Argumentation, France, politique

«Cisjordanie » : d’une désignation géographique latine à un toponyme politique français

par Yana Grinshpun

Par Yana Grinshpun

« Cisjordanie ou Judée-Samarie ? Pourquoi ce territoire porte-t-il des noms différents selon les époques et les traditions ? » La question qui sert de point de départ à cet article résume un problème classique de l’analyse du discours : la dénomination d’un territoire n’est jamais une opération neutre. Un toponyme sélectionne un trait géographique, historique ou politique, et laisse dans l’ombre les autres ; il inscrit le lieu dans un récit et, parfois, dans une revendication. Le territoire situé à l’ouest du fleuve Jourdain constitue à cet égard un cas d’école : trois systèmes de dénomination — hébraïque, arabe, latin — y coexistent et s’y concurrencent, chacun porté par des traditions historiographiques et diplomatiques distinctes.

La présente étude reconstitue la trajectoire du terme français « Cisjordanie » en distinguant trois dimensions trop souvent confondues dans le débat public : l’origine morphologique et géographique du mot, l’évolution de son référent territorial, son éventuel statut juridique et son usage diplomatique. La démarche est celle d’une analyse qualitative d’un dossier documentaire circonscrit : une attestation savante ancienne (un ouvrage géographique latin du début du XVIIIᵉ siècle), des textes juridiques et diplomatiques (mandat de 1922, accord d’armistice de 1949), un témoignage de presse (le quotidien « Le Monde » en juin 1967), une notice d’autorité bibliothéconomique (Bibliothèque nationale de France), un instrument de recherche des archives diplomatiques françaises et une source ecclésiastique francophone (Patriarcat latin de Jérusalem). Il ne s’agit pas d’un dépouillement systématique de la presse ou des archives, mais de l’examen raisonné d’attestations datées, avec leurs limites.

Le mot « Cisjordanie » est construit sur le préfixe latin « cis- », « de ce côté-ci », par opposition à « trans- », « au-delà ». La formation est savante : elle décrit la position d’une région par rapport au fleuve Jourdain, à la manière dont la grammaire latine opposait « cispadan » et « transpadan » pour les régions situées en deçà ou au-delà du Pô. « Cisjordanie » signifie donc « la région de ce côté-ci du Jourdain », et « Transjordanie » son pendant oriental.

L’ancienneté de cette opposition est attestée dans la littérature géographique savante. Dans Apparatum Geographicum du Père oratorien Bernard Lamy, réimprimé à Leipzig en 1705, la table des matières comporte deux sections consécutives : « De Transjordanicae regionis Tribubus » (« Des tribus de la région transjordanienne ») et « De Tribubus Cisjordanicis » (« Des tribus cisjordaniennes ») (Universitätsbibliothek Heidelberg, vue 142 de la numérisation). Ce témoignage documente une opposition descriptive appliquée au Jourdain dans la géographie biblique savante du début du XVIIIᵉ siècle, dans un contexte d’exégèse :  l’ouvrage sert de complément géographique à une harmonie évangélique. Il ne permet en revanche de dater ni l’apparition du nom français « Cisjordanie » ni son emploi avec le référent territorial contemporain : en 1705, les formes latines attestées décrivent un espace biblique (les tribus d’Israël), non une entité politique.

Dans la tradition biblique et historique juive, y compris la tradition contemporaine israélienne, la région est connue sous les noms de Judée et de Samarie, en hébreu « Yehuda ve-Shomron יהודה ושומרון  ». La Judée y constitue le cœur de l’histoire politique, religieuse et culturelle du peuple juif.  Historiquement, elle renvoie au royaume de Juda, à Jérusalem et aux principaux lieux de la mémoire juive. Le nom même du « juif » en conserve la trace : selon le Trésor de la langue française, le français « juif » (attesté vers 1223) procède du latin « Judaeus », emprunté au grec « Ioudaios », lui-même dérivé de l’hébreu « Yehudi », dérivé de « Yehuda », Juda, chef d’une des douze tribus d’Israël, puis nom du royaume correspondant. Pour les développements ultérieurs de ce terme, consulter Discours ordinaires et identités juives de G.-E. Sarfati (1999). La Judée n’est donc pas seulement un toponyme : c’est la matrice d’un ethnonyme.

