écriture inclusive, inclusivisme, néo-féminisme, question juive

De quoi l’écriture inclusive est-elle inclusive ?

par Yana Grinshpun, Georges-Elia Sarfati et Jean Szlamowicz

« Les révolutionnaires sont actifs seulement en apparence, en réalité ils sont passifs, ils ne sont que les instruments d’une force qu’ils ne connaissent pas » Nicolas Berdiaev, Considérations sur la révolution russe, in Le Nouveau Moyen Age (1924)

La prétention de l’écriture inclusive en tant que pratique « innovante » et « créative » à révolutionner les usages dominants de notre société patriarcale s’est récemment durcie, mais après tout « une foi neuve n’est-elle pas toujours intransigeante ? ».[1] Elle s’inscrit pourtant dans le vaste mouvement initié par la philosophie de la déconstruction, aujourd’hui prolongé par un projet radicalisé de déconstruction du sujet et de l’Homme générique revendiquant à la fois l’individualisme radical et la massification sans frontières.

C’est dans cette situation paradoxale qu’apparaissent les revendications identitaires de ceux qui se considèrent comme invisibles dans un monde où être vu constitue l’une des valeurs fondamentales de la modernité « progressiste ». Les invisibles déversent ainsi leurs revendications militantes dans les journaux, les réseaux sociaux, les programmes politiques ou au fil d’essais d’auteurs se voulant qui sociologue, qui philosophe, linguiste ou historien.

L’invisibilité est ainsi revendiquée comme un état ontologique, et aussi comme un concept, fabriqué par ceux qui se considèrent comme victimes d’une société oppressive, fondée sur le « patriarcat », l’« homophobie », le « racisme systémique », la « domination masculiniste ».

Pour pallier cette situation d’oppression chronique et systémique, ces discours de la minorité, dont la parole s’est libérée au point de se muer en hurlement, s’en sont pris à la langue et à l’écriture du français qui seraient les vecteurs des inégalités et de la répression des « différences ». On passera sur l’arsenal lexical de l’oppression dont l’opaque exhibition jouit de son ostentation — « androcentrisme », « violence symbolique », « patriarcat systémique » — croyant trouver une profondeur intellectuelle dans la pomposité du vocabulaire qui trahit le potache khâgneux content de ses trouvailles.

La langue chargée

Après moult débats sur le sexisme de la langue, les véritables oppresseurs des minorités invisibles ont enfin été découverts : la grammaire et l’orthographe du français seraient des instances de concrétion de l’injustice sociale. Il s’agira donc de déconstruire la grammaire en remplaçant les structures existantes qui véhiculent l’injustice par d’autres structures, exprimant un ordre social régénéré, et par une refonte de l’orthographe.

Dans un délire ontologique cratylisant, le Haut conseil à l’Égalité des Hommes et des Femmes a solennellement décrété que les mots de genre masculin doivent correspondre à des êtres masculins et les mots de genre féminin aux êtres féminins (principe de parité) ; que l’écriture du français doit inclure les femmes qui étaient « invisibilisées » par l’orthodoxie orthographique (principe de justice) ; que les accords des adjectifs de genres différents doivent se faire soit au féminin, soit par proximité (principe de compétition) ; que le générique masculin était une violence faite aux femmes et qu’il fallait le remplacer par le féminin générique (principe de revanche) ; le lexique doit être purgé de ses scories masculinistes (les termes impropres et sales du français avaient déjà été nettoyées par l’Académie Française au XVIIe siècle) et enrichi par de nouveaux termes qui correspondraient mieux à de nouvelles réalités sociales et sexuelles.

Résumons. Ce chantier à l’effervescence révolutionnaire et créative est très éloigné du terrain des sciences du langage, puisqu’il entend rétablir la justice sociale pour les personnes « qui sont les principales victimes de l’exclusion […) les femmes », comme l’annonce le linguiste Jean-Marie Klinkenberg, et doit devenir un trait d’union « entre des groupes qui n’ont rien à voir entre eux si ce n’est une conscience du genre et une éthique en lutte contre toutes les discriminations » (Alpheratz). Si les néologismes correspondant aux réalités nouvelles constituent un fonctionnement normal de la langue, si l’émergence de noms au féminin est un processus naturel de la langue qui nomme ce qu’elle doit nommer, le reste des propositions ne relève pas des compétences de la linguistique mais d’une revendication d’un autre ordre.

