genres du discours et propagande

Adultère au service de la propagande

Yana Grinshpun

 Le 3 août 2017 (18 :24) un journaliste de Libération titre son texte assigné à la rubrique Faits divers

« Un palestinien avoue le meurtre d’une colon israélienne mais nie avoir été son amant ».

Le fait divers est un genre du discours médiatique à contours flous (Lits 2001). En Analyse du Discours, on considère que le genre du discours est un dispositif de communication qui associe des formes linguistiques avec le fonctionnement social Ce dispositif, qui sert de maillon intermédiaire entre le texte et le discours s’inscrit dans le contexte socio-historique.

On y trouve, des événements relevant de la petite délinquance, de la violence urbaine, des accidents de la route, des drames conjugaux, de la criminalité etc. Selon A. Dubied (2004), ce genre s’inscrit dans le mode de fonctionnement de récit dont les personnages seraient en même temps des personnes identifiées et des figures stéréotypée. L’énonciation qui prend en charge l’information s’inscrit dans les imaginaires discursifs  qu’on suppose partagés avec ses lecteurs. En cela le fait divers excède l’impératif d’information neutre.

En quoi le drame conjugal ou l’adultère qui a eu lieu à quelques milliers de kilomètres de France pourrait intéresser le lecteur de Libération et pourquoi celui d’Israël plus que celui d’Espagne ou de Madagascar ? Après tout, l’adultère est un phénomène universel et n’est pas propre à une communauté culturelle particulière. L’explication se trouve dans les dénominations choisies par le journaliste. L’acte de nommer un événement qui exige un certain consensus social.  Les spécialistes de communication s’accordent sur le fait que les journalistes sont conscients des choix sémantiques et idéologiques, surtout lorsqu’il s’agit du conflit israélo-palestinien, car ils sont influencés par le public et leur action militante dans le cas de ce conflit. (Bourdon 2009 :89)

Dans l’affaire supposée d’adultère, nommer une jeune femme assassinée, « colon israélienne » construit la réception du texte par le public.

« Un Palestinien de Naplouse et une colon Israélienne qui coulent le parfait amour, c’est plutôt mal vu dans leurs milieux respectifs… Voilà pourquoi le couple aurait gardé sa liaison secrète. »

(https://www.liberation.fr/planete/2017/08/03/un-palestinien-avoue-le-meurtre-d-une-colon-israelienne-mais-nie-avoir-ete-son-amant_1587969

Il ne s’agit pas d’une femme et d’un homme, mais d’un palestinien et d’une colon. Imagine-t-on un titre pareil à la description d’un adultère dans des provinces du Tibet ? « Une tibétaine et un colon chinois coulent un parfait amour » ou l’inverse : « Une colon chinoise et un tibétain défient la société » ? Remplaçons « chinois » et « tibétain » par « russe » et « ukrainien » ou « français » et « comorien » et on aura le même résultat. Sauf que ces colonisations-là n’attisent pas autant de passions que celle, contestable tant sur le plan juridique que sur le plan sémantique, d’Israël dans la Judée-Samarie, que les journalistes français ont l’habitude de nommer Cisjordanie.

Le substantif « colon » renvoie à la représentation négative issue de deux types de discours  ambiants aujourd’hui : le discours post-colonial européen et le discours relatif au conflit israélo-palestinien qui se greffe sur ce premier.

La politique de colonisation est une politique honnie, elle renvoie à celle de l’impérialisme, à l’envahissement du territoire, à l’exploitation de cette dernière à des fins économiques. Voici  ce qu’en dit  le TLF

  1. [En parlant de l’action de pers.] Occupation, exploitation, mise en tutelle d’un territoire sous-développé et sous-peuplé par les ressortissants d’une métropole. Jamais colonisation n’a été plus heureuse, n’a porté de plus beaux fruits, que celle des Romains en Gaule (BAINVILLE, Histoire de France, t. 1, 1924, p. 15) :
  2. Est-ce donc un mal inévitable que toute colonisation se fasse ainsi par la violence et la ruse, et aboutisse en fin de compte à l’expropriation du vaincu?
    J. et J. THARAUD, La Fête arabe, 1912, p. 245.
  3. Voilà le style de cet exemplaire [le maréchal Lyautey] qui sut trop bien comprendre la différence qui existe entre respecter une race et la réduire en esclavage, entre la colonisationet le colonialisme.
  • COCTEAU, Poésie critique 2, Monologues, 1960, p. 166.

