Université française

Le mal vertueux

Yana Grinshpun

Le Mal n’est pas seulement une notion subjective, c’est aussi un concept très discuté en philosophie morale et même en sciences. Pour certains, ce concept apparient aux temps révolus comme le remarque Lars Svendsen, un philosophe norvégien, pour d’autres, comme Kathleen Taylor, chercheuse au département de physiologie, anatomie et génétique à Oxford, le mal c’est la projection de certains aspects de nous-mêmes que nous n’aimons pas et que nous projetons sur des individus ou des groupes d’individus. Cela reviendrait à dire que lorsqu’on étiquette les gens ou les groupes de gens comme « mauvais », l’on se considère soi-même comme « bon » et on ne voit pas ses propres failles.

Il y a certainement des maux qui sont infligés aux autres sans que les auteurs les considèrent comme des « maux » mais plutôt comme des bonnes actions, les actions qui sont menées au nom du Bien. Le Comité de sûreté générale censé être au service du salut public a envoyé à la mort un grand nombre d’innocents. En 1918, Trotski ordonne la création des camps d’internement pour « les éléments socialement dangereux » et quand Lénine préconise d’y enfermer « les koulaks, les popes et autres éléments douteux », ces décisions sont motivées par la grande idée de la Révolution et de la libération du peuple. Martin Luther cherchait à réformer l’église corrompue souvent au prix de sa vie, par la suite il sommait cette nouvelle église de poursuivre tous ceux qui n’était pas d’accord avec son enseignement. Les idées propagées par Robespierre, Trotski ou encore Luther étaient soutenues par des groupes importants de gens qui croyaient faire du Bien, accomplir leur devoir moral en faisant violence aux autres au nom d’une idéologie salvatrice.

La « Commune »  de Censier autoproclamée (de l’Université Paris III- Sorbonne Nouvelle),  ainsi que les enseignants qui soutiennent les actions de cette commune, s’inscrivent dans  la logique décrite ci-dessus. Les étudiants et leurs guides révolutionnaires croient se battre pour des idées justes et n’hésitent pas à faire violence à tous ceux qui ne partagent pas leur point de vue. Si certaines des revendications des communards sont justifiées et communément partagées par l’ensemble de la communauté universitaire, comme par exemple, la très faible dotation financière affectée aux universités, le délabrement des conditions de travail des personnels des universités, les charges administratives que doivent accomplir les enseignants–chercheurs, et ne provoquent pas de désaccords entre les acteurs universitaires, d’autres relèvent des croyances et des représentations sociales derrière lesquelles se profilent les clivages politiques et idéologiques. L’université française serait selon les défenseurs des blocages  le lieu où fleurissent

le néo-libéralisme (voir à ce propos Sophie Rabau, professeure de littérature comparée dans la revue Vacarme : « Depuis ce matin, ma fac est à nouveau occupée comme elle l’est depuis des années par une idéologie néo-libérale qui a maintenant le visage d’un gendarme casqué »)

-l’élitisme (propos de Michel Bernard, professeur de littérature à Paris III « un système élitiste, où l’on est orienté selon son argent et son entregent, où l’on a enfin ôté aux enfants de petite fortune toute chance de se faufiler entre les mailles de la grande nasse sociale)

-la présence policière (à propos de l’intervention des C.R.S., la coordination des Université écrit  sur le site Sauvons l’Université: « On a là le signe à la fois de la surdité, de la précipitation et d’un mépris à l’égard de la jeunesse et de la communauté universitaire ».)

Néo-libéralisme vs anarchisme

Commençons par l’idéologie néo-libérale dont  Sophie Rabau accuse l’Université. Parlant de l’éducation, le néo-libéralisme est une idéologie qui tend à diminuer le rôle de l’Etat, de l’action collective dans l’éducation, qui valorise l’individualisme, la compétition, l’excellence. Issu des théories économiques, le néo-libéralisme privilégie les valeurs marchandes aux valeurs morales, la liberté individuelle à l’égoïsme, la compétitivité à l’entraide, l’utilitarisme à l’humanisme. Le néo-libéralisme impose le modèle de la concurrence comme un modèle total et réduit l’être humain à ses besoins économiques. C’est une idéologie qui serait opposée à l’idéologie humaniste et qui risque de devenir une source d’oppression. Même si c’est un modèle social dominant aujourd’hui, celui qui est plus ou moins explicitement incarné par le gouvernement de Macron, il n’est pas partagé par l’ensemble de la société et surtout par de nombreux universitaires dont l’auteure de ces lignes. Mais est-ce ce néo-libéralisme-là dont nous parlent les défenseurs du blocage et « les résistants insoumis »:

