antisionisme, Médias et conflit israélo-palestinien, Université française

La mascarade de la mémoire d’Auschwitz : anatomie de l’antisionisme universitaire

Yana Grinshpun,

article publié dans l’Express https://www.lexpress.fr/actualite/idees-et-debats/yana-grinshpun-l-antisionisme-universitaire-une-mascarade-de-la-memoire-d-auschwitz_2174678.html

On ne compte plus les conférences de philosophes, linguistes, historiens, psychanalystes annulées à cause de leur non-conformité à la morale universitaire. Les médias le font savoir, certains collègues universitaires protestent, d’autres subissent en attendant l’heure du départ à la retraite. Ainsi va ce brillant monde universitaire censé produire des savoirs et former des élites intellectuelles.

Mais voilà qu’il y un point qu’on n’aime pas du tout aborder à l’université. On fait tout pour éviter de publier les travaux d’analystes du discours, d’historiens, de spécialistes des médias ou de sociologues qui montrent comment l’antisémitisme s’est travesti dans les habits humanistes et vertueux de l’antisionisme. Certains experts responsables de revues de communication et d’analyse du discours, de collections universitaires respectables font des pieds et des mains pour censurer tout travail qui montre comment pendant des décennies les médias et le système éducatif français ont construit la représentation négative d’Israël et des Juifs qui y vivent. Et qui ont revisité l’histoire de ce pays. (Voir ici par exemple).

Seuls sont considérés comme « respectables » les Juifs morts dans les chambres à gaz ou ceux qui produisent des textes accusateurs de tout ce qui se fait en Israël. Sur un corpus de quatre cent articles de presse de ces dernières années, analysé par nos soins, aucun article ne dit quoi que ce soit de positif à propos d’Israël. Bien au contraire, on n’y voit que des clichés éculés sur le « meurtre des enfants palestiniens » (Mohammed Merah l’a bien appris des médias),  sur la « puissance occupante » (de sa propre terre …),  sur « Jérusalem occupé », alors qu’il s’agit de la capitale de l’État d’Israël, sur « l’arrachage des oliviers » (quand il s’agit des conflits de voisinage) , sur « l’apartheid » alors que les Palestiniens travaillent et étudient en Israël et que certains appellent même à boycotter les universités où ils sont inscrits. Sacré apartheid ! Une étudiante en Master m’a raconté qu’en travaillant pour l’Humanité, elle était censée, en guise d’exercice de stage, écrire un article sur l’arrachage d’oliviers par les « colons ». Elle ne connaissait de colons qu’en Algérie, et n’avait aucune connaissance sur les arbres d’Israël, ni d’ailleurs, mais telle était la consigne de la rédaction.

Les universitaires sont des lecteurs et des usagers actifs des médias. Parmi ceux qui vilipendent sans cesse Israël en l’accusant de tous les maux, la grande majorité n’a jamais mis les pieds en Israël sous le prétexte « humaniste » que c’est un pays d’« apartheid ». C’est tout à fait leur droit d’être dans la haine identitaire ou dans le déni. C’est même leur jouissance. L’on ne peut pas la leur dénier. Mais ils n’aiment pas qu’on la perturbe.

En 2017 s’est tenu à Cerisy-la- Salle un colloque important sur les « Discours meurtriers », organisé par Béatrice Turpin, Laurence Aubry et Gabriela Patiño-Lakatos. Il était consacré à Victor Klemperer, philologue juif qui a survécu à l’extermination et laissé un journal important sur la nazification de la langue allemande pendant la période nazi. Il y avait beaucoup de spécialistes de la Shoah, et de Klemperer. On y a lu des récits de rescapés, on y a communié avec ferveur dans le devoir de mémoire. Mais il eut aussi un exposé sur la manière dont le conflit israélo-palestinien est construit par les médias, sur la manipulation du lexique, des faits et des procédés discursifs. Dans le sillage même de Klemperer. Ce travail était fondé sur un important corpus d’articles ; l’analyse de corpus montrait les choix lexicaux, argumentatifs et idéologiques des médias. Le dispositif d’argumentation était fondé sur les discours des terroristes français qui justifiaient leurs actes soit oralement, soit par écrit, soit en laissant des vidéos. Notamment sur celui de Mohammed Merah, qui expliquait au Raid pourquoi il tuait les Juifs. Ce texte, le seul parmi tous les textes présentés aux colloque, n’a pas été publié, car les experts relecteurs ont décidé qu’il « n’y avait pas d’argumentation sérieuse qui étayait les propos », et que cette analyse relevait de « l’avis militant et biaisé ».

