antisionisme, écriture inclusive, identité, post-modernisme

Identité contre identités

Par Liliane Messika

L’identité est à la fois unique, plurielle et commune

Issu d’un papa (en français, parent n°1) bas latin, Identitas, et d’une Maman latine classique, Idem, le concept d’identité désigne exactement « le rapport que présentent entre eux deux ou plusieurs personnes qui ont une similitude parfaite[1] Le Larousse propose, pour illustrer sa définition, « l’identité de goûts entre deux personnes ». On lui suggère aussi l’identité de vues, qui identifie un public à son média préféré et explique pourquoi un lecteur de Télérama ou du Monde lévite sur une planète qui n’a rien d’identique à celle où évolue le lecteur de Perditions idéologiques ou de Valeurs Actuelles.

L’identité d’un individu, ce qui fait qu’il choisit Perditions et non Télérama, ou l’inverse, c’est un ensemble de caractères et de valeurs qui le définissent : le « caractère permanent et fondamental de quelqu’un, d’un groupe, qui fait son individualité, sa singularité » et le dictionnaire d’offrir comme exemple « identité nationale ». Identité nationale ? Vade retro Satanas !

Les générations n’ont pas comme seule identité la date de naissance de leurs membres, mais aussi les événements marquants par lesquels ils se repèrent dans le temps. Dates et événements peuvent se superposer, cela a été le cas pour les deux conflits mondiaux. Mais les événements s’accélèrent en diminuant d’intensité : en France, six ans séparent la génération « guerre d’Algérie » de celle qui a « fait Mai 1968 ». Les lecteurs de Perditions et de Valeurs n’ont pas oublié la première, alors que pour ceux du groupe Le Monde, Mai 68 correspond à un Big Bang indépassable.

Certains distinguent entre « génération Mitterrand » et « génération Sarkozy ». L’aînée a connu une scissiparité : d’une part, elle s’est reproduite à l’identique en adolescents immuables et de l’autre, elle a accouché du ferment de la puînée, qui a tété son identité à deux mamelles : déception et maturation.

L’identité est aussi ce qui rapproche

« L’identité nationale » autour de laquelle le président Sarkozy avait appelé à débattre, en 2009, visait à rassembler les Français, à leur demander de prendre en compte ce qu’ils avaient de commun. Mais c’était tabou, à l’époque, car le FN avait préempté la « préférence nationale », qualifiée à l’unanimité médiatique de crime raciste par excellence. Témoin, le « fact-checker » de Libé se penchant sur la grave question de savoir si « Le lieutenant de Marine Le Pen (avait) du mal à assumer la proposition de la présidente du FN de mettre en place la préférence nationale dans l’emploi ?[2] »

La pression sociale et médiatique, qui avait traduit « faire baisser le chômage des Français » par xénophobie, voire islamophobie, avait été si forte et si constante, que nul n’osait plus proposer la moindre mesure efficace.

Sarkozy avait été élu sur sa promesse de changement, aussi le débat sur l’identité était-il un thème bien choisi pour montrer qu’il prenait les inquiétudes des Français à bras-le-corps. Rapprocher les citoyens du marché du travail n’était vu par l’opposition (unanime en médias et en politique) que par le bout « discrimination des immigrés » de la lorgnette.

Pourtant, la France s’était construite par intégrations successives. Sarkozy était bien placé pour le savoir. Le procès d’intention qu’on lui intentait était une projection : les immigrés et les musulmans étaient chasse gardée socialiste, « Touche pas à mon électeur » !

L’histoire de l’égalité et de la fraternité montrait, pourtant, que c’était autant un choix qu’une nécessité. Ce qui faisait fraterniser, dans les tranchées, l’aristo parisien avec le berger provençal, c’était autant l’uniforme que le sentiment commun d’appartenir à une même patrie.

Si l’on veut faire nation, le patriotisme ne peut pas être circonscrit aux périodes de guerre.

Nationalisme n’est pas impérialisme

Au bout d’une génération de paix, le patriotisme est devenu ringard, la nation a viré xénophobe et l’État s’est mis à incarner un « système », dont chacun était encouragé à s’estimer victime.

On peut faire du même mot une vertu ou un vice : dans les pays occidentaux, « blanc » est en passe de devenir synonyme de « coupable » et « noir » d’« innocent ». Mais la loi mosaïque (issue de Moïse), qui sert de fondement à l’égalité de notre devise, ne fait pas de différence entre les origines, les religions, les opinions et les couleurs.