« Pendant quelques semaines, j’ai vu des étudiant.es en train de militer, de discuter, de décider collectivement, d’assister à des conférences ; j’ai vu des étudiant.es se et réapproprier leur lieu d’étude, en respecter les bâtiments au point de ramasser chaque mégot qui trainait. J’ai vu des étudiant.es faire face à la difficulté et au bonheur de l’autogestion et s’en tirer d’une manière qui appelle mon respect parce que je ne sais pas si je saurais le faire.
Je me suis vue à égalité avec autrui, débarrassée de la hiérarchie verticale, de la peur du gendarme et de la note. J’ai assisté à des conférences, j’ai découvert des idées nouvelles, j’ai appris, j’ai proposé. J’ai voulu conformément aux votes de l’Assemblée générale et en accord avec les étudiant.es organiser un cours d’agrégation dans le bâtiment occupé : les pressions de mon administration, réunie en cellule de crise sans cellules grises, n’ont pas manqué pour que j’abandonne ce projet hautement subversif et révolutionnaire. A Censier libérée, il y avait aussi un rainbow flag et trois chiens qui courraient dans la cour . Il y avait des gens qui n’avaient pas la carte d’étudiant.e qui va bien et j’étais heureuse qu’ils soient là. »

« Les étudiants se réapproprient leurs lieu d’étude », en fermant les portes aux professeurs, certainement tous adeptes du néo-libéralisme, de l’excellence et de compétence. « Le bonheur d’autogestion » va dans le même sens, enfin libérés de tous ses suppôts de la hiérarchie qui sont les profs qui incarnent certainement l’ordre autoritaire et moral e, ce dont témoigne la dernière phrase de Sophie Rabau

«  Depuis ce matin, ma fac est à nouveau occupée comme elle l’est depuis des années par une idéologie néo-libérale qui a maintenant le visage d’un gendarme casqué. » (https://vacarme.org/article3147.html)

Selon cette enseignante, les rapports universitaires qui ont existé bien avant l’invention de l’idéologie néo-libérale doivent être horizontaux, sans hiérarchie verticale. Certes, Socrate serait d’accord avec Sophie Rabau sur un point : le savoir n’est pas une marchandise qu’on dépose dans l’âme de l’apprenant, mais c’est un objet du désir qu’il faut lui faire vouloir acquérir. Le rôle de l’enseignant c’est de transmettre son virus du savoir à l’étudiant, qui ne le possède pas encore. Mais cela implique une asymétrie, et cela implique une hiérarchie et cela implique une autorité, une situation de communication particulière où la parole doit être légitimée par le statut institutionnel, en l’occurrence universitaire. La même Sophie Rabau a proposé à ses étudiants un cours de préparation à l’agrégation. En vertu de quoi ? En vertu de son statut, légitimé par l’institution dont elle dénonce le fonctionnement. Où est l’horizontalité, on se le demande ? Et pourquoi proposer les cours en sa qualité de professeure à ces étudiants qui seront évalués (par le gendarme de la note) alors que c’est justement contre ce gendarme néo-libérale évaluateur qu’elle semblait lutter. Au néo-libéralisme largement imaginaire, cette ex-élève de l’école normale oppose ni plus ni moins que l’anarchisme total. Le néo-libéralisme va aussi de pair avec l’idée d’excellence et de compétition. Si cette dernière peut être discutée et discutable, l’excellence n’est pas contraire aux exigences universitaires, et cela depuis l’existence de cette institution. La grande hypocrisie de cette enseignante ainsi que celle d’autres enseignants ex-normaliens dont regorge Paris III consiste à faire croire aux étudiants que la sélection est une très mauvaise chose pour eux, car elle crée des inégalités. Pour protester contre la réforme et exprimer leur réprobation de la loi ORE beaucoup de collègues « grévistes » n’ont rien trouvé de mieux que de mettre 20/20 à tous les étudiants de leurs cours en crachant ainsi à la figure de tous ceux qui ont fait beaucoup d’efforts en rendant leurs devoirs et en montrant par ce geste symbolique que les diplômes de cette université ne valent strictement rien. En grossissant le trait, je dirais que ce geste ressemble fort à celui qui consisterait à payer un salaire aux clochards.

