politique

Avons-nous concouru au scénario du pire?

par Jean-Eric Schoettl, conseiller d’Etat, ancien secrétaire général du Conseil Constitutionnel

Après la pandémie, la guerre. Le côté obscur de l’Histoire était masqué, depuis la chute du Mur, par l’adoucissement des mœurs, la croissance et le consumérisme. Pour la seconde fois en deux ans, il grimace aux Européens. La crise sanitaire a fatigué nos énergies et éprouvé nos libertés. La force brutale, quant à elle, congédie la diplomatie, le droit et le commerce. Nous en sommes abasourdis. Les chars russes à Kiev, qui y croyait vraiment il y a encore trois semaines ? Qu’à la tête d’une moyenne puissance économique, un autocrate devenu sa propre caricature puisse imposer ses diktats au monde, voilà qui nous laisse interdits. Nous n’arrivons pas à croire les images que nous regardons, ni les propos officiels que nous entendons. Nous voulions voir des accidents de parcours dans la guerre des Balkans et les conflits du Caucase : n’ont-ils pas plutôt été les signes avant-coureurs d’un drame de plus grande magnitude – et qui, cette fois, nous implique directement ?

Le scénario du pire est-il enclenché ? S’est-il déjà dissipé le souvenir des équipées militaires hasardeuses dans lesquelles, sous la bannière du devoir d’ingérence, l’Occident s’est enlisé depuis trente ans ? Mesure-t-on ce que serait, avec son prolongement sino-pacifique, une troisième guerre mondiale ? Toujours est-il que, comme dans un mauvais film d’horreur, nous observons avec effarement de vieux démons oubliés ressortir, un à un, de la boîte de Pandore : le cynisme et l’arrogance de l’agresseur, les passions nationalistes, les réflexes pavloviens, les engrenages mortifères, mais aussi le piège des alliances, le risque de réaction en chaîne que recèle le slogan, apparemment protecteur, du « un pour tous, tous pour un ». Sans oublier le feu que peuvent mettre aux poudres provocations, circonstances malencontreuses ou simples malentendus. Le moindre mal serait que les deux parties préfèrent un nouveau rideau de fer à une guerre continentale. Sinistre alternative.

Ce qui se passe est pire qu’un retour à la guerre froide. Sous la guerre froide, au moins, chacun avait appris jusqu’où ne pas aller trop loin. On ne se battait pas entre Européens. Mieux : on échangeait et, au travers de ces échanges, comprenant la profondeur de la civilisation qu’on avait en partage, on entrevoyait une paix européenne durable après la sortie du communisme.

Un regard rétrospectif sur les trente ans écoulés montre combien, par suffisance et persistance rétinienne, nous avons gâché l’occasion de fonder cette paix européenne durable. La paranoïa poutinienne est criante, mais, d’une part, elle est en bonne partie partagée par une opinion publique russe qui s’estime menacée à l’Ouest ; d’autre part, la névrose russe a été alimentée, par une accumulation d’initiatives occidentales aux effets catastrophiques à terme : bombardement en 1999 de Belgrade, capitale de la sœur orthodoxe ; intégration dans l’OTAN des pays baltes et d’Europe centrale, accompagnée de l’installation d’armes inquiétantes, de l’arrivée de contingents étrangers et de l’organisation de manœuvres militaires ; annonce intempestive de l’entrée dans l’OTAN de l’Ukraine et de la Géorgie, malgré les réticences bien inspirées de la France et de l’Allemagne ; soutien sans nuance, après les évènements de Maïdan (novembre 2013 – février 2014), apporté à un régime, né d’un mouvement de désobéissance civile, dont le premier geste a été d’imposer l’usage exclusif de l’ukrainien au détriment du russe, langue principale d’une grande partie de la population ; application d’un régime de sanctions contreproductif après l’occupation de la Crimée, elle-même consécutive à Maïdan ; indifférence occidentale face à l’inobservation par l’Ukraine des points essentiels des accords de Minsk ; absence d’entente dans la lutte, qui aurait dû être commune, contre le djihadisme, aboutissant, en Syrie (relations avec Bachar El-Assad) comme au Sahel (groupe Wagner), à ce que l’acteur russe soit perçu par nous comme un ennemi supplémentaire. Et, plus généralement, ce ton de réprobation dédaigneuse dans les commentaires ; ces petites humiliations diplomatiques insupportables pour une ancienne grande puissance ; ce manque d’empathie à l’égard d’un peuple russe empêtré dans les décombres de l’empire, malmené par une transition socio-économique chaotique et amputé de ce morceau de lui-même qu’est l’Ukraine, berceau de la patrie russe.