Inclusivisme et cancel culture

L’écriture inclusive est la mise en script d’une idéologie qui a peu à voir avec les structures de la langue, mais désire imposer une vision moralisatrice du monde. Son usage ostentatoire et chaotique, qui ne correspond souvent à aucun découpage phono-morphématique, contribue essentiellement à l’image morale, égalitariste, féministe, bref, à l’éthos d’une communauté qui se veut progressiste.

Parler de linguistique selon les catégories de la morale et non de la rigueur méthodologique devrait annuler la validité des propos de ces groupes en quête de réparation des maux imaginaires causés par la grammaire. Ils s’en excitent pourtant d’autant plus qu’ils croient rejouer la vertu outragée des « modernes » brimés par les barbons. En réalité, ils incarnent surtout le retour d’un ordre moral inquisiteur : la Sainte Ligue, fût-elle désormais queer, est bien décidée à extirper l’immoral pour imposer une nouvelle ère de pureté où seules ses théories auront cours. À l’image d’un Geoffroy de Lagasnerie,[2] on n’hésite plus à revendiquer la pratique de la censure : il ne faut pas encourir le courroux du camp du Bien. Il est vrai que la création d’un index d’hérésie idéologique clarifierait le débat public. Les inclusivistes l’ont déjà mis en place avec le zèle des meutes.

Il est curieux de remarquer que ce courant souffre d’une forme de contradiction entre une profession de foi qui se présente comme « linguistique » et descriptive et son prescriptivisme radical. L’inclusivisme propose en fait d’étudier ses propres pratiques scripturaires et lexicales comme le point de départ de l’instauration d’une nouvelle norme — au détriment de la réalité de la langue commune.[3] Il s’agit donc d’étudier un sociolecte en train de se créer et décréter cette pratique expérimentale comme nouvelle norme : une sorte de français de caste hyper-moderne, revendiquant avec nombrilisme ses diverses appartenances sexuelles comme fondement suprême d’un changement d’épistèmé, nourri par la certitude d’incarner la modernité et le progrès scientifiques. On est loin du doute cartésien ou de la simple modestie.

Ces revendications s’appuient sur la disqualification des meilleurs esprits de la linguistique qui a produit un savoir colossal sur le fonctionnement du français. C’est ainsi que notre tribune[4] décrivant certains défauts constitutifs de l’écriture inclusive s’est trouvée dénoncée par deux textes virulents mais dénués d’argumentation grammaticale.[5] Les linguistes qui se sont permis de critiquer les soubassements scientifiquement erronés et idéologiquement vains des inclusivistes auraient ainsi « annulé tous leurs travaux ». Au contraire : c’est en parfaite cohérence avec les acquis de la linguistique que ces signataires se sont exprimés. Visiblement, le désaccord est une tare suffisante pour mériter l’excommunication. C’est du reste le propre des idéologies prophétiques. Comme le remarquait Raymond Aron dans son célèbre chapitre sur l’aliénation des intellectuels et de leur quête d’une religion laïque, une première phase se construit où « tout prophétisme porte condamnation de ce qui est, dessine une image de ce qui doit être et sera, choisit un individu ou un groupe pour franchir l’espace qui sépare le présent indigne de l’avenir rayonnant. ». Dans la deuxième phase, soit l’idéologie devient « raisonnablement prosaïque », soit elle se radicalise : « le parti-Église durcit la doctrine en dogme, élabore une scolastique ; animé d’une vie passionnée, il rallie d’immenses cohortes ». On aboutit alors à une « psychologie de secte plutôt que d’Église universelle. Le militant se convainc d’appartenir au petit nombre des élus chargés du salut commun. » [6]

Fort de ce socle vertueux, sur les réseaux sociaux, certains inclusivistes se sont livrés, dans le fils de ces contre-tribunes, à des attaques ad hominem relevant d’une rhétorique stalinienne éculée. En quoi ce déchaînement pulsionnel est-il signe de modernité et de progrès, puisqu’il rompt avec tout principe de rationalité, et s’affranchit de toute considération d’éthique personnelle et sociale ?

On lit ainsi sur Twitter que les linguistes n’adoptant pas le crédo inclusiviste seraient des « collabos », embrigadés par les auteurs de la tribune initiale, suppôts du monde réactionnaire. Ce mépris marqué du sceau de l’ignorance, uniquement fondée sur la croyance en sa propre importance, s’inscrit dans le mouvement de la cancel culture dont les représentants décident qui est digne de confiance et qui ne l’est pas. De fait, l’inclusivisme est la forme de la cancel culture qui s’applique à la langue : le déboulonnage de la grammaire est solidaire de la déconstruction de la culture occidentale, post-marxisme d’argumentation victimaire et sans autre projet social que l’instauration d’une nouvelle hiérarchie identitaire. Cet élan de fanatisme manichéen a déjà déferlé dans la culture française par le passé et constitue un avatar du purisme zélé qu’exhibait le parti des dévots, de la Révolution nationale ou des stalinistes.

