Europe and Islam, liberté d'expression

Les harceleurs de Mila mettent en cause la liberté d’expression, la laïcité et le droit à l’éducation

Tribune  collective publiée dans Le Monde https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/02/04/les-harceleurs-de-mila-mettent-en-cause-la-liberte-d-expression-la-laicite-et-le-droit-a-l-education_6028397_3232.html

Consternés par le silence de la gauche et des voix républicaines dans l’affaire Mila, dix-huit enseignants-chercheurs, dans une tribune au « Monde », adjurent les institutions concernées, notamment les ministères de l’éducation et de l’intérieur, de « prendre des mesures claires ».TribuneNous, enseignants et chercheurs, nous inquiétons de la situation de la jeune Mila, 16 ans, déscolarisée par prudence après une campagne par Internet la menaçant de viol et de mort pour avoir commis un délit de « blasphème » envers l’islam, qui n’est plus reconnu comme tel par le droit dans notre pays laïque, ni par la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme. Nous réagissons aujourd’hui, consternés par le silence assourdissant de la gauche et plus généralement des voix républicaines dans notre pays. Surtout pas de vagues !

Nous avons été stupéfaits d’apprendre que, dans un premier temps, la justice avait envisagé de poursuivre aussi bien les harceleurs que leur victime : la garde des sceaux, pourtant juriste, affirmait, tout en jugeant inacceptables les menaces de mort, que « l’insulte à la religion, c’est évidemment une atteinte à la liberté de conscience », tandis que le procureur de l’Isère a d’abord ouvert une enquête à l’encontre de la jeune fille pour provocation à la haine. La thèse d’une réciprocité dans les agressions s’étant effondrée, l’enquête ne vise désormais que les responsables des menaces sur l’intégrité et la vie de la jeune fille, et la garde des sceaux est revenue sur ses propos.De son côté, l’autorité éducative semble pour l’instant reculer devant la campagne de harcèlement dans les réseaux sociaux, d’une virulence rarement ou peut-être jamais atteinte dans les annales de l’institution scolaire.

Rappelons que Mila s’est bornée à exercer son droit fondamental à la liberté d’expression sans enfreindre la loi. L’adolescente, jeune Française, est néanmoins dans la même situation que ses camarades afghanes, qui risquent leur vie en allant à l’école. Car les autorités françaises ne paraissent pas pouvoir garantir la liberté d’aller et venir de la lycéenne, et donc son droit à recevoir un enseignement scolaire parmi ses camarades. L’autorité rectorale, appuyée par les syndicats d’enseignants, opte pour un maintien provisoire de l’enseignement, mais au domicile de la jeune fille : le choix paraît avoir été fait de laisser se calmer les esprits.

Dragueurs trop insistants

L’on ne voit pas pourtant comment l’éventuelle arrestation de quelques harceleurs pourrait y contribuer : ils ne manqueront pas de se poser en victimes, atteints au plus profond de leur sensibilité religieuse par les propos prétendument « blasphématoires » de Mila.

Si les propos de la lycéenne ont finalement été particulièrement vifs envers l’islam, il s’agissait pour elle de se défendre contre des dragueurs trop insistants, et finalement de s’opposer à des harceleurs. Or, on peut s’interroger sur le caractère insolite de leur ferveur religieuse : pourquoi se sont-ils présentés sur le compte Instagram d’une lesbienne affichée ? Pourquoi lui ont-ils adressé des propositions sexuelles ?

Quelle serait cette conception de la religion qui les autoriserait à contraindre une jeune femme inconnue à accepter une relation sexuelle dont elle ne veut pas, et qui appelle sur elle une sanction divine pour l’avoir refusée : « Inchallah tu meurs sale pute que tu es », « pétasse, d’où tu dis ça notre dieu Allah c’est le seul et l’unique, j’espère tu vas brûler en enfer », « va mourir en enfer grosse pute sale lesbienne ».