L’éloge de l’élitisme

De même, l’utilisation de la connotation péjorative pour le mot « élitisme » me semble ridicule. Le mot « élite » n’est péjoratif que prononcé depuis un certain positionnement, et ce positionnement sent fort le populisme d’extrême gauche. Le dénigrement des élites est très à la mode et surtout lorsqu’il est fait par ces mêmes élites : par les gens qui ont beaucoup travaillé pour atteindre le niveau de connaissances et de compétences qui leur a permis de jouer un rôle dans la société. Oui, l’appartenance à l’élite suppose l’excellence, et il ne s’agit aucunement de l’excellence financière ou celle de naissance, il s’agit de celle qui s’acquiert par un effort constant de l’esprit, par l’assiduité et par la régularité du travail, par l’augmentation incessante du capital culturel susceptible de servir ceux parmi les compatriotes qui n’ont pas pu acquérir ces compétences. Dénigrer les élites revient à dissuader les étudiants de faire un effort, de renoncer au progrès sur le chemin du savoir, de mettre en cause toute la logique du travail sérieux.

C’est d’ailleurs très étonnant de voir ce type de discours proliférer parmi certain professorat académique. Le rôle de l’Université doit être justement de former les élites sociales sans lesquelles aucun Etat ne peut fonctionner. En ex Union-Soviétque, on entendait souvent la petite phrase attribuée à Lénine: « Toute cuisinière doit pourvoir gouverner l’Etat ». (Il ne l’a jamais prononcée, mais on ne s’embête pas de la précision en faisant de la propagande). Et pour que les cuisinières accèdent au savoir nécessaires pour gouverner le pays, elles devaient passer les examens d’entrée en fac, et cela pour toutes les facultés sans exception. La sélection était une condition sine qua non pour entrer à l’université communiste.

Tout le système éducatif fonctionne sur l’évaluation permanente des compétences acquises par les élèves. Tout établissement académique requiert un minimum nécessaire pour entrer en première année. Est-il utile encore de rappeler qu’après cette première année, en SHS (sciences humaines et sociales)  plus de 60% quittent la fac, car l’évaluation ne leur permet pas de rester et souvent, ils ne le veulent pas eux-mêmes. C’est une année sacrifiée pour beaucoup d’entre les enseignants qui n’en peuvent plus de fournir des efforts souvent inutiles. En tant que responsable de l’enseignement de linguistique en première année, je vois chaque année les résultats catastrophiques, l’abandon massif tant à cause de la mauvaise orientation qu’à cause de l’incapacité de suivre les enseignements proposés.

Si vraiment l’idée des élites est insupportable à certains collègues, il faut qu’ils créent des Universités populaires où tout un chacun pourra venir sans forcément être évalué. Oublier toute forme de compétition, vivre dans une autarcie égalitaire et s’auto-glorifier en position horizontale. En Russie soviétique, dont je suis originaire, cela s’appelait « Likbez » « Cours de liquidation de l’illettrisme » ouverts absolument à tous.

 

Violence policière

Quant à l’accusation de la violence, le « pacifisme » des occupants et des bloqueurs me semble être vraiment sujet à caution. Le pacifisme affiché des AG est un masque qui ne fonctionne qu’appuyé par la doxa  selon laquelle la guerre est une méchante chose. Ce pacifisme douteux, qui rappelle celui des « indignés » hesseliens est en contradiction flagrante avec la réalité des barrages, des blocages des lieux de travail où beaucoup parmi nous voudrions accéder sans «être filtrés » par l’autorité imposée des idéologues pacifistes, sans que leurs opposants soient hués, ou qu’on leur interdise la circulation libre. La revendication permanente de non-violence de la part des bloqueurs et l’accusation de la violence des présidents de l’Université a une fonction argumentative claire : il est impératif de faire passer les opposants pour les violents et se faire passer pour les opprimés : par le système, par la loi, par les néo-libéraux, enfin, par tout un ensemble susceptible de ne pas être d’accord. En s’octroyant la place de la victime (du néo-libéralisme, de la sélection, de la violence, de l’imagination aussi, comme celle de Tolbiac), en construisant une figure de persécuté par la police, ces mouvements ont tout à gagner dans l’opinion publique, en s’inscrivant dans le récit des victimes des « violences policières ». Quant à la violence symbolique et réelle infligée aux collègues qui soutiennent la loi ORE pour des raisons expliquées de nombreuses fois dans les AG ou dans les communiqués, celle-ci on la met de côté.

Pour conclure, même si, certaines idées pour lesquelles se battent les grévistes et les opposants de la réforme, contiennent des convictions humanistes, (et je ne parle que de la vie universitaire et non pas d’autres causes sociales), les méthodes de combat font plus de mal aux acteurs de la vie universitaires que du bien. C’est cela, à mon sens, le mal vertueux.

 

 

 

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