anticolonialisme, mythologies contemporaines

Analphabète comme ses pieds

par Liliane Messika

Algérie Supercherie et France Repentance, un beau couple

Il n’est pas question d’amour entre elles, uniquement de complémentarité et mon tout est le sadomasochisme. L’une cogne et l’autre chante « Fais-moi mal, Abdelmadjid, Madjid, Envole-moi au ciel… zoum ! Fais-moi mal, Abdelmadjid, Madjid, Moi j’aim’ l’amour qui fait boum ![1] »

Pour éteindre les éventuels scrupules d’Abdelmadjid T., son homologue hexagonal, Emmanuel M., lui avait fait écrire, par son Cyrano personnel, une missive brûlante, intitulée Mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie, dans laquelle il s’accusait des pires turpitudes. La récompense : une fessée, était attendue avec impatience. Elle n’a pas tardé.

Le Cyrano en question n’avait pas, et de loin, le talent de l’original de Bergerac : il s’agissait d’un Benjamin très mineur, dont la prose ampoulée ne peut être décrite comme « un roc,  un pic, un cap, une péninsule », mais plutôt comme « une bouse, une fiente, un étron, une merdicule ».

La réponse du gourdin à la gourdasse

Cela n’a pas manqué : l’Abdelmadjid qui s’est collé à la fessée n’était, lui-même pas le premier de la classe, (mais pas le dernier de la casse non plus). Le premier, le président, c’est Tebboune. Celui au délire médisant est un second couteau : Abdelmadjid Chikhi, directeur des Archives nationales algériennes. « La France a répandu l’analphabétisme en Algérie[2] », a-t-il déclaré. Sans rire ? Sans rire et en montrant les dents.

Chikhi avait organisé dans son fief une « Journée du savoir ». Sans rire ? Sans rire et tout en oxymore. Démonstration de la bouche du cheval, qui cite des « historiens » anonymes : « au début de la colonisation française, en 1830, le taux d’analphabétisme n’approchait pas les 20% de la population. Et tous les Algériens lisaient et écrivaient. Pendant les trente premières années de colonisation, la France avait éliminé les personnes qui lisaient et qui écrivaient. Il s’en est suivi l’ère du pillage. » Oui, sans rire. Arrêtez de poser toujours la même question, il n’y a aucune raison pour que la réponse ait changé !

Pas d’historien ? Non, deux Algériens : un prix littéraire et un ex-président

En 2002, Boualem Sansal, écrivain algérien, qui ne recevrait le Grand prix de l’Académie française que treize ans plus tard, écrivait : « En un siècle, à force de bras, les colons ont, d’un marécage infernal, mitonné un paradis lumineux. Seul l’amour pouvait oser pareil défi. Quarante ans est un temps honnête, ce nous semble, pour reconnaître que ces foutus colons ont plus chéri cette terre que nous, qui sommes ses enfants.[3] »

Ferhat Abbas est tout l’opposé de Sansal : militant du FLN, c’est lui qui, le 25 septembre 1962, proclama la naissance de la République Algérienne Démocratique et Populaire.

En 1936, alors rédacteur en chef de L’Entente franco-musulmane, Abbas a signé un article intitulé « La France c’est moi », où l’honnêteté intellectuelle le disputait à la lucidité :

« Si j’avais découvert la nation algérienne, je serais nationaliste et je n’en rougirais pas comme d’un crime. Mais je ne mourrai pas pour la patrie algérienne parce que cette patrie n’existe pas. J’ai interrogé l’histoire, j’ai interrogé les vivants et les morts, j’ai visité les cimetières, personne ne m’en a parlé. Sans doute, ai-je trouvé l’Empire arabe, l’Empire musulman qui honorent l’Islam et notre race, mais les Empires se sont éteints. On ne bâtit pas sur du vent. Nous avons donc écarté une fois pour toutes les nuées et les chimères pour lier définitivement notre avenir à celui de l’œuvre française dans ce pays. En effet, l’œuvre française fut entièrement construite, pierre par pierre, dans le sang et la sueur. La France n’a pas colonisé l’Algérie, elle l’a construite. »

Allez, un petit rappel historikh, Chikh, Chikh, Chikhi 

Une fois écartées « les nuées et les chimères », que reste-t-il ? Les faits et les chiffres. Ça tombe mal,  ils provoquent de l’urticaire de part et d’autre de la Méditerranée, car l’émotion a réduit le débat d’idées aux mythes et aux images. Pourtant…

En 1830, le taux d’analphabétisme des femmes de ce qui deviendrait l’Algérie avoisinait les 100%. En effet, cela n’approchait pas les 20%. C’est le seul crédit que l’on peut accorder à Chikhi. L’illettrisme des hommes était, lui aussi, largement majoritaire. La puissance coloniale française a apporté l’école dans ses bagages : cette championne de l’analphabétisme a construit une cinquantaine de lycées, quatre universités, une école de médecine et, à son départ, 50% des enfants algériens étaient scolarisés.

