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Réflexions réflexives (II) : du mépris bien caché

Yana Grinshpun, Roland Assaraf

Nous parlions de la presse française et voilà qu’il y a quelques mois, après avoir publié un article chez Causeur, l’une des auteurs de ce billet reçoit des accusations  de certains de ses collègues qui lui reprochent de publier dans la presse de l’extrême droite. Elle découvre alors, que les collègues de « gauche » lisent un certain type de journaux et excommunient d’autres. Par exemple, selon leur grille, Le Figaro est de droite, Valeurs actuelles est de l’extrême droite, Causeur oscille entre  les deux. Partant, elle a aussi découvert que certains de ses collègues ne lisaient pas certains auteurs, parce que lesdits auteurs étaient classés à droite ou avaient une « « sale gueule, comme Houellebecq ou Camus (Renaud). Ils préféraient  La princesse de Clèves  ou les œuvres de Christine de Pisan. De nature moins sensible, même si Christine Angot n’est pas la reine de beauté, on la lit, comme on lit Charles Enderlin et Dominique Vidal ou Alain Greish et Guillaume Gendron ou encore Piotre Smolar, comme on lit Alain Badiou et Edgar Morin et même Alain Soral, et nous ne sommes pas de gauche, de cette gauche, de « la bonne gauche » ni celle de Hamon, ni celle de Mélenchon. Ces derniers se penchent beaucoup sur les Juifs et Israéliens sur les pages de leurs organes de presse, mais aucun d’eux n’aborde l’antisémitisme de certains quartiers de France, émanant de musulmans, qui sont irréparablement « victimes » pour ces journaux. Une fois construite, il est difficile de déconstruire l’image véhiculée depuis une décennie, matraquée à la longueur de journée, assimilée tant par les lecteurs que par les journalistes eux-mêmes, sans qu’ils se rendent compte que cela humilie ceux qui peuvent s’identifier avec ces « victimes » imaginaires, mais qui sont victimes réelles de ces discours paternalistes et condescendants.

Ni Libé, ni Le Monde : ces médias pleins de bonnes pensées, de l’amour de la diversité et autre multiculturalisme, ne s’interrogent que rarement sur les faits, sur la situation sur le terrain, ils s’évertuent à nier les évidences, en étant très attachés aux idées et aux utopies, en tout cas, pour certains sujets récurrents. A les lire,  : il y a des justes et des diaboliques. Les diaboliques sont les Israéliens, les néo-nazis, l’extrême droite, les anti-migrants, les conservateurs, les réacs et les racistes. Remarquons, que cette dernière catégorie est très floue, on y case ceux qui ne pensent pas comme il faut. Aujourd’hui on dit « raciste » comme naguère « sale con ». Les justes sont ceux, qui prétendent défendre les « misérables »: migrants, immigrés, palestiniens,  etc., mais qui, en réalité, ne font rien, à part afficher le ressentiment à l’égard de ceux à qui ils attribuent la responsabilité supposée de leur misère. Le reste varie en fonction des saisons.

Il y a quelques jours, Valeurs actuelles, « ah cet immonde organe de droite », selon nos collègues qui savent ce qui est juste, publie un article sur Seine -Saint-Denis et la fuite des familles juives.

https://www.valeursactuelles.com/societe/seine-saint-denis-nouveau-laboratoire-ideologique-de-lantisemitisme-decomplexe-99004

Que disent les justes à propos de cette publication, qui parle pourtant des faits avérés. Ce ne sont pas des français de plus de cinq générations, de religion chrétienne qui font partir les Juifs (sinon, on verrait un article dans Le Monde tout de suite  contre le fléau « néo-nazi »), mais ce sont des musulmans. Et c’est très embêtant pour la presse de « gauche » celle qui prétend ne défendre qu’une noble cause, les droits et l’égalité entre les hommes. Aborder ce sujet, risquerait de présenter des membres du groupe de victimes par essence, comme des « bourreaux ». Cela disqualifierait toute une idéologie fondée sur l’essentialisation victimaire associée aux termes, « arabe », « musulman », qui rejoue la lutte contre la décolonisation sur le territoire national, et qui se trouve en cela alimenté par les idéologues du PIR.