L’humanisme universitaire concernant les Juifs est d’une nature particulière : il est inspiré par « la mémoire d’Auschwitz », il s’en réclame. C’est au nom de « la mémoire d’Auschwitz », par exemple, qu’un collègue linguiste, Damon Mayaffre, a refusé de faire le compte rendu de l’ouvrage de G.E. Sarfati, philosophe du langage, auteur du livre : Six leçons sur le sens commun. Esquisse d’une théorie du discours. Ce collègue s’était engagé à en faire la recension dans la revue Corpus qu’il dirige. Mais ayant « découvert » que l’auteur, Georges-Elia Sarfati, est par ailleurs un analyste du phénomène antisioniste, il s’est ravisé et lui a fait savoir que, compte tenu de sa position « sioniste », il était obligé de se dédire, assumant de reprendre à son compte les principes du BDS et justifiant sa décision par le fait que l’échec de « la solution à deux états » était du fait des « sionistes » comme Sarfati. On voit l’absurdité de la situation, il s’agit d’un contexte d’échanges scientifiques. L’ouvrage à recenser ne porte d’aucune manière sur des questions d’actualité politique, son objet est la philosophie du langage. Le boycott de son auteur s’inscrit dans l’histoire de l’archive judéophobe, consistant dans une politique de discrimination et de mise à l’index de « la science juive » (aujourd’hui « sioniste »). Par ailleurs, appeler un citoyen franco-israélien « sioniste » n’a guère plus de sens que de qualifier un citoyen français de « jacobin ». Quant à la « mémoire d’Auschwitz », elle est devenue l’argument pervers des boycotteurs moralisateurs.

Il est également étonnant que le « sionisme » soit pour ces universitaires un mouvement « d’extrême droite ». Les Juifs qui défendent le droit à l’existence d’Israël et son droit de se défendre contre les attaques incessantes de ses voisins seraient-ils des « fascistes d’extrême droite » ? On en déduit une position paradoxale : c’est seulement lorsqu’ils ne se défendent pas et meurent comme victimes souffrantes, comme à Auschwitz, qu’ils sont dignes d’exister, d’être considéré comme des « bons juifs » ou des « Juifs fréquentables ». Au demeurant, il faut vraiment ne pas connaître l’histoire des siècles passés pour s’enliser dans une telle ritournelle. David Ben Gourion, fondateur de l’État d’Israël, Golda Meïr, femme d’État israélienne, tous les deux de gauche et sionistes convaincus ne sont plus là pour rire aux éclats en entendant ces représentants du « savoir », légitimé par leur statut d’universitaires.

Le sionisme est une philosophie politique, inspirée des Lumières, qui a permis l’existence de l’État juif. Israël est son aboutissement et le « sionisme » fait aujourd’hui partie intégrante de l’histoire universelle. Se dire « antisionistes », comme nos collègues, c’est contester l’existence de cet État. Et c’est au nom de cette contestation parée de toutes les vertus et de toutes les qualités morales, qu’ils se permettent de discriminer leurs collègues avec l’approbation générale et le haussement d’épaules silencieux de nombreux témoins. Mais peut-être ignorent-ils que l’antisionisme s’enracine d’abord dans la doctrine du «complot juif ». Pour un rappel historique, lire Pierre-André Taguieff Judéophobie. Nouvelle vague, 2018, éd. Fayard.

L’existence d’Israël actuel n’est pas le résultat de la Shoah, elle n’est pas non plus le résultat des horreurs d’Auschwitz et de tant d’autres camps d’extermination, elle n’est pas non plus une concession magnanime du gouvernement britannique, ni de sa politique extérieure. L’État d’Israël est l’aboutissement de l’idée sioniste, qui précède d’un siècle « la mémoire d’Auschwitz » qu’aiment tellement nos collègues, les mêmes qui abhorrent la réalité d’Israël. C’est dire que pour ces « belles âmes humanistes », un bon juif c’est un juif mort.

Les travaux des Juifs vivants sont publiés quand ils signent les pétitions anti-israéliennes ou quand ils renient leurs origines, comme le très médiatique Shlomo Sand, qui confond l’histoire avec la biologie, la biologie avec la religion, et la religion avec ses fantasmes, et qui annonce urbi et orbi que le peuple juif n’existe pas. Alors, ils reçoivent des prix et des invitations de l’Humanité, les salles universitaires les accueillent à bras ouverts, France Culture les écoute attentivement, l’École Normale Supérieure leur ouvre ses portes. Pourvu que le déni continue et leur exigence morale dévoyée remplace le savoir.

Il est très utile de lire quelques pages de Shmuel Trigano sur les larmes de crocodile des adorateurs antisionistes d’Auschwitz. Le philosophe a bien décrit le phénomène:

« Malheur à la victime née si elle s’affirmait comme un sujet autonome ; elle passerait alors pour le bourreau ! Les prêtres de la mémoire ne sont là que pour défendre des victimes. Elles doivent donc rester dans leur rôle. On comprend pourquoi. En compatissant pour des victimes sans défense, ils s’identifient à elles contre le bourreau qu’ils pressentent en eux et dont ils se distinguent alors. Le destin subi des victimes réelles se voit alors crédité d’une vocation expiatoire. Par le sacrifice de leur subjectivité, elles assurent le salut moral de la société européenne. Mais en se rebellant contre leur sort, elles portent atteinte à l’existence collective et deviennent monstrueuses. Les philosophes de l’abus de mémoire identifient ainsi systématiquement les Juifs à un danger majeur pour la démocratie ». (Les frontières d’Auschwitz, 2005,Le livre de poche)

Il faudrait peut-être poser une question à ces collègues, drapés dans leur humanisme de caniveau et leur « objectivité »  doxique : Faut-il être mort, et de préférence à Auschwitz, pour avoir le droit d’être recensé ou celui de publier dans les ouvrages et les revues universitaires sur le sujet du conflit israélo-arabe, sans risquer les indignations unilatérales des virtuoses de la double morale adoubés par l’institution universitaire ?

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