antiracisme, identité, politique

Quand le foot dribble la France !

par David Duquesne

L’équipe de France est devenue la vitrine d’un récit idéologique : celui d’une France nouvelle, diversitaire, mondialisée, célébrée comme seule légitime. C’est une manière perverse de dire à la France des clochers, des provinces et des ateliers qu’elle a été frappée d’obsolescence historique — et qu’elle n’a même plus sa place dans le football, ce sport populaire qui, jadis, la représentait encore.

Il faut avoir vécu les années 80 pour comprendre à quel point le football français était alors méprisé par les élites. Sport de beaufs, de prolétaires, de chauvins avinés. Ça puait le Ricard, la gauloiserie, le maillot trempé de sueur. Le football, c’était les virées au stade en R18, les merguez cramées, les drapeaux français et les klaxons hystériques. C’était populaire, donc suspect. Vulgaire, donc infréquentable.

Et pourtant, à cette époque-là, l’équipe de France comptait déjà des joueurs noirs, respectés, admirés, parfois même idolâtrés. Marius Trésor a été capitaine de l’équipe de France. Jean Tigana, Gérard Janvion, José Touré, Couriol, Zimako… Personne ne trouvait à redire à leur présence. Ils n’étaient pas là pour représenter une couleur, une communauté ou un quartier. Ils étaient là parce qu’ils étaient bons. Et personne n’en faisait un totem.

Il n’y avait pas de slogan. Pas de discours antiraciste dégoulinant. Pas de “vivre-ensemble” plaqué en bandeau sur le front. On les aimait parce qu’ils jouaient bien, pas parce qu’ils incarnaient une allégorie de la diversité. On était encore dans un monde où la France ne s’excusait pas d’exister, et où l’équipe nationale appartenait à tous.

Puis le Front National a commencé à peser dans les urnes, et la classe médiatico-politique a paniqué. Il fallait un contre-récit. Une belle histoire. Quelque chose qui redore le blason d’un pays en crise d’identité. Le football est devenu ce récit. L’équipe de France, un panneau publicitaire. Et l’édition 1998, le coup de pinceau magique.

On a repeint l’histoire en noir-blanc-beur. Le trio magique. Zizou en messie postcolonial, Thuram en sage guerrier républicain, Desailly en force tranquille. C’était beau. C’était pratique. C’était faux.

Derrière ce storytelling hypnotique, une réalité gênante : très peu de joueurs d’origine maghrébine dans cette équipe Black-Blanc-Beur. Pourquoi ? Parce qu’au moment de choisir entre l’équipe de France et celle du bled, beaucoup optent pour le Maroc, l’Algérie, la Tunisie. Pas par nostalgie folklorique, mais parce qu’on leur fait sentir que jouer pour la France, c’est trahir.

Il faut le dire : Zidane est une exception. Et même lui, à ses débuts, était traité de harki par certains. Dans les quartiers, être bon, oui. Mais être bon pour la France, non. On préfère briller pour le drapeau du pays d’origine, même si on a été formé ici, payé ici, nourri ici. La France n’est pas un héritage. C’est une étape, un tremplin, un supermarché.

Et pendant qu’on nous vend cette diversité heureuse, les centres de formation, eux, trient. Oui, ils trient. Pas officiellement, pas sur un formulaire. Mais dans les faits, le profil recherché est clair : grand, rapide, explosif. Le gabarit. La puissance. L’athlète. Pas le petit blanc du bocage. Pas le minot fragile qui lit les trajectoires. On veut du muscle. On veut du duel. On veut du duel gagné.

J’ai entendu moi-même, dans les années 80, à la télé, des commentateurs — Roger Piantoni, paix à son âme — vanter “les qualités naturelles des Africains”, leur explosivité, leur puissance, leur verticalité. À l’époque, ça ne choquait personne. C’était dit avec admiration, presque avec tendresse. Mais c’était du racialisme pur. Du racialisme sympathique, déguisé en évidence.

Jamais on n’aurait osé dire que les petits blancs étaient plus intelligents, plus tactiques. Par contre, affirmer que “les Noirs sont plus forts naturellement”, ça passait comme une lettre à la Poste. Et aujourd’hui encore, dans les vestiaires, dans les centres, ça se dit. On considère que le joueur noir a des qualités physiques supérieures. Et ça suffit. On ne cherche pas le reste.

Des études en anthropologie et en médecine du sport ont montré que certains groupes d’origine subsaharienne présentent, en moyenne, une puberté plus précoce que les jeunes d’origine européenne. Vers 12-13 ans, l’avantage physique est net : développement musculaire plus avancé, allonge supérieure, explosivité accrue. Dans les matchs de détection, cela fait toute la différence — surtout quand les sélectionneurs n’ont que quelques séances pour trancher. Le problème, c’est que ces écarts, bien qu’éphémères à l’échelle du développement, faussent la sélection dès les premières étapes.

On choisit le joueur qui en impose déjà physiquement : celui qui fait un mètre quatre-vingt à 13 ans, qui galope, qui rentre dans les duels comme un adulte. Peu importe s’il est en avance biologiquement : ce qu’on voit, c’est la puissance. Pas le potentiel à long terme. Et les gamins plus tardifs, souvent issus des zones rurales ou de familles françaises non-immigrées, passent à la trappe sans même avoir eu le temps de s’endurcir.