Ils n’en disent donc rien, si ce n’est un article dans Le Monde dont l’auteur annonce sa découverte de l’antisémitisme des quartiers tout en s’empressant de dire qu’il est antisioniste, pour qu’on ne le confond pas avec les diaboliques qui dénoncent l’antisémitisme musulman.

Les médias, essentiellement de gauche, ont construit un couple dichotomique de persécuteurs et de persécutés, d’oppresseur et d’opprimé, de victime et de bourreau. Cela pour des raisons, qui sont liées à la fois à la politique étrangère de la France et à l’antipathie profonde que les socialistes éprouvent à l’égard de l’état Juif, qui a cessé d’être socialiste en empruntant une autre voie économique et politique. Les Juifs sont aimés, surtout quand ils sont victimes et morts dans les camps de concentration. Dans ce cas-là, le consensus médiatique est total et la communion dans la commémoration ou plutôt la commisération pour les victimes est indiscutable et même obligatoire. Et pourtant, le problème existe, les Juifs fuient certains quartiers où la population musulmane est majoritaire, ils sont intimidés, ils sont agressés sans que de facto qui que cela soit les protège. Un homme de gauche, Michel Dreyfus, qui a cru toute sa vie aux idéaux socialistes, a bien vu le paradoxe. Dans L’antisémitisme à gauche. Histoire d’un paradoxe, de 1830 à nos jours,

« La gauche communiste et une partie de l’extrême gauche rejettent le sionisme, puis critiquent Israël, non sans quelques dérapages antisémites limités. Enfin, le révisionnisme puis le négationnisme innovent en s’appuyant sur les images plus anciennes du Juif privilégié et tirant les ficelles de la politique mondiale, s’appuyant sur les Protocoles des sages de Sion. Révisionnisme et négationnisme résultent de la rencontre de quelques militants venus de l’ultra-gauche, mais finissant par rompre avec elle, avec l’extrême droite. L’ultra-gauche porte donc une responsabilité dans leur genèse, mas là encore elle n’est pas la seule. » (Dreyfus 2011 :287)

Le silence des médias de gauche à propos des origines de la montée de l’antisémitisme en France ne peut que les nuire à long terme. Il révèle leur pseudo-humanité qui rabaisse les musulmans en les assignant à la position d’infériorité victimaire. Cette attitude manifeste également le mépris pour des populations que les médias ont choisies de désigner uniquement comme des victimes à défendre, et ainsi nier la dignité et la spécificité des individus les composant. Beaucoup parmi ces derniers ne manquent pas de le décrier, mais ces médias préfèrent les taire. Monsieur Bassem Eid, le représentant du Département des Relations Internationales du Conseil régional de Shomron dit clairement dans son discours:

Stop calling us victims!” https://www.facebook.com/be0544

Or on ne trouve pas le moindre écho de ce discours dans les médias, ceux dont on parle n’ont pas de parole, c’est l’une des caractéristiques du discours paternaliste, parler de ceux que l’on infantilise à leur place. On retrouve ce travers dans le livre d’Edwy Plenel Pour les musulmans.

Ce type de préjugés raciaux qui se masquent sous le sceau de la bienveillance, a des conséquences. Nous croyons qu’il existe une corrélation entre l’essentialisation de la responsabilité des uns, la victimisation et l’irresponsabilisation des autres ainsi que le passage à l’acte de la part victimes désignées (comme M. Merah -victime de la société, de la discrimination etc…), contre leurs bourreaux désignés. En effet, désigner des « victimes », alimente un sentiment d’humiliation et de ressentiment. Exonérer les victimes désignées de toute responsabilité, comme le font les représentants d’une certaine intelligentsia, tel Hazan et Badiou[1], favorise le passage à l’acte violent et terroriste. Non pas un passage à l’acte contre les auteurs des discours humiliants, mais contre ceux que ces discours désignent comme responsables de cette humiliation (les israéliens, et partant, les juifs en général). La déresponsabilisation se fait par l’invocation systématique du « déséquilibre » de l’individu, son « désespoir pacifique », ou de manière générale la présentation du meurtrier ou de son groupe désigné, comme « victime désespérée »