Détail important : 50% des enfants algériens en 1962, cela représentait beaucoup plus que 50% en 1830, même en nombres relatifs. En effet, pendant la colonisation française, la population algérienne a été multipliée par plus de quatre, passant de 2 à 9 millions. Cela est dû à plusieurs facteurs, dont aucun ne portait l’uniforme des PTT.

Le premier facteur, environnemental, a consisté à faire verdir le désert : irrigation, puits, barrages… La soif a reculé, la faim avec elle : des milliers d’hectares de désert ont été cultivés. Les conditions de vie se sont améliorées et l’espérance de vie a grimpé de façon spectaculaire. A l’arrivée des Français, la mortalité infantile touchait un enfant sur deux. 130 ans, 138 hôpitaux et d’innombrables campagnes de vaccinations plus tard, la peste, le choléra, la dysenterie, la malaria et la variole étaient éradiquées.

Dès leur arrivée, les Français ont construit des logements et des infrastructures (routes, voies ferrées, centrales thermiques, réseaux hertziens…), ils ont monté des industries (chimie et métallurgie) et, cerise sur le baklava, ils ont mis en place les moyens nécessaires à l’exploitation du pétrole du Sahara, qui procure encore aujourd’hui aux caciques de l’Algérie indépendante 95% de leurs revenus.

Un nettoyage ethnique appelé Indépendance

C’est un grand malentendu, surtout entretenu de notre côté de la Grande Bleue. La guerre d’indépendance était en réalité un nettoyage islamique.

L’histoire évolue avec les hommes qui la font. Les colonisateurs d’hier apportaient fièrement leur civilisation aux « peuples repliés dans leur sommeil », comme les appelait celui qui a aussi apporté l’indépendance à l’Algérie : « Certes au temps où la colonisation était la seule voie qui permit de pénétrer des peuples repliés dans leur sommeil, nous fûmes des colonisateurs, et parfois impérieux et rudes. Mais au total, ce que nous avons, en tant que tels, accompli, laisse un solde largement positif aux nations où nous l’avons fait. [4] »

Il n’était ni le seul, ni le premier à constater l’évidence de ce bilan globalement positif. Bien des pipoles du passé, que les ignares d’aujourd’hui honorent, ignorants de leur « crime », ont chanté les bienfaits de la colonisation : « Je crois que notre nouvelle conquête est chose heureuse et grande. C’est la civilisation qui marche sur la barbarie. C’est un peuple éclairé qui va trouver un peuple dans la nuit », déclarait Victor Hugo en 1879. Oups ! Celui qui a mis au monde Gavroche et Cosette ! Damned…

Les colonisateurs et leurs admirateurs ont fait place aux anticolonialistes viscéraux d’aujourd’hui et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes a remplacé le colonialisme au panthéon des relations internationales. Ce droit correspond bien à la morale occidentale, qui distingue le bien du mal. Mais les Algériens n’ont pas bouté les Français hors d’Algérie, ils ont débarrassé la Oumma des infidèles ![5]

Qu’ont-ils fait de leurs talents ?

C’est au nom de ce droit légitime que l’Indépendance majuscule a été célébrée, sincèrement par les démocrates et cyniquement par les porteurs de valises et tous les idiots utiles occidentaux. Mais en réalité, une fois les mécréants évacués, qu’a fait le FLN de sa libération nationale ?

Quand, en mars 2003, le président français, Jacques Chirac à l’époque, s’est rendu en visite officielle, il y a été accueilli par un million et demi de jeunes, issus de parents eux-mêmes nés dans un pays indépendant, qui réclamaient « des visas ! des visas ! »

L’Huma, notre Pravda nationale, qui survit grâce à de généreuses subventions de l’État capitaliste, s’est livrée à des circonvolutions gymnastiques pour expliquer le fait, sans mettre en cause son propre tropisme pour les dictatures : « l’accueil exceptionnel à Jacques Chirac ne doit tromper personne. Il exprime surtout à sa façon un énorme cri de révolte social.[6] »