Peut-on aller jusqu’à dire, comme Hubert Vedrine, que le Poutine de 2022 est une créature de l’Ouest, qu’il est son Frankenstein ? Toujours est-il que les conditions d’un dialogue confiant avec la Russie ont fait défaut dès les années 90. Corsetée dans ses hautains principes, l’Europe occidentale n’a pas perçu la nécessité de construire un nouvel ordre stratégique occidental dans lequel la Russie aurait eu toute sa place ; de nouer avec Moscou, comme avec tous les pays de l’ancien glacis, des liens affectifs plutôt que purement juridiques ; de faire succéder à la guerre froide la chaleur des retrouvailles ; de bâtir l’Europe – la plus grande Europe possible – sur des fondements civilisationnels plutôt que sur des bases strictement économiques et institutionnelles.

Le fil rouge de ces désinvoltures me paraît résider dans le peu de prix que nous attribuons désormais, à l’Ouest, aux sentiments nationaux. L’Union européenne s’est construite sur le dépassement de l’Etat-nation et sur la répudiation de la puissance régalienne. Ses actes de foi sont l’abolition des frontières, l’exaltation des droits individuels et minoritaires, le libéralisme économique et sociétal, l’aversion pour l’Etat, la primauté des principes sur les affects.  Et c’est à ce modèle que nous entendions voir spontanément adhérer les Européens de l’Est, Russie comprise. Mais l’Est ne ressent pas les choses ainsi. Les identités nationales y sont encore fortement ancrées dans le psychisme collectif. Au lieu de prendre en compte cette sensibilité, l’Ouest a intenté à l’Est un lancinant procès en populisme, creusé un fossé avec lui,  suscité son dépit et, dès lors, encouragé ses dérives.

Nos torts passés n’excusent évidemment pas l’invasion. Et nos regrets rétrospectifs ne nous dispensent pas de réagir. Que faire alors dans l’immédiat ?

Le minimum est de sanctionner les dirigeants russes au travers de leurs intérêts matériels, de venir en aide à la population ukrainienne et d’agir sur l’opinion russe. Celle-ci ne peut supporter que des Russes – et moins encore des Tchétchènes – massacrent des Ukrainiens.

Mais, au-delà de ces mesures, ne faut-il pas opposer la défense militaire légitime à la force militaire agressive ? La réponse n’est pas évidente. Notre ignorance du fonctionnement mental de Poutine nous enferme en effet dans un atroce dilemme que seul, me semble-t-il, le principe de précaution peut trancher. S’en tenir au blâme et aux sanctions économiques pourrait être interprété par le potentat comme la confirmation de notre congénitale faiblesse et l’inciter à passer à l’offensive sur d’autres fronts (Moldavie, Géorgie, pays baltes). A l’inverse, montrer nos muscles pour l’intimider est faire un pari follement risqué sur sa rationalité. Des mouvements de troupes vers sa frontière – ou l’entrée dans l’OTAN de la Suède et de la Finlande – pourraient le pousser, comme tant de chefs paranoïaques avant lui, à une fuite en avant menant à la déflagration. Les forcenés, si on n‘a pas les moyens de leur passer vite une camisole, il ne faut pas les exciter. Une troisième guerre mondiale (avec ses prolongements sino-pacifiques) ne serait ni fraîche, ni joyeuse. Ne continuons pas à concourir au scénario du pire.

A l’Ouest, chacun se veut solidaire de la cause ukrainienne, mais peu iraient se battre pour elle. Dans ces conditions, il est surréaliste d’entendre tant de beaux esprits (souvent les mêmes qui prêchent notre retrait du Sahel) se féliciter du tonus retrouvé par l’OTAN et évoquer allègrement une action militaire occidentale pour mater le nouveau tsar …

Une guerre fratricide : c’est l’intolérable perspective qui, depuis le 23 février 2022, se découvre à tous les Européens. Et, placées aux premières loges du désespoir, à ces familles ukrainiennes qui maudissent l’invasion, mais considèrent les Russes comme de proches cousins. Ce n’est pas la guerre continentale qui ramènera la paix dans la famille.

6 réflexions au sujet de “Avons-nous concouru au scénario du pire?”

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