Dans ce cas, ils se montrent solidaire de ceux qu’ils méprisent (arabes, musulmans, palestiniens), contre ceux qu’ils ont désignés comme des cibles (les colons-juifs). La gestion du racisme est plus perverse et efficace dans le cas d’un positionnement à gauche, du fait précisément du caractère implicite, caché par son caractère bienveillant. Ceci est une hypothèse pour expliquer que l’écrasante majorité de passages à l’acte antisémites et terroristes en France est principalement le fait de criminels qui se revendiquent de l’islam, alors que ce type de passage à l’acte n’existe pas dans d’autres pays comme Singapour.

Ce discours « de bon ton », incite à la violence, tout autant que peut le faire un discours d’extrême droite. Ces deux discours véhiculent les mêmes représentations, de haine pour certains (les juifs ou les juifs israéliens, les ennemis qualifiés à tort et à travers d’extrême droite) et  de mépris pour les autres (palestiniens, arabes, musulmans).

Il existe, toutefois, deux différences. Dans un cas, on peut déresponsabiliser le passage à l’acte contre ceux que l’on méprise (profanation des mosquées ou la préparation des attaques contre les musulmans). Dans l’autre, on déresponsabilise le passage à l’acte de la part de ceux que l’on méprise, contre ceux que l’on a désigné comme des cibles (il n’y a pas d’antisémitisme dans les quartiers, selon une certaine gauche, les juifs prétendent êtres ciblés par les musulmans, mais il n’en est rien, ce n’est qu’un « des nombreux affrontements entre les groupes à identité close » cf. colloque universitaire qui va se tenir le 5 octobre à Paris 7 ) Dans le second cas c’est plus efficace, du fait précisément de son caractère implicite, caché par son caractère bienveillant.

En fait, on s’aperçoit que ce n’est pas un discours de gauche, contrairement à ce qui est présenté mais celui d’une droite renversée, où la supériorité raciale qui permettait de ne pas accorder les mêmes droits aux autres, a été remplacée par une supériorité du narcissisme moral, celui qui n’accorde pas les mêmes devoirs moraux aux autres, surtout arabes et musulmans.

La lutte contre le racisme là où il n’est pas, et pas là où il l’est révèle, en réalité, une projection sur l’autre diabolique, de son propre racisme non assumé.

Car cette gauche-là ne s’intéresse pas aux victimes désignées, mais à sa propre image, celle qui permet de dire « nous sommes de gauche », comme on disait avant « nous sommes chrétiens », en somme, une étiquette de bonne société. En disant cela, nous ne parlons pas de toute la gauche, mais de celle des faux dévots, celle qui alimente les conflits et les actes violents.

Si on combat le fascisme d’hier, dont on drape tous ses adversaires, c’est pour utiliser un consensus à des fins d’intimidation et d’inhibition de toute pensée critique. L’objet en est l’évitement de la réalité et des discours qui peuvent remettre en question son propre point de vue.

Ce fonctionnement différencie un discours réfléchi dans un miroir  du Monde Diplomatique d’une réflexion au sens de la pensée, qui, elle, par définition, essaye de se confronter au réel, aux contradictions, aux paradoxes et aux adversaires.

 

 

 

 

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[1] « L’hostilité de ces jeunes envers les Juifs est fondamentalement liée à ce qui se passe en Palestine. Ils savent que là-bas, des Israéliens juifs oppriment les Palestiniens, qu’ils considèrent pour des raisons historiques évidentes comme leurs frères » (Badiou, Hazan (2011 : 18-19)

 

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