Mais encore ? C’est là que l’idéologique se mue en comique troupier : « Le chômage qui touche près de 30 % de la population active, le fait qu’un tiers de la population vit avec 6 000 dinars par mois (85 euros), tout cela souligne la détresse sociale dans laquelle est plongée la majorité des Algériens. … À leur manière donc, ces Algériens, qui ne se font pas beaucoup ou peu d’illusions sur une possible augmentation du nombre de visas, ont donc voulu adresser un message au chef de l’État français. Ils expriment une condamnation du système dans lequel ils vivent. »

Résumons : les Algériens ont réalisé l’objectif ultime, soutenu par l’URSS. Ils sont donc indépendants, dans un paradis décolonisé, qui n’est pourtant pas à la hauteur de leurs espoirs, lesquels passent par des visas, que l’État français est, par avance, soupçonné de ne pas leur accorder. Il faudrait donc des réformes ? Oui. Mais non : ils vivent dans « un pays en proie à une grave crise sociale, un pays aux énormes ressources, disposant d’argent, d’un potentiel économique, culturel et technique sans équivalent dans le monde arabe, mais dont l’usage obéit à une optique libérale, et que Paris est prêt à soutenir. » Sans rire ? Oui : c’est à pleurer ! Les mêmes causes ayant la désagréable habitude de produire les mêmes effets, il faut supposer que la faillite du richissime Venezuela depuis quelques années est due à des mesures trop libérales prises par les camarades Hugo Chavez et Nicola Maduro.

Délirer, c’est tirer de bonnes conclusions d’hypothèses fausses

Toutes les immenses richesses du sous-sol algérien sont confisquées par une caste à laquelle l’exemple du grand frère soviétique a donné le nom de « nomenklatura » en V.O. Le mot est devenu aussi universel que « diaspora ». La première sévit en Algérie, forçant les citoyens à la seconde.

La corruption, qui définit l’essence du pouvoir algérien, ne peut advenir qu’aux marges des démocraties libérales. En revanche, elle a prévalu parmi les apparatchiks d’un système rongé jusqu’à l’S de URSS. En 2003, l’Algérie indépendante avait 41 ans et le mur de Berlin était tombé depuis 14. Les Algériens auraient-ils oublié les masses d’Allemands de l’est fuyant vers l’ouest à cette occasion ? Les Algériens en général, sûrement pas, les généraux ex-FLN, qui dirigent le pays depuis 60 ans. À cette date, ils étaient occupés à compter les roubles dans les valises, aussi n’ont-ils rien remarqué.

Aujourd’hui, l’Algérie a 60 ans. Et not’ président à nous, il est beaucoup plus jeune. C’est probablement pour cela qu’il adhère à la cancel culture soviétique, remise à la mode par les États-Unis. Il fait du passé table rase et du rationnel un condiment inutile. Résultat, il voit la France comme un membre du club « des pays coloniaux avec toujours de l’immigration, avec beaucoup de gens venant des anciennes colonies et, par exemple, du continent africain. » Et plutôt que d’en conclure que ces pays devraient s’assumer, il pense que le nôtre devrait « déconstruire (sa) propre histoire.[7] »

Il est déjà passé à l’acte en la faisant réécrire sous forme de Love Françalgérie Story par le petit Stora.

Eric Ciotti l’a interpellé sur Twitter : « On ne coupe pas les financements et les visas à ce pays qui crache sur la France ?[8] » Ben non. Sans pleurer. Enfin Macron. Nous, si !


[1] Pour les analphabètes et les moins de xx ans, les paroles de cet inoubliable couplet sont de Boris Vian : https://www.paroles.net/boris-vian/paroles-fais-moi-mal-johnny

[2] https://www.huffingtonpost.fr/entry/la-france-a-repandu-lanalphabetisme-en-algerie-accuse-un-conseiller-presidentiel-algerien_fr_607c98efe4b0deb3d5b5a379

[3] https://theconversation.com/pourquoi-la-colonisation-sest-elle-invitee-dans-la-campagne-presidentielle-74769#

[4] Charles de Gaulle, in De Gaulle vous parle, Éditions du Jour, Paris 1967.

[5] Lire absolument https://www.revuepolitique.fr/rapport-de-benjamin-stora-avis-de-jean-pierre-lledo-1ere-partie/

[6] https://www.humanite.fr/algerie-laccueil-reserve-chirac-est-aussi-un-cri-de-detresse-sociale-280859

[7] https://www.cbsnews.com/news/transcript-french-president-emmanuel-macron-on-face-the-nation-april-18-2021/

[8] https://twitter.com/ECiotti/status/1384109710618480643?ref_src=twsrc%5Etfw

2 réflexions au sujet de “Analphabète comme ses pieds”

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