Argumentation, mythologies contemporaines, révisionnisme

Fausse analogie : inversion historique, remplacement et islamophobie

par Yana Grinshpun

Faits historiques et pensée sloganique

L’analogie entre les conditions sociales des musulmans d’aujourd’hui avec celle des Juifs des années trente, ressortie à l’occasion d’un meeting d’Anne Hidalgo à Pau, n’a pas suscité de réaction de la gauche. Il s’agit pourtant d’un mensonge historique grossier et manipulateur. Anne Hidalgo nous a déjà montré sa grande culture historique en expliquant que le parti Front National a été créé en 1942 et qu’il a collaboré avec les nazis, alors que la création de ce parti date de 1972. Connaissant sa propension à la diffusion de la mythologie idéologique, on aurait pu mettre cette analogie au compte de son inculture historique et lui rappeler les faits qu’elle doit ignorer.

Les Juifs des années trente en Allemagne font objet des pratiques antisémites mises en place par le gouvernement d’Hitler. Leur situation commence à se dégrader vraiment suite à l’entrée en guerre en avril 1939. Voici les lois principales au niveau de l’État. 

30 avril 1933 – Loi instaurant un numerus clausus dans les écoles et universités allemandes

29 septembre – Loi interdisant aux Juifs d’être propriétaires de terres allemandes

4 octobre – Interdiction aux Juifs de publier des journaux en Allemagne

17 mai 1934 – Privation de l’assurance-maladie pour les Juifs

22 juillet – Interdiction aux Juifs d’obtenir un diplôme de droit en Allemagne

21 mai 1935 – Exclusion des Juifs du service militaire en Allemagne

Janvier 1937 – Adoption de lois allemandes interdisant aux Juifs l’exercice de dizaines de professions, notamment : comptables, restaurateurs, pharmaciens, médecins, banquiers, professeurs pour Allemands, infirmiers…

Janvier 1937 – Suppression des allocations familiales pour les Juifs

26 avril 1938 – Adoption dans le Reich d’une loi exigeant des Juifs qu’ils déclarent leurs biens.

Rien de semblable n’existe en Europe à l’égard des musulmans. Aucun musulman n’est tué en France parce qu’il est musulman, ce qui n’est pas le cas des Juifs. Treize Juifs ont été tués par les musulmans parce que Juifs depuis 2003. L’immigration en provenance de pays musulmans où l’islam est religion officielle continue, malgré les conditions qu’ils jugent « insupportables » chez nous.

Bien qu’il soit difficile d’imaginer une telle ignorance de la part d’une personnalité politique de premier plan, supposons que ce soit le cas d’Hidalgo. Elle répèterait seulement, tel un disque rayé, la formule popularisée depuis quelques décennies par une configuration historique particulière qui a favorisé l’inversion historique. Pierre-André Taguieff a abordé cette tentative incessante de remplacer les Juifs par les Musulmans dans un certain nombre de ses ouvrages. Dès 1989, il parle de « la nouvelle judéophobie » qui a adapté sa rhétorique à l’air du temps. Elle est fondée sur l’inversion rhétorique et sur la concurrence victimaire. Les poncifs « les musulmans sont les juifs d’aujourd’hui » et « l’islamophobie d’aujourd’hui est la répétition de l’antisémitisme d’hier » relèvent de la pensée sloganique véhiculée par une certaine gauche. Ces slogans équivalent à dire que l’antisémitisme n’existe plus, il a été remplacé par la haine des musulmans. Comme si les assassinats de Juifs depuis 2003 par des fanatiques musulmans idéologisés ne prouvaient pas le contraire. Taguieff écrit à ce propos :

« Le bénéfice idéologique est double : on enterre ainsi la question de la haine des Juifs, et on installe la lutte contre l’islamophobie en front principal, voire unique, contre le racisme  [..] La thèse de la substitution va de pair avec un déplacement du statut de la victime, à travers une lecture manichéenne du conflit israélo-palestinien. Alors que les Juifs, stigmatisés comme « sionistes » (donc « racistes ») sont « nazifiés », les Palestiniens sont persécutés par les Juifs dominateurs »[1]

Les Palestiniens, érigés archétype mythique des « opprimés » servent de point d’identification à l’Oumma et à la gauche antisioniste issue des milieux communistes, qui s’est inventé un nouveau prolétaire à défendre.