Deux précautions s’imposent. La première concerne la correspondance géographique : les régions anciennes de Judée et de Samarie ne coïncident pas exactement, dans leurs limites, avec le territoire que le XXᵉ siècle appelle Cisjordanie ou « West Bank » ; il convient de parler d’un recouvrement, non d’une identité. La seconde concerne l’usage contemporain : ce qui est directement documenté est la désignation administrative israélienne « Ezor Yehuda veShomron» « zone de Judée et Samarie »).

La terminologie arabe officielle emploie l’expression « al-Ḍiffa al-Gharbiyya » الضفة الغربية, « la rive occidentale » (du Jourdain), qui correspond sémantiquement à l’anglais « West Bank ». Il s’agit, là aussi, d’une désignation de position par rapport au fleuve – non d’une traduction de « Cisjordanie », dont elle est l’équivalent géographique. Cette tripartition (latin, arabe, anglais) est significative : chaque langue dispose d’une appellation construite sur la même logique spatiale, mais aucune ne coïncide avec la tradition hébraïque, qui nomme la région d’après son histoire propre.

Avant 1948, « Cisjordanie » ne désigne ni un État ni une entité politique autonome. C’est également le cas aujourd’hui. Sous le mandat britannique, la région située à l’ouest du Jourdain appartient à la Palestine mandataire, tandis que la partie orientale forme la Transjordanie. Sur le plan politique, l’émirat hachémite de Transjordanie est établi en 1921, lorsque les autorités britanniques installent Abdallah ibn Hussein à la tête d’une administration distincte à l’est du fleuve en créant un nouvel état qui est aujourd’hui appelé Jordanie[1]. Sur le plan juridique, cette séparation est formalisée en 1922 : l’article 25 du mandat pour la Palestine, approuvé par la Société des Nations, prévoit que « dans les territoires s’étendant entre le Jourdain et la frontière orientale de la Palestine, telle qu’elle sera définitivement fixée, le Mandataire aura la faculté, avec le consentement du Conseil de la Société des Nations, de retarder ou de suspendre l’application des stipulations du présent mandat qu’il jugera inapplicables à raison des conditions locales existantes » (texte du mandat, Société des Nations, 1922). C’est sur cette base que la Grande-Bretagne écarta à l’est du Jourdain l’application des dispositions du mandat relatives au foyer national juif. L’émirat devient indépendant en 1946.

Après la guerre israélo-arabe de 1948, la Transjordanie prend le contrôle militaire de la Judée-Samarie et de Jérusalem-Est. Le 3 avril 1949, Israël et la Jordanie signent à Rhodes un accord d’armistice général : l’article VI, paragraphe 9, y précise que les lignes de démarcation d’armistice sont arrêtées « sans préjudice des règlements territoriaux ou des tracés de frontières définitifs à venir, ainsi que des réclamations des parties » (accord d’armistice israélo-jordanien, 3 avril 1949, traduction nôtre). La « ligne verte » qui en résulte établit des limites militaires sans préjuger des règlements territoriaux futurs – point décisif -, car le statut du territoire demeure juridiquement ouvert.

En avril 1950, la Jordanie proclame l’union des deux rives du Jourdain (24 avril 1950). La terminologie arabe officielle de l’époque emploie précisément le vocabulaire des « deux rives », l’administration de la partie occidentale étant désignée par « al-Ḍiffa al-Gharbiyya الضفة الغربية», la « rive occidentale ». Cette annexion ne bénéficie pas d’une reconnaissance internationale générale : selon la littérature historique, seuls le Royaume-Uni et l’Irak l’ont formellement reconnue (le cas du Pakistan étant discuté), et la Ligue arabe, après l’avoir débattue, l’a traitée comme une mesure provisoire, la Jordanie agissant à titre de dépositaire dans l’attente d’un règlement (annexion jordanienne de la Cisjordanie, 1950-1988).

En juin 1967, à l’issue de la guerre des Six Jours, Israël prend le contrôle militaire de la Judée-Samarie, ou de la « rive occidentale », et de Jérusalem-Est. La littérature rapporte qu’en décembre 1967, le gouverneur militaire israélien publia une ordonnance stipulant que le terme « région de Judée et Samarie » serait identique en tous points au terme « région de la rive occidentale » (« West Bank Region »), l’expression « Judée et Samarie » étant formellement adoptée dans l’usage officiel israélien au 1968. La dénomination officielle de « Judée-Samarie » comme désignation administrative date de la victoire dans la guerre des six jours 1967. La terminologie officielle de l’État d’Israël relève ainsi d’un choix historique, politique et culturelle opéré sur un fonds de noms historiques, tandis que celle de la communauté internationale s’est développée dans une autre direction, dont la volonté d’effacer la présence juive ininterrompue sur ces terres.