 

Même si les définitions lexicographiques ne remplacent pas la circulation des formules dans le discours, elles permettent de rendre compte de la manière dont les acteurs sociaux les utilisent en retravaillant le sémantisme des mots.

Colon est  selon le TLF,  Celui qui a quitté son pays pour aller occuper, défricher, cultiver une terre de colonisation :

ex : La Russie plus tard puisa à son tour dans l’Europe centrale des contingents de colons pour reconstituer son Ukraine, sa frontière des steppes.
VIDAL DE LA BLACHE, Princ. de géogr. hum., 1921, p. 99.

Ces définitions coïncident en effet avec la colonisation européenne des pays africains ou américaine ou espagnole des terres appartenant aux indiens. Or, l’Etat d’Israël n’est pas une métropole qui tient sous sa tutelle les territoires étrangers sans aucun lien historique et à des fins économiques, n’impose pas sa culture à d’autres peuples, n’administre pas le gouvernement de l’Autonomie Palestinienne. Voici ce qu’écrit G. Meynier en 2014 dans la revue algérienne d’anthropologie et de sciences sociales Insanyat  à propos de la colonisation française

« C’est une colonisation de peuplement dont la population atteint fin XIXème siècle presque le quart de la population algérienne. Il y a dans l’Algérie coloniale trois départements dits « français », des arrondissements, des communes : dans la logique jacobine française, il y a quadrillage du pays par une véritable administration, mais conçue pour la domination et la discrimination d’un peuple par un autre, d’une culture par une autre »

Décontextualiser les causes existentielles du conflit entre les juifs et les palestiniens, comme le font les journalistes en traitant la politique israélienne comme la politique coloniale française, recourir au lexique de colonisation de manière récurrente convertit Israël dans un état dont on met en cause la légitimité.

Par conséquent, le terme « colon » dénomme des êtres dont l’existence est illégitime, il se rapporte majoritairement à la population israélienne.

On ne peut qu’être d’accord avec Laurent Fidès qui rappelle dans son Discours intimidant

« De même que les noms des choses sont indicatifs de leur mode de fonctionnement, de même, leur mode de fonctionnement définit les choses et en fige le sens » (L. Fidès, 2014 : 110)

Dans cette perspective, l’argument de colonisation explique et justifie le meurtre des « colons ». Le seul attribut de la victime du meurtre qu’on trouve dans le titre c’est qu’elle est colon de sexe féminin. Quels que soient les motifs de ce meurtre : vol, envie de se débarrasser de la femme amoureuse, vengeance –tout cela s’efface par l’emploi du lexique installé dans la mémoire collective des lecteurs : « colons » sont des occupants, impérialistes, dominants, persécuteurs. L’adjectif relationnel « israélien » ou « juif » apparié au substantif « colon » subit une contamination sémantique du nom et se stabilise dans le sens négatif. Il faut comprendre l’exploitation linguistique du rôle de l’adjectif relationnel «israélien » qui, dans cet usage, est transposé dans la catégorie des adjectifs qualificatifs qui renvoient à des propriétés. « israélien »  et « juif » apposés au « colon » se figent en redoublant ainsi le sémantisme du mal.

Bibliographie :

Bourdon, J. (2009), Le récit impossible. Le conflit israélo-palestinien et les médias.  Bruxeles: Ina/ De Boeck.

Dubied, A. (2004), Les dits et les scènes du fait divers, Paris :Armand-Colin.

Fidès, L. (2014), Face au discours intimidant. Essai sur le formatage des esprits à l’ère du mondialisme, Paris : Toucan.

 

 

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