Certes, ce militantisme se cache derrière la récurrence de mot « scientifique » qui s’oppose majestueusement à la linguistique « désuète » et « réactionnaire ». Mais de quelle conception de la science s’agit-il ? Le champ social de la science institutionnelle regorge d’idéologies théoriques qui prétendent au titre de « Science » (créer un nom composé en studies semble suffire à fonder une épistémologie). Les théorisations qui ont pour objet l’écriture inclusive sont des idéologies théoriques qui ne décrivent que leurs propres pratiques. Rappelons ce que disait Ramyond Boudon des idéologies : « […] les idéologies sont des doctrines plus ou moins cohérentes combinant à doses variables des propositions prescriptives et des propositions descriptives […] et le mot idéologie s’est imposé parce qu’il désignait commodément l’ambition nouvelle, apparue avec la modernité, de fonder sur la Science un ordre social qui ne paraissait plus pouvoir reposer sur la Tradition ».[7]

Les linguistes sont tenus de rendre compte des observables de la langue, mais aussi de vérifier les hypothèses — certainement pas de créer des observables au nom de la sexualité ou d’opérer un tri entre les formes grammaticales pour déterminer celles qui seraient porteuses de moralité (et de quelle moralité exactement?).

Faux débat

En vérité, le débat sur l’écriture inclusive est un faux débat, au mieux la queue de comète d’une néo-déconstruction, qui cumule à souhait les motifs d’attaque contre la tradition culturelle occidentale. Pour le comprendre, il faut se saisir d’un indice rhétorique, qui fait signe de loin, comme le trait symptomatique du lieu d’énonciation tacite des détracteurs.

Lorsqu’on s’intéresse à toutes les réactions produites, à la suite de la publication du texte signées par quatre noms, on observe sur les réseaux sociaux, qui se sont affranchis du respect de principe et de la retenue exigés par le débat entre pairs, l’expression d’une inquiétante familiarité.

Des quatre auteurs — Grinshpun, Neveu, Rastier, Szlamowicz — les plus virulents parmi nos adversaires extraient uniquement deux noms : Grinshpun et Szlamowicz, et vont chercher parmi les 27 autres signataires, le seul nom de Sarfati. Ensuite, après l’extraction de ces noms, le texte « critique » de la page Facebook d’Eliane Viennot annonce qu’ils sont le Diable « qui mène la danse », auxquels de crédules linguistes ont vendu leur âme.

Ce choix se laisse interpréter car il est riche d’une stratégie de chosification, d’interpellation et de dérision, qui participe d’une archive bien étayée par le tropisme de la délation — et que nous n’avons personnellement aucun mal à reconnaitre. Cet usage du nom mis au pilori s’inscrit ainsi dans une mémoire historique et une tradition discursive qui est peut-être la dernière branche de la tradition européenne, certes pas la meilleure, à laquelle se rattache ces libelles. Il ne leur manque plus que de badigeonner quatre lettres au pochoir sur la couverture de certains livres pour appeler au boycott…

Il y a plus encore : le fait que les deux auteurs du texte et les modérateurs du blog Perditions idéologiques soient qualifiés de « fascistes », de « réactionnaires », trahit sur un registre différent de la contre-argumentation la stase idéologique qui sert de fondement à ces pâles détracteurs. La binarisation de l’humanité en « fascistes » et « progressistes », témoigne d’une formidable incapacité à entrer dans un débat d’idées contradictoire. Ni «la » science, ni les véritables scientifiques ne procèdent avec de telles méthodes. Ou alors, si la science est vraiment de la partie dans cette affaire, son ultime avatar ici participe d’une soumission sans fard aux diktats d’un groupe de pression dont la parole aspire à faire force de loi, par le coup de force. Il y assurément dans cette façon de faire de fortes marques de dépendance à l’égard de l’esprit d’inquisition, et d’aliénation au sens commun le plus commun.

