antisionisme, mythologies contemporaines

L’antisionisme dernier ciment des Européens ?

par Liliane Messika

« Il leur faudrait une bonne guerre »

Cette expression, courante jusqu’à la deuxième guerre mondiale, est le paradigme de la beaufitude, mais pas seulement. Généralement prononcée par des « vieux » (de plus de 40 ans), elle était entendue comme une volonté tyrannique de la part d’irréductibles ringards, à une époque où la tendance était à la suppression du service militaire obligatoire.

Les baby-boomers sont la première génération à n’avoir pas connu de guerre : nés après les deux conflits mondiaux, ils ont vécu les trente glorieuses, période d’abondance pendant laquelle ne manquait ni le nécessaire, ni même le superflu et où l’on ne connaissait encore ni chômage, ni sida.

Faut-il être aigri pour souhaiter le malheur suprême à un peuple que ses élites ont convaincu que « la guerre est toujours la pire solution » (Jacques Chirac) et que « quand les riches se font la guerre, ce sont les pauvres qui meurent. » (Jean-Paul Sartre) 

Le malheur fait maigrir, le bonheur c’est l’inverse

Si la tuberculose était la maladie de l’entre-deux guerres, notre ennemi N°1, jusqu’à l’apparition du coronavirus était l’obésité, un problème de santé publique encore inquiétant.

Les besoins primaires (se nourrir, se loger), secondaires (s’éduquer, communiquer), voire tertiaires (loisirs) de la grande majorité de nos concitoyens sont comblés. Depuis 1981, le pouvoir n’a plus à se soucier de leur survie, ni de la pérennité de l’État, aussi se concentre-t-il sur sa propre perpétuation. Pour cela, rien de plus efficace que de constituer un réservoir inépuisable de suffrages, par la dépendance croissante des votants à son égard.

La France est le champion du monde des dépenses sociales : autour de 750 milliards par an (741 milliards en 2018[1]). Seul le Danemark offre un prorata de prestations par citoyen comparable au nôtre. S’il n’y a pas de Gilets Jaunes au pays d’Hamlet, c’est parce que les citoyens sont satisfaits du retour sur investissement de leurs impôts.

Mais justement, en France, ce n’est pas un retour sur investissement, c’est, pour une large part, un versement à fonds perdus : « Fin 2017, la France distribuait 81 milliards d’euros de prestations sociales non contributives, c’est-à-dire non soumises au versement de cotisations sociales préalables, mais financées par la solidarité nationale.[2] » 

Éducation : responsabilité et compétition versus assistanat et égalitarisme

Le slogan qui a porté Trump au pouvoir parlait de rendre sa grandeur à l’Amérique. Un politicien qui aurait ce genre d’ambition, dans notre pays, est inenvisageable, car notre système éducatif a gagné son combat contre l’excellence et le patriotisme. Les outils utilisés au cours de ces quatre décennies étaient invincibles : le pédagogisme a « mis l’élève au centre du processus », les notes ont été supprimées, « sélection » et « autorité » sont devenus des gros mots, qui condamnent ceux qui les prononcent au ridicule et à l’opprobre et le « savoir » est descendu dans la rue, au nom d’un égalitarisme sourcilleux, qui remplaçait la littérature par le rap, l’Histoire par la mise à bas du roman national et les professeurs par des médiateurs bienveillants qui avaient tout à apprendre DE leurs élèves et non À ceux-ci.

L’antiracisme est devenu une religion inquisitrice, où les Blancs, les Juifs et les hétérosexuels sont appelés à se repentir sous peine d’excommunication sociale. L’horizon professionnel d’une part grandissante de la population est la fonction publique pour les ambitieux et le chômage pour les autres.

Réchauffement sociologique : le niveau baisse

Moins de connaissances, moins d’autorité… Tout étant devenu égal à tout, Victor Hugo à Astérix et Baudelaire à Aya Nakamura, aucun critère de qualité n’a cours et rien n’empêche le complotisme d’être une opinion comme une autre. Chaque événement marquant depuis la marche sur la lune (1969) a été contredit par des théories conspirationnistes : en 2006, le sondeur américain Pew a interrogé, au sujet de l’attentat du 11 septembre 2001, des échantillons représentatifs de différents États musulmans et de communautés musulmanes dans des États occidentaux. 56% des musulmans britanniques interrogés pensaient qu’on leur avait menti. Comme eux, 46% des musulmans français, 44% des musulmans allemands et 35% de leurs coreligionnaires espagnols refusaient de croire à la culpabilité des Arabes[3].