Le recruteur, il va pas s’embêter avec un môme du Périgord ou du Boulonnais qui pèse 42 kilos tout mouillé. Il va prendre celui qui a déjà les cuisses d’un pro, qui rentre dans les jambes et qui te plie un duel à l’épaule à 13 ans comme s’il avait 20 piges.

Et comme les sélections en centres de formation se jouent souvent sur deux ou trois séances d’évaluation, le verdict tombe sans appel. Le recruteur regarde le duel, pas la finesse. Le sprint, pas la lecture du jeu. Il ne se demande pas qui sera bon dans cinq ans. Il prend celui qui est déjà bon aujourd’hui. Puissant. Prêt. Impressionnant.

Le petit Blanc du Berry ou du Cambrésis, lui, il est recalé. Trop léger. Pas assez agressif. On lui dira peut-être : “Reviens l’année prochaine.” Mais entre-temps, l’autre aura signé.

Ce tri-là ne dit pas son nom, mais il est bien là. Il n’est pas raciste au sens classique du terme. Il est biologisant, expéditif, mécanique. Il privilégie un profil. Une morphologie. Une maturité accélérée. Et au bout du compte, ça donne une équipe où les corps sélectionnés racontent autre chose que le talent pur : ils racontent une idée du physique “utile”, du corps performant, conforme aux attentes athlétiques du moment.

L’intelligence de jeu, la vista, la technique en petits espaces, ce que les Espagnols ont su préserver avec Xavi, Iniesta, Pedri, chez nous c’est passé à la trappe. On veut du rentre-dedans. Du musclé. Du sélectionnable. Et tant pis si on jette au passage des gamins brillants, simplement parce qu’ils n’étaient pas prêts au bon moment, ou pas nés dans le bon corps.

Il y a une autre chose que personne ne veut dire, mais que tout le monde a vu : le communautarisme dans les clubs amateurs. C’est là que ça commence. Pas à Clairefontaine, pas à la FFF. Non, ça commence dans les clubs de quartier, dans les districts, dans les petites villes, les cités, les banlieues, là où on recrute, là où on détecte, là où on forme.

En région parisienne, à Marseille, à Lyon, dans plein de clubs amateurs, les petits Blancs ne tiennent plus. Pas parce qu’ils sont moins bons, mais parce qu’on ne joue plus avec eux. Les circuits préférentiels se font entre joueurs issus d’une même origine, d’un même quartier, d’une même culture. Le ballon ne circule plus selon la logique du jeu, mais selon celle du clan.

Moi, je l’ai vu dans un coron du Nord. Dans une équipe U17, quatre ou cinq gamins d’origine marocaine ne jouaient qu’entre eux. Ils ne faisaient jamais de passe au reste de l’équipe. Ils cassaient le collectif de l’intérieur. Et ils finissaient par dégoûter les autres. Petit à petit, les jeunes Blancs, les fils d’ouvriers, les mômes du coin, arrêtaient de venir. Ils voyaient qu’ils n’avaient plus leur place. Que l’ambiance était verrouillée. Et comme toujours, les éducateurs ne disaient rien. Par peur d’être accusés de racisme, par lâcheté, par habitude.

Ensuite arrivaient les entraîneurs communautarisés. Pas tous, évidemment. Mais certains, issus du même réseau culturel, favorisaient encore plus ces logiques. Une équipe première de club de district finissait par ressembler à un bloc homogène, non pas sportivement, mais ethniquement. Et le club devenait ce qu’il ne devrait jamais être : une extension du communautarisme ordinaire, validée par l’inertie des institutions.

On nous parle de mixité, de diversité, d’unité par le sport. Mais dans les faits, ce sont souvent les Blancs qu’on pousse dehors. Doucement. Silencieusement. En les isolant sur le terrain, en ne les intégrant pas aux combinaisons, en ne leur faisant plus de passes. C’est une forme de discrimination qui ne dit pas son nom, parce qu’elle vient d’en bas, et qu’elle est impossible à dénoncer sans se faire broyer.

Le résultat ? Une équipe de France où 70 à 80 % des joueurs sont noirs ou métis, issus des centres de formation urbains, ou de filières africaines. Et un public blanc, rural ou périurbain, qui regarde une équipe qui ne lui ressemble plus. Qui l’applaudit, mais sans se reconnaître. Qui admire, mais sans s’identifier.

Et on ose encore parler de “méritocratie républicaine”.

En vérité, le football français est devenu une machine à fabriquer un récit diversitaire sous contrôle idéologique. On n’aime plus les joueurs. On aime ce qu’ils doivent incarner. On ne recrute plus pour faire une équipe. On recrute pour faire une image, pour bâtir une vitrine. Et cette vitrine, c’est celle qu’on oppose au peuple français, pour lui dire : “Regarde ce que tu n’es pas. Regarde ce que tu dois devenir.”

Alors non, ce n’est plus l’équipe de France. C’est une opération marketing. Une mise en scène. Une manière de dire au peuple : tais-toi, acclame, et disparais.

1 réflexion au sujet de “Quand le foot dribble la France !”

  1. Bonjour,

    Il y a toute une partie (la troisième) consacré au foot et à l’affaire dite « des quotas » dans le foot français dans le livre de Stéphane Braud et Gérard Noiriel, Races et Science sociales au édition Agone. On retrouve approfondie une partie de votre article (sur la prédominance des caractéristiques athlétiques ainsi que la préférence des binationaux pour jouer dans leurs autres pays ainsi d’ailleurs que l’offensive de ces pays pour les attirer dans leurs équipes nationales).

    Bonne continuation

    PS J’enfonce peut-être une porte ouverte.

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