Ces libérateurs de l’humanité ignorent-ils à ce point que c’est la signature même des totalitarismes du XXe siècle de départager l’univers scientifique en tenants de la « véritable science » et tenants de la « science bourgeoise» (ou de la « science juive », selon que l’assaut anti-démocratique se déclenche au nom de la classe ou au nom de la race). Rappelons à nos jeunes collègues (dont la jeunesse semble constituer à leurs propres yeux un « argument » pertinent en faveur de leur démonstration) que la désignation de l’adversaire par le vocable « fasciste » est une invention du régime stalinien dont la rhétorique efficace dans l’ex-URSS a été transportée sur le sol français par le PCF, dont l’université française fut longtemps une annexe.

Question donc, et question ouverte, qui ouvre un immense débat : de quoi une certaine conception de l’écriture est-elle inclusive ? Qu’est –ce que cette conception implique, et même suppose, pour s’exhiber comme un allant de soi souhaitable à elle toute seule ?

***

Nous proposons ici quelques pistes pour l’amorcer : cette conception inclut la critique et la haine du « patriarcat » (patriarcat fantasmé, au demeurant), la haine des identités culturelles (sauf de celle des anciens colonisés), la haine de la tradition hébraïque et chrétienne, et surtout, une hargne commodément formulée en « antisionisme » (création nazie, staliniste et palestiniste, cette dernière conformation s’étant constamment nourrie à ces deux mamelles). Formulons ce qu’ils peinent à masquer : s’ils trouvent nos personnes « abjectes » et « nauséabondes », c’est au regard d’articles où nous rétablissons certaines vérités, dont l’histoire de l’irrédentisme jihadiste et antisémite des attaques envers Israël. La radicalité des inclusivistes semble s’aligner sur une identification avec ce camp mythiquement opprimé et dont les agressions sont, pareillement, soutenues par les subventions européennes et l’air du temps victimaire.

Visiblement, Grinshpun, Sarfati et Szlamowicz sont « le Diable ». Ils sont « abjects ». Ils sont « fascistes ». Des dénominations et des qualificatifs de ce registre font partie de la panoplie des épithètes utilisés par ceux qui appellent ainsi les Juifs, et qui dénient aux Juifs le droit de vivre sur leur Terre en y exerçant leur souveraineté. L’étayage de la binarisation va généralement de pair avec une appétence particulière pour le processus de la projection psychologique qui nous en apprend somme toute davantage sur ses auteurs que sur ceux qu’elle vise et prétend disqualifier.

Pour ces tenants des identités nouvelles, déracinées, fluides et naturelles, l’existence d’une entité culturelle singulière est une offense ontologique, une anti-valeur qui ne prend pas au sérieux la revendication de la vacuité post-moderniste. Cette dernière détestation se laisse aisément déduire de la dénonciation collatérale du site « Perditions idéologiques ». On voit donc bien tous les impensés, ou les implicites, qui organisent et traversent cette pseudo-critique, prompte à naturaliser ses présupposés pour les ériger en armes de guerre dont l’efficacité trahit d’abord l’indigence intellectuelle et l’inculture des « progressistes », c’est-à-dire des nouveaux conformistes du non-conformisme.


[1] Raymond Aron, L’opium des intellectuels, Gallimard, p. 366 (1955-1968).

[2] Mercredi 30 septembre 2020, sur France Inter : « Moi je suis contre le paradigme du débat, contre le paradigme de la discussion. […] j’assume totalement le fait qu’il faille reproduire un certain nombre de censures dans l’espace public, pour rétablir un espace où les opinions justes prennent le pouvoir sur les opinions injustes. […] pour moi, ce qui compte c’est la justice et la pureté, ce n’est pas la loi. »

[3] Cela constituerait « un programme de travail pour la linguistique d’aujourd’hui », Médiapart, 25 septembre 2020 (« Au delà de l’écriture inclusive: un programme de travail pour la linguistique d’aujourd’hui »)

[4] Parue dans Marianne le 18 septembre 2020 sous le titre « Une « écriture excluante » qui « s’impose par la propagande » : 32 linguistes listent les défauts de l’écriture inclusive ». « Les meilleurs esprits de la linguistique française » ne sont pas les trois auteurs de ce texte, mais les signataires qui ont co-rédigé le texte de la tribune avec Grinshpun et Szlamowicz et dont l’œuvre est connue par le milieu linguistique, ainsi que ceux qui ont bien voulu apposer leur signature sur ce texte, comme G. Kleiber, P. le Goffic ou J. Authiez-Revuz…

[5] Le texte de Médiapart, déjà cité, et celui de Eliane Viennot https://www.facebook.com/profile.php?id=100015745391001, publié le 19 septembre

[6] Op. cit, pp. 362-265..

[7] L’idéologie ou l’origine des idées reçues, Fayard, 1986, pp. 86, 101.

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