 « Nation » a donné « nationalisme », une théorie politique selon laquelle les nations devraient être indépendantes et libres de se développer selon leurs propres lois et traditions. Cette définition a été subvertie par certains (notamment Hitler, mais pas seulement), qui l’ont interprétée comme un tremplin pour leur impérialisme.

Le nationalisme s’est traduit, aux XIXe et XXe siècles, par l’émancipation des peuples, qui ont acquis le droit à disposer d’eux-mêmes, à la grande satisfaction des progressistes de tous les pays.

On a ainsi vu se créer au XIXe siècle,18 pays issus de la colonisation espagnole et anglaise (de l’Argentine au Venezuela, en passant par les États-Unis) et au XXe, 23 pays qui se sont libérés de la colonisation britannique (de l’Australie à Vanuatu, en passant par l’Inde et le Pakistan), 52 pays africains, issus des colonisations espagnole (et dans une moindre mesure portugaise), anglaise et française (de l’Angola au Zimbabwe), 20 autres libérés de l’URSS (de l’Arménie à l’Ukraine), sans oublier les pays d’Europe débarrassés du joug de l’Empire ottoman et tous ceux, dans le monde, qui ont conquis leur indépendance vis-à-vis d’un ensemble plus grand.  

Comme le remarque Yoram Hazony, auteur de Les vertus du nationalisme, aujourd’hui, « Les mondialistes, comme les impérialistes d’antan, cherchent à soumettre toutes les nations de la terre à une seule loi et à une seule organisation, les leurs, parce qu’ils croient savoir ce qui est bon pour nous tous.[3] » 

Fierté d’être français ? Jamais sans les attentats !

En mai 2007, à peine élu président de la république, Nicolas Sarkozy promettait à ses concitoyens de « leur rendre la fierté de la France[4]».

Depuis 1945, malgré les trois guerres et les millions de morts qui les ont opposées, la France et l’Allemagne partagent des relations apaisées. La paix dure depuis trois générations. Les Allemands ont fait leur examen de conscience et en ont tiré des enseignements.

Hélas, dans notre pays, l’enseignement de l’Histoire a fait l’impasse sur ce qui eût fâché : le rôle de la gauche, pas seulement résistante (un grand nombre des antisémites collaborateurs en provenaient), celui de la droite, pas forcément collabo, et surtout les circonstances de la paix. On a « oublié » que la France n’a pas fondé l’Europe avec l’Allemagne nazie, mais avec un vaincu que les Américains avaient dénazifié.

De ce roman national amputé, ressort un inconscient collectif inhibé par de nombreux angles morts : si deux pays ennemis comme la France et l’Allemagne ont fait la paix, on en conclut 1) que la paix est toujours possible et 2) la guerre toujours évitable, 3) qu’il n’y a pas de guerre juste et qu’il est donc inutile de différencier entre agresseurs et agressés, car 4) les torts étant partagés, tout vainqueur est au moins un peu coupable.

De surcroît, l’héritage de mai 68 nous conduit à toujours soutenir les faibles contre les forts, les pauvres contre les riches, les rebelles contre les États, le seul contre tous.

Pour être catalogué dans le camp des gentils, il faut et il suffit donc d’apparaître plus faible ou plus pauvre, ou rebelle, voire les trois à la fois.

C’est ainsi que les Palestiniens sont devenus l’archétype du pauvre faible rebelle isolé, alors qu’ils sont soutenus par une Oumma de 1,6 milliard d’âmes, par toutes les dictatures théocratiques et communistes de la Terre, qu’ils bénéficient d’un PIB supérieur à tous leurs coreligionnaires (les citoyens, pas les dirigeants), que plusieurs commissions de l’ONU leur sont consacrées en exclusivité et que d’innombrables ONG antisémites de par le monde n’ont d’autre raison d’être que de leur apporter un soutien inconditionnel.

Ce manichéisme a conduit les militants (et les autres) à détester les Juifs français en toute bonne conscience et à les exclure psychologiquement de la communauté nationale. Tant qu’ils étaient seuls ciblés par les attentats, on trouvait cela normal. Puis les journalistes aussi ont été touchés, mais avec les caricatures, « ils l’avaient bien cherché ». Quand les spectateurs du Bataclan, les clients du Marché de Noël à Strasbourg et les badauds du 14 juillet à Nice ont été visés, il est devenu impossible de fermer les yeux. Les citoyens de l’Hexagone ont senti renaître leur appartenance au peuple français et on a vu des drapeaux tricolores aux fenêtres, un spectacle jusque-là réservé aux matches de foot.