Le complotisme est le premier parti au monde

En 2015, un sondage a montré que 50% des Américains croyaient en au moins une théorie du complot, comme 30% des Allemands, 60% des Anglais et 76% des Français[4].

Le nouveau virus et l’attitude hésitante des dirigeants devant la pandémie ont exacerbé cette tendance. L’antisémitisme traditionnel a repris une force et une vigueur qu’il n’avait jamais perdues et, sous couvert d’antisionisme, tous les vieux poncifs ont été recyclés. L’empoisonnement des puits, populaire au Moyen-Âge et les Protocoles des Sages du Sion, écrits par la police secrète du tsar en 1903. Cela a fusionné en un virus créé par les Juifs pour contrôler le monde et pour « se faire un max de thunes en vendant le vaccin »… qu’ils n’avaient pas.

Comme on ne prête qu’aux riches, Valdas Rakutis, membre du parlement lituanien, président de la commission de la mémoire historique de son pays, a trouvé pertinente la date du 27 janvier (celle de la libération d’Auschwitz par les troupes soviétiques, choisie pour commémorer les victimes de la Shoah), pour prétendre que les 95% de juifs lithuaniens qui y ont péri étaient responsables de leur sort : « Il n’y avait pas de pénurie d’auteurs de l’Holocauste parmi les Juifs eux-mêmes, en particulier dans les structures d’autonomie gouvernementale du ghetto. Nous devons nommer ces personnes à voix haute et essayer de ne plus avoir affaire à des gens comme eux.[5] »

S’il n’en reste qu’un, suivez le regard des complotistes…

Seul un ennemi commun pourrait permettre au peuple (français, mais pas que) de rassembler ses clans, lobbies, classes et corporations, dressés les uns contre les autre depuis des décennies. Pour l’instant, c’est les Juifs qui servent de bouc émissaire, mais ils ne nuisent qu’en imagination.

C’est là que nos aïeux eussent parlé de la nécessité d’une « bonne guerre »…

Seuls les pays où l’enseignement s’appuie sur la science et l’histoire ont une chance de fournir à leurs jeunes générations des bases assez solides et un esprit critique assez développé pour qu’elles ne sombrent pas dans la haine de l’Autre et les délires complotistes.

En 2021, un des rares États encore ancré dans le rationnel est celui qui est accusé de tous les maux par tous les autres. C’est celui qui a toujours des ennemis pour lui faire la guerre, depuis sa déclaration d’indépendance. Cela l’a toujours forcé à voir le monde tel qu’il est et non à travers des fantasmes.

Il est donc logique de penser qu’il restera debout quand tous les autres seront à genoux… et qu’il leur donnera ainsi la preuve qu’ils avaient raison de le craindre !


[1] https://www.lesechos.fr/economie-france/social/la-france-parmi-les-pays-qui-depensent-le-plus-pour-la-protection-sociale-1141918

[2]https://www.lefigaro.fr/conjoncture/en-2017-la-france-a-distribue-pas-moins-de-81-milliards-d-euros-de-prestations-sociales-20190906

[3] https://www.nytimes.com/2006/06/22/world/europe/22cnd-pew.html

[4] https://besacenter.org/perspectives-papers/conspiracy-theories/

[5] https://www.jta.org/2021/01/27/global/in-holocaust-memorial-day-speech-lithuanian-lawmaker-says-jews-and-communists-share-blame?utm_source

7 réflexions au sujet de “L’antisionisme dernier ciment des Européens ?”

  1. Merci pour cet article inspirant. Croire en une théorie du complot n’est pas forcément problématique, cela dépend de la théorie du complot et de la réflexion sur laquelle se fonde cette croyance. Par exemple, je ne mettrais pas dans le même sac ceux qui croient aux protocoles de sages de Sion et ceux qui posent des questions sur le 11 Septembre.
    Dans ce dernier cas, la version officielle présente tout de même quelques incohérences, qui n’ont pas à ma connaissance de réponses officielles (voir le site reopen.org).

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