Théories décoloniales et leur contribution à l’inversion victimaire

La montée en puissance des théories décoloniales a également  contribué à la propagation de ce mythe, qui devient à la fois doxique et toxique tant pour les Juifs que pour les musulmans. Intellectuellement, la substitution historique commence à être théorisée par Edward Saïd en 1978, dans L’Orientalisme. C’est lui qui invente la formule pour désigner les Palestiniens comme « les victimes des victimes ». Par extension, les traits sémantiques de bourreaux attribués aux Juifs sont transférés sur les Occidentaux, qui sont présentés comme éternels colonisateurs (comme les Israéliens) et les traits sémantiques de victimes à tous les musulmans. Les  « Palestiniens » désignent désormais tous les musulmans en Occident. Les Occidentaux, eux, sont décrits comme un décalque des Israéliens oppresseurs des Palestiniens et sont accusés d’être « racistes, islamophobes ».

En 2003, Vincent Geiser théorise « la nouvelle  islamophobie » en accusant les chrétiens, les laïcs, des Juifs radicaux et l’extrême-droite de haïr l’islam. En 2016, Edwy Plenel publie un pamphlet « Pour les musulmans », où il en fait les victimes exemplaires de la société française. En 2013, Abdel Ali Ajat et Marwan Mohammed (ne pas confondre avec l’islamiste du CCIF Marwan Muhammad), deux sociologues militants proches des Indigènes de la République, écrivent un livre Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman »[2], dans lequel ils pratiquent l’inversion victimaire, mais aussi l’inversion discursive empruntée aux travaux sur la judéophobie. Ils parlent de « l’archive islamophobe », de  fortes oppositions idéologiques et d’une convergence autour de la volonté « d’un régime d’exception » (sic !) à l’encontre de la population musulmane, la « cause islamophobe ». « Régime d’exception », « cause islamophobe », « archive islamophobe » sont des idéologèmes calqués sur les travaux consacrés à la haine des Juifs. En effet, il existe une archive judéophobe millénaire (voir Poliakov, Taguieff, Trigano, Wistrich, Sarfati etc.), quant au régime d’exception, il a existé en effet pour les Juifs de manière officielle  dans tous les pays de l’Europe de l’Ouest. Voir les lois antijuives.

Instances européennes et la pensée décoloniale

La pensée décoloniale se développe aussi au sein des instances européennes. Ces mots y font leur première apparition en 2005, dans le rapport de l’ECRI (Commission européenne contre le racisme et l’intolérance)[3]. C’est une instance unique de suivi dans le domaine des droits de l’homme spécialisée dans les questions de lutte contre le racisme, la discrimination (au motif de la « race », de l’origine ethnique/nationale, de la couleur, de la nationalité, de la religion, de la langue, de l’orientation sexuelle, de l’identité de genre et des caractéristiques sexuelles), la xénophobie, l’antisémitisme et l’intolérance en Europe. Sa fonction est d’élaborer des rapports et de formuler des recommandations aux États membres. En 2004, l’ECRI élabore des ateliers sur le racisme, où un certain Neil Macmaster propose ceci, en prenant la précaution de préciser qu’il s’agit de son opinion :

“Le racisme : un “virus qui mute constamment” – islamophobie, antisémitisme et racisme “culturel”, de nouveaux défis dans nos sociétés[4].