En condamnant à mort la jeune femme aussitôt qu’elle a déclaré « l’islam est une religion de haine », ils semblent ironiquement s’employer à lui donner raison.

Propos racistes, xénophobes et homophobes

Et leurs propos sont, sans aucun doute possible, racistes, xénophobes et homophobes. Ils prétendent défendre l’Islam, mais ils sont pitoyables et orduriers : « On va te retrouver et t’égorger sale chienne », « t’es morte on sait où t’habites », « crari tu parles des arabes toi ptite babtou [blanche], wallah on va venir avec des pelo, t’inquiète pas on va t’attraper », « sale française », « française de merde », « chiennasse », « espèce de pute de LGBT », « Sale trou du cul de lesbienne on va te niquer toi » (un acte de dévotion bien connu), « elle est dans mon lycée, c’est une seconde et lundi on va régler ça », « t’es au lycée Vincy [sic] attends-toi au pire, ça va te niquer ta mère ».

Ces particularités ne paraissent pas avoir frappé le délégué général du Conseil français du culte musulman [Abdallah Zekri], qui a osé déclarer : « Elle l’a cherché, elle assume ». D’autres responsables musulmans s’y sont fermement opposés et ont appelé au calme. Aucun, pourtant, n’a mis en cause la conduite de prétendus croyants aussi problématiques.

Il en a été de même, au début, pour l’autorité judiciaire de l’Etat : l’argument de la garde des sceaux ne faisait que reprendre celui de l’épiscopat français dans les affaires de « christianophobie », bien qu’il n’ait jamais été admis par la Cour de cassation ; et le procureur de l’Isère s’est appuyé sur une interprétation erronée de la loi Pleven de 1972, « loi relative à la lutte contre le racisme », contre l’injure, la diffamation, les provocations à la haine et à la discrimination, une loi qui protège les personnes mais ne condamne pas la critique des religions ou des croyances.

L’affaire Mila ne peut être réduite à un simple fait divers sociétal. Les harceleurs de cette lycéenne et leurs soutiens de fait mettent en cause la liberté d’expression, la laïcité et le droit à l’éducation. Les institutions concernées, au premier chef le ministère de l’éducation nationale et celui de l’intérieur, doivent prendre des mesures claires. C’est aussi à la société civile de réaffirmer les principes qui la fondent et garantissent l’état de droit, et ceci au-delà de toutes les différences partisanes.

Les signataires : Joëlle Allouche-Benayoun, maître de conférences honoraire, chercheur associé, CNRS ; Isabelle Barberis, maître de conférences en arts du spectacle, université de Paris ; Martine Benoit, professeur en études germaniques, université de Lille ; Belinda Cannone, maître de conférences en littérature comparée, université de Caen ; Gilles Denis, maître de conférences, historien et épistémologue de la biologie, université de Lille ; Michel Dreyfus, historien, directeur de recherche émérite au CNRS ; Jeanne Favret-Saada, directrice d’études honoraire à l’EPHE ; Jacques Athanase Gilbert, professeur de littérature générale et comparée, université de Nantes ; Yana Grinshpun, maître de conférences en sciences du langage, Sorbonne Nouvelle ; Liliane Kandel, sociologue, directrice de recherche, CNRS ; Smaïn Laacher, professeur de sociologie, université de Strasbourg ; Laurent Loty, historien des idées, chargé de recherches au CNRS ; Danièle Manesse, professeure émérite de sciences du langage, Sorbonne nouvelle ; Céline Masson, professeur de psychologie clinique, université de Picardie Jules Verne ; François Rastier, linguiste, directeur de recherche honoraire, CNRS ; Isabelle de Mecquenem, professeur agrégé en INSPE, université de Reims Champagne-Ardenne ; Jean Szlamowicz, professeur de linguistique, université de Bourgogne ; Philippe Zard, maître de conférences en littérature comparée, Université Paris-Nanterre.

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s