L’identité nationale est-elle envisageable dans la France d’aujourd’hui ?

Les concurrences victimaires ont divisé notre pays en myriades de mini-lobbies, chacun chargé de la communication de son secteur, qu’il soit confessionnel, ethnique, professionnel ou sexuel, afin que sa visibilité soit garante de l’obtention de privilèges et de dérogations.

Leurs membres, eux, ne font pas peuple : ils se définissent comme arabes, musulmans, gays, queers, hommes en mal d’utérus, gauchers, féministes lesbiennes ou lesbiennes féministes…

L’intersectionnalité des luttes, qui est à la lutte finale ce que la Sainte Alliance fut au Premier Empire, allie royaumes, comtats et baronnies pour faire avancer des revendications innombrables, dont chacune ne profitera qu’à un nombre infinitésimal des alliés. Elle a donc plutôt tendance à exalter les différences, plutôt que d’agréger l’ensemble des différences en une communauté de destin fondée sur une histoire et une langue communes.

D’ailleurs, dans la série « du passé faisons table rase », à l’instar du calendrier républicain avec lequel les révolutionnaires ont tenté de remplacer le grégorien, les sans-culottes contemporains veulent assassiner la grammaire et l’orthographe, considérées comme des privilèges d’hommes blancs, et les remplacer par un salmigondis imprononçable et impossible à enseigner aux élèves.

La nation s’est construite contre les particularismes régionaux

« L’ère des nations, au XIXe siècle, est aussi l’époque de la Révolution industrielle, de la montée en puissance du capitalisme. C’est une sorte de première mondialisation, d’internationalisation des échanges. Pour que cela fonctionne, il faut un certain niveau d’abstraction. La langue doit, par exemple, se détacher de ses usages locaux, ce qui favorise la constitution de langues nationales.[5] »

Le français a été imposé dans les écoles, les patois ont été interdits et les cultures régionales ont joué le rôle des pièces d’une mosaïque, dont le total a toujours été supérieur à la somme des composantes.

Le tour de France par deux enfants a servi très longtemps de livre de lecture. Il enseignait aux têtes blondes de la Troisième République les merveilles, et donc l’amour, de leur pays : « On se plaint continuellement que nos enfants ne connaissent pas assez leur pays : s’ils le connaissaient mieux, dit-on avec raison, ils l’aimeraient encore davantage et pourraient mieux le servir. (…) Pour frapper son esprit, il faut lui rendre la patrie visible et vivante.[6]»

Et surtout, il ne faut pas laisser une idéologie l’obliger à faire un choix entre la religion de ses pères et sa mère-patrie.

La laïcité a combattu une église, qui était l’Église

Aujourd’hui, l’Église, dans son ensemble, c’est-à-dire les églises, temples et synagogues, occupe la place qui est la sienne : celle de la vie privée et de la conscience intime de ses adeptes.

Il est temps que la dernière arrivée, l’Église dont le temple est mosquée, les rejoigne dans le respect de la nation et de ses valeurs républicaines et démocratiques.

Notre pays est de tradition catholique. Si l’on ne s’en satisfait pas, le monde est grand !

Les Juifs qui souhaitent vivre selon le calendrier hébraïque peuvent émigrer en Israël, l’État juif. Plus de 100 000 l’ont fait depuis 2000 : en 20 ans, 20% de ce qui constitue toujours la plus large communauté juive d’Europe se sont exilés.

Les musulmans qui ont envie de suivre strictement les préceptes de leur prophète ont le choix entre 57 pays dont l’islam est religion d’État, où les hommes sont supérieurs aux femmes et les musulmans sont supérieurs à tous.

En France, la devise est « Liberté, égalité, fraternité », trois termes indissociables dont les deux premiers sont incompatibles avec une interprétation littérale du Coran.

La France ne changera pas de devise. Ni de valeurs.

Liliane Messika


[1] https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/identit%C3%A9/41420

[2] https://www.liberation.fr/politiques/2017/03/20/preference-nationale-quand-le-fn-avance-masque_1557014/

[3] https://www.causeur.fr/yoram-hazony-la-nationalisme-est-un-humanisme-191459

[4] https://www.vie-publique.fr/discours/166375-declaration-de-m-nicolas-sarkozy-president-de-lump-et-candidat-lel

[5] Anne-Marie Thiesse – https://www.cairn.info/revue-savoir-agir-2007-2-page-11.htm

[6] G. Bruno, Le Tour de France par deux enfants, 1ère édition, Belin, Paris, 1877. (Introduction).

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