Cependant, un an plus tard, on trouve dans le premier rapport remis cette année 2005 les bases du système stratégique de la pensée décoloniale sous la forme du « racisme culturel » (point 9 page 10), introduit ainsi : « la notion de culture paraît remplacer et jouer de plus souvent le rôle attribué à la race ». À la page 7, « L’ECRI s’inquiète de l’intensification du climat d’hostilité envers des personnes qui sont ou sont perçues comme étant musulmanes. Elle déplore les manifestations d’islamophobie qui peuvent être constatées à différents niveaux dans les sociétés européennes. Les communautés musulmanes et leurs membres sont de plus en plus la cible de préjugés persistants, d’attitudes négatives de discriminations et parfois de violence. L’ECRI regrette vivement que soit véhiculée dans nos États membres une image déformée de l’islam, reposant sur des stéréotypes hostiles destinés à faire percevoir cette religion comme une menace. L’ECRI souhaite rappeler avec force que l’islam est une religion pacifique qui ne représente aucune menace pour  nos sociétés démocratiques, mais qu’en revanche le racisme et la discrimination présentent, eux, des dangers mortels pour ces sociétés ».

Inutile de rappeler combien de personnes ont été tuées sur le sol européen au nom de la religion pacifique. Difficile de savoir si ceux qui écrivent ces textes ignorent tout de cette religion, de ses textes fondateurs et des pratiques meurtrières qu’elle a engendrées ou qu’ils sont véritablement cyniques.

Le rapport européen de 2017, « Second European Union Minorities and Discrimination Survey – Selected Findings », FRA, European Union Agency for Fundamental Rights va dans le même sens. Il entérine l’idéologie d’inversion et de victimisation en présentant toutes les sociétés d’accueil comme coupables d’hostilité envers les musulmans. On attirera l’attention sur l’emploi de l’article défini qui permet d’amalgamer dans une seule catégorie d’opprimés tous les musulmans, ceux qui se sont bien assimilés et qui ont réussi dans la société d’accueil, et ceux qui refusent toute assimilation au nom des lois islamiques. La commission en question crée la ségrégation par le discours en diffusant elle-même l’idéologie qu’elle prétend combattre.

Le rôle de l’idéologie des Frères Musulmans

Lorsqu’on s’intéresse à la propagande antijuive et antioccidentale des Frères Musulmans, on s’aperçoit qu’ils se sont également spécialisés dans la concurrence victimaire. Le terme « islamophobie » est un outil d’une ségrégation délibérée : plus les musulmans sont persuadés que les Occidentaux sont « islamophobes », plus ils se replient sur leur communauté. Le terme est aussi une arme de guerre contre quiconque essaie de critiquer la manière d’être de la religion musulmane dans le monde non soumis à la charia.  Ainsi, ce terme sert-il de point de ralliement pour les musulmans et de moyen rhétorique de disqualification de tous les autres.

En 2017, c’est le frère de Tariq Ramadan, Hani Ramadan, petit-fils du fondateur des frères musulmans, qui avait déclaré sur twitter : « le nazisme n’a pas disparu: il a seulement remplacé le juif par le musulman »[5]. En 2010, Marwan Muhammad, leader du CCIF, une association dissoute en décembre 2020 par le Ministre de l’Intérieur, déclarait : « la France des années 2010, c’est exactement la manière dont on stigmatisait les Juifs au début du siècle dernier. C’est pas dans l’Allemagne des années 30 qu’on mitraille des mosquées ».

C’est donc de cette configuration historico-politique que vient l’analogie servie par la maire de Paris.

Inversions historiques et amalgames comme celui ci-dessus sacrifient la vérité historique à la manœuvre politique. La séduction de l’électorat musulman (numériquement bien plus significatif que les Juifs) se fait au prix d’une contribution importante et immuable de la gauche à l’endoctrinement judéophobe. Il est clair qu’avec la prolifération des Anne Hidalgo qui ânonnent sans relâche le grand remplacement discursif, la judéophobie a de beaux jours devant elle.


[1] Taguieff, P.-A. (2015), Une France antijuive ? Paris : CNRS

[2] Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », 2013.

[3] https://www.coe.int/fr/web/european-commission-against-racism-and-intolerance

[4] https://rm.coe.int/090000168092901f

[5] https://twitter.com/_haniramadan/status/879845293654777856(accédé le 15 décembre 2021)

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