…

Or, ces mots puisés dans le champ sémantique du pacifisme : « paysans pacifiques », « victimes », « résistants », « civils » et ces valeurs mises en scène ne font que contribuer à la manipulation de l’opinion publique en présentant l’information mensongère, en manipulant des chiffres inexistants, en occultant les faits, en ne faisant pas la traduction correcte de l’arabe (ou en n’en faisant pas du tout), car Piotr Smolar n’est pas un arabisant, en recourant à l’amalgame, au mépris de la déontologie médiatique et au devoir d’informer.

La propagande est également nourrie par la dramatisation  qui se base sur le choix du lexique qui construit les camps adverses : en général celui des victimes et des bourreaux. Parfois, on assiste à la présence du tiers, celui qui endosse le rôle d’un justicier, pour réparer le mal. Le journaliste- moraliste bucolique, en l’occurrence.

Commençons par le titre : « une histoire d’eau » associée à « Cisjordanie », une étrange traduction de Judée-Samarie, territoire où depuis des milliers d’années vivent les juifs, qui ne sont pas venus après le fondement de l’Etat ni après la Shoah, mais qui y sont depuis des siècles. L’eau est la principale source de vie dans le désert. Dans ce contexte, priver quelqu’un de l’eau c’est de le vouer à la mort. Mais vouer qui exactement ? Smolar, dont la prose est connue des lecteurs assidus du Monde, par son unilatéralité, frôlant la désinformation permanente, le maniement malhonnête du lexique et surtout son inventivité mathématique quant aux chiffres, ce dont la rédaction a dû s’excuser au moins une fois grâce à la lettre des calculateurs plus doués et plus attentifs que le lecteur lambda, n’indique pas de qui il parle. Le nom bucolique « villageois » et le syntagme nominal indéfini « des hameaux isolés » ne nous renseigne pas sur les lieux pour faire la vérification d’horribles sévices israéliens. Tous les « hameaux » ont les noms dans les cadastres officiels, sinon comment savoir de quoi il s’agit. Et si les « villageois » de ces « belles collines au vent cinglant et mauvais (le choix des adjectifs est aussi significatif que la pastorale des « villageois »). On ne sait pas s’il s’agit de bédouins qui s’installent où bon leur semble au mépris de toute législation, car eux, construisent des hameaux sur la voie de la transhumance et n’ont rien à cirer de la loi, de « colons » palestiniens ou de quelques familles sans toit ni loi.  Mais Smolar laisse entendre (et c’est là- l’art de la suggestion)  « leurs racines qui s’enfoncent dans la pierre ») –tel Robert Burns  qui met en scène les Écossais venant chasser les Pictes de leurs terres. Mais dans le discours qui présente Israël comme un état criminel et qui a conditionné les esprits depuis une trentaine d’année, l’importance des lieux ne joue pas, la loi de l’Etat (qui, en passant, n’a pas besoin de l’avis de Smolar ni  de qui que cela soit d’autre), la juridiction du pays, le droit israélien, cela n’importe pas face à l’accusation morale de vouer toute une population (mais laquelle, on ne saura pas ) à l’extinction par la soif.

Passons à l’eau : Smolar écrit « l’eau était sale et sentait la rouille ». L’empoisonnement des puits par les juifs n’est pas loin et les discours des médias qui insinuent ce scénario sont nombreux, nous en avons un très beau corpus. Certes, Smolar ne le dit pas explicitement, mais le propre de  la mauvaise foi (qui est un type de procédé argumentatif) est d’utiliser comme argument une valeur partagée (le cœur, la morale), s’en arrogeant le monopole par la seule force du mot, mais sans souci d’être en cohérence avec ce qu’il signifie. C’est un topos usé que  celui du bourreau  qui prive la victime de l’eau. Cela renvoie à la mémoire collective des tortures, des privations et d’autres exactions. Et le lecteur  habitué du Monde « sait » qui est cet oppresseur, ce bourreau, ce tortionnaire. Smolar ne fait que les conforter dans la doxa.

Maintenant, passons aux lieux qu’il indique dans l’article : Khalet-al-Daba où « on a détruit les canalisations ». Il n’y a pas de village arabe qui s’appellerait comme ça.  C’est un vrai mensonge journalistique.  Ce n’est pas un village, ou les mots n’ont pas de sens.  « Village » signifie en français standard « agglomération rurale; groupe d’habitations assez important pour former une unité administrative, religieuse ou tout au moins pouvant avoir une vie propre ». Sinon, on se trouve dans la situation où Smolar, à l’instar de Humpty Dumpty, décide du sens des mots comme bon lui semble sans tenir compte de l’usage commun. Du point de vue de la législation, il s’agit d’un ensemble de constructions illégales, sur un territoire militaire. Comment peut-on légalement demander de construire une infrastucture à l’Etat qui interdit la construction sur un  territoire donné. C’est comme si  Piotr Smolar avec sa famille s’installait sur une base militaire italienne et demandait de passer une canalisation et l’électricité à leurs maisons. Ce genre de postulat et de distorsions de la réalité montrent que le discours prétendument moral prime sur les considérations politiques et surtout législatives.

Quant à l’utilisation abusive du mot « colon » qui n’est jamais mis entre guillemets, rappelons à tous ceux qui sont pleins d’indignation devant autant de cruauté que ce mot a un sens. Citons ici la définition du TLF.

[En parlant de l’action de pers.] Occupation, exploitation, mise en tutelle d’un territoire sous-développé et sous-peuplé par les ressortissants d’une métropole. Jamais colonisation n’a été plus heureuse, n’a porté de plus beaux fruits, que celle des Romains en Gaule (BAINVILLE, Histoire de France, t. 1, 1924, p. 15) :

Faut-il rappeler qu’Israël n’est pas une métropole et n’exploite pas les richesses ( ?) des territoires sous-développés ? L’usage permanent et distordu de ce terme vient du plaquage sur un contexte historique donné du passé coloniale de France, qui n’est en rien comparable avec l’histoire des Juifs en Israël.

Last (for today), but not least : On aime bien citer les meilleurs représentants de la gauche israélienne en guise d’arguments ad hominem et d’autorité : les références à Amoz Oz ou à Avraham Bourg.  Faut-il rappeler la fonction de ces citations : l’argument par autorité repose sur l’existence d’un lien entre certaines caractéristiques d’une personne (son prestige) et le crédit qu’il convient d’accorder à ses propos. Les citations choisies vont dans le sens de l’argumentation ad misericordiam (appel à la pitié), sont fondées sur la morale et non pas sur la pensée rationnelle  ou sur la connaissance de la loi ou du droit et font montre d’un phénomène inquiétant qui nous transporte au Moyen âge : la pensée rationnelle est obnubilée par le discours moralisateur et pleurnichard.

 

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