La presse française de juin 1967 offre un témoignage précieux sur l’état du lexique au moment où le territoire change de mains. L’article du « Monde » daté du 19 juin 1967, envoyé d’Hébron le 17 juin par Philippe Decraene, est titré « La Cisjordanie à l’heure israélienne » et s’ouvre ainsi :

« Sur la rive occidentale du Jourdain, où les Israéliens paraissent fermement décidés à demeurer, le calme est à peu près partout rétabli, mais les autorités militaires ont encore de sérieux efforts à déployer pour que le retour à une vie normale soit effectif. » (Le Monde, 19 juin 1967)

Cette occurrence atteste la coexistence des deux désignations dans un même texte de juin 1967 : « Cisjordanie » dans le titre, « rive occidentale du Jourdain » dans l’ouverture. Elle établit que le mot circulait dans la presse française de qualité dès juin 1967 avec le référent territorial actuel ; elle ne permet en revanche de mesurer ni la fréquence respective des deux termes à l’époque, ni leur degré de diffusion dans le grand public.

La vedette matière de la Bibliothèque nationale de France, « Cisjordanie (Palestine) », a été créée le 31 janvier 1983 (notice nᵒ FRBNF11951289, catalogue général de la BnF). Dans l’état où nous l’avons consultée, cette notice établit la correspondance entre « Cisjordanie », « Judée et Samarie » (mentionnée comme « employé pour ») et l’anglais « West Bank » (correspondance exacte avec la vedette de la Library of Congress), et définit le territoire comme « partie de la Palestine conquise par la Transjordanie en 1948 durant la guerre israélo-arabe », occupée par Israël depuis juin 1967. La date de création de la vedette ne date ni l’apparition du mot dans la langue , attestée plus tôt dans la presse, comme on l’a vu, ni sa généralisation ; sans l’historique des modifications de la notice, on ne peut d’ailleurs pas affirmer que tous les libellés actuels figuraient dans la version initiale. Elle constitue toutefois un repère : un moment où l’appellation était outillée dans les instruments de description bibliographique du monde francophone.

Une source ecclésiastique francophone conserve une formulation ancienne et révélatrice. La notice biographique consacrée par le Patriarcat latin de Jérusalem au prêtre Ibrahim Dirawi (1919-1981) évoque « la Cis-Jordanie, occupée par les forces du Roi Abdallah », qui « devint, le 24 avril 1950, la rive droite du Royaume de Jordanie » (Patriarcat latin de Jérusalem, notice Ibrahim Dirawi). Elle montre la coexistence, dans un même texte francophone, de « Cis-Jordanie » (avec son trait d’union savant) et de la terminologie des « rives » du royaume jordanien.

Le répertoire numérique des archives du consulat général de France à Jérusalem, qui couvre la période 1967-1977, offre un dernier témoignage. Dans l’état où nous l’avons consulté, l’instrument de recherche indexe sous « Cisjordanie » de nombreuses entrées (par exemple « Situation politique à Jérusalem et en Cisjordanie: chronologie des événements », 1967-1977 ; « Implantations en Cisjordanie et à Jérusalem », 1968-1977), et conserve par ailleurs la mention « Judée-Samarie » dans les dossiers de presse consacrés aux territoires occupés (1971-1976) (répertoire numérique, FR MAE 294PO/3, archives diplomatiques françaises). Les intitulés attestent néanmoins que les deux appellations coexistaient dans l’outillage des diplomates français, avec une nette prédominance de « Cisjordanie » comme désignation d’ensemble.

L’examen de ce dossier autorise une première conclusion :« Cisjordanie » n’est pas, à l’origine, le nom d’un territoire souverain, ni jordanien, ni israélien, ni évidemment« palestinien », car une telle entité historique ni politique n’existe pas . C’est une appellation géographique, « la région située de ce côté-ci du Jourdain », devenue progressivement un toponyme politique. Son emploi ne constitue en lui-même aucun titre juridique de souveraineté: un mot ne confère pas de droits territoriaux, pas plus qu’il n’en retire.

L’analyse des dénominations n’établit pas que toutes les questions juridiques seraient indéterminées, et elle ne prend pas position sur ces qualifications; elle établit seulement que le choix du toponyme « Cisjordanie », « Judée-Samarie », « rive occidentale » ne permet pas de les déduire.

Chaque appellation fonctionne comme un miroir orienté. « Judée-Samarie » inscrit le territoire dans l’histoire ancienne et l’ancrage juif de la région ; c’est la dénomination de la tradition hébraïque, devenue désignation administrative officielle de l’État d’Israël, et l’on a vu que cette officialisation date de décembre 1967. « Cisjordanie » et « rive occidentale » décrivent une position par rapport au Jourdain ; ce sont des désignations géographiques et diplomatiques, dont l’usage international s’est imposé après 1948. L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir quel mot est « exact », mais de comprendre que chaque mot sélectionne un aspect du réel et engage un récit : l’un mobilise l’histoire et la mémoire, ainsi que la réalité actuelle, les autres la posture politique et diplomatique. L’oubli de cette sélectivité produit les effets de cadrage que l’analyse du discours vise précisément à décrire : naturaliser un toponyme, c’est naturaliser le récit qu’il porte

L’histoire du mot « Cisjordanie » en français offre une leçon de méthode. Des expressions latines appliquées au Jourdain dans l’érudition biblique du début du XVIIIᵉ siècle ; une région nommée Judée et Samarie dans la tradition hébraïque, dont le nom a fourni l’ethnonyme même du peuple juif ; un espace devenu objet de droit avec le mandat de 1922 et l’article 25 qui détache la Transjordanie ; une ligne d’armistice  de 1949, arrêtée sans préjudice des règlements territoriaux futurs ; une annexion jordanienne de 1950 majoritairement méconnue du droit international ; une occupation de 1967 aussitôt accompagnée d’une politique israélienne du nom ; une presse française qui, dès juin 1967, emploie « Cisjordanie » à côté de la « rive occidentale » ; un outillage bibliothéconomique en 1983 et des instruments diplomatiques où les deux appellations coexistent : telles sont les étapes documentées qui mènent d’une préposition latine à un enjeu diplomatique mondial. Le territoire demeure aujourd’hui disputé, et aucune de ses appellations ne suffit, à elle seule, à trancher la question de sa souveraineté.

Mais l’analyse des noms, de leur formation, de leurs attestations, de leurs emplois, demeure l’un des instruments les plus sûrs pour résister aux récits concurrents et biaisés qui se disputent ce territoire : car si les mots ne décident pas du droit, ils préparent toujours les esprits à décider.

Bibliographie

Bernard Lamy, « Apparatum Geographicum ad Commentarium Harmoniæ Suæ Evangelicæ […] », Lipsiae : Apud Autorem, Typis Müllerianis, 1705 (vue 142 de la numérisation : « De Transjordanicae regionis Tribubus » ; « De Tribubus Cisjordanicis »). Universitätsbibliothek Heidelberg.

Société des Nations, « Mandat pour la Palestine », 1922 (article 25). Texte : Nations Unies, UNISPAL.

« General Armistice Agreement between Israel and the Hashemite Jordan Kingdom », Rhodes, 3 avril 1949 (article VI, § 9). Texte : UN Peacemaker.

Philippe Decraene, « La Cisjordanie à l’heure israélienne », Le Monde, 19 juin 1967. Archives Le Monde.

Bibliothèque nationale de France, notice RAMEAU « Cisjordanie (Palestine) », nᵒ FRBNF11951289, créée le 31 janvier 1983. Catalogue général de la BnF.

Patriarcat latin de Jérusalem, notice biographique « Ibrahim Dirawi (1919-1981) ». lpj.org.

Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, « Répertoire numérique des archives rapatriées du consulat général de France à Jérusalem, 1967-1977 » (FR MAE 294PO/3). Archives diplomatiques.

Yana Grinshpun, « Un mot, une histoire : les origines de « Cisjordanie » », vidéo, chaîne « Perditions idéologiques », 26 août 2026. YouTube.

CNRTL, « Trésor de la langue française informaté », article « juif » (étymologie). cnrtl.fr.

Sarfati, G.-E.(1999)  « Discours ordinaires et identités juives », préface de Jean-Pierre Faye, Berg International, Paris


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