victimisation

Et monsieur Jourdain inventa la « glottophobie »…

Jean Szlamowicz

Il aura suffi d’une pique maladroite de Jean-Luc Mélenchon envers une journaliste du sud-ouest pour qu’on découvre un nouveau concept, la « glottophobie ». Les sciences humaines, en l’occurrence la sociolinguistique, sont régulièrement appelées au secours des idéologies qui prétendent se fonder sur la science. À l’affût de nouvelles discriminations à dénoncer et ravie d’une caution scientifique qui passait par là, la députée LREM Laetitia Avia a immédiatement bricolé un projet de loi à partir des articles trouvés sur Google. Elle a ensuite prétendu que c’était une blague. Puis finalement le contraire. Peu importe son intention, ce qui reste, c’est le discours autour d’une glottophobie qui n’a rien d’un concept scientifique.

L’un des linguistes cités par la députée s’est offusqué de la reculade politique dans une lettre publiée par La Provence :

« Avec mes collègues et mes étudiant.e.s, je vais continuer mes recherches sur les accents et sur la discrimination que peuvent parfois subir certaines personnes ; sans chercher à entraver la liberté d’expression, sans vouloir empêcher toute imitation de l’accent, sans exagérer la glottophobie. Mais ne vous inquiétez pas : vous pouvez retourner vous amuser à l’Assemblée Nationale ; nous sommes nombreux, dorénavant, à le prendre au sérieux, ce problème. »

Il y mentionne « les réelles discriminations que l’on peut subir à cause de son accent, qu’il soit toulousain, marseillais, picard ou… ‘de banlieue’ » et prétend « qu’il y avait un vrai problème et de vraies souffrances que le code pénal pouvait peut-être un peu plus protéger ».

En produisant des concepts, les sciences humaines ne font pas que décrire le social, mais elles en construisent parfois la perception. Contribuant à alimenter les demandes militantes — et il est notoire que les universités sont le lieu où se formalisent les idées politiques — le monde intellectuel mélange volontiers sa dimension descriptive avec sa contribution aux débats sociaux. De nouveaux concepts sont sans cesse lancés sur le marché du sociétal, dans les domaines du genre, du « vivre-ensemble » ou de l’écologie, et participent au marketing idéologique ambiant. On répand par exemple des concepts comme « l’appropriation culturelle » à la faveur d’une vague métaphore sur l’idée de possession qui aboutit à une forme de ségrégation volontaire. Il ne s’agit évidemment pas d’un fait social mais d’une locution où le terme appropriation est saturé de connotations négatives.

La glottophobie appartient au même registre des fausses bonnes idées, mélange de constat banal et d’exaltation conceptuelle auto-légitimante. En constatant que l’on juge les gens d’après leur façon de parler, on ne fait pas une grande découverte. Bien sûr, pour ne pas donner l’impression de simplement réinventer la roue, on emballe cela d’un terme ronflant. Car quand on fait de la science, on parle grec, monsieur. Et il s’agit là d’un véritable préjugé linguistique et épistémologique : toute idée mérite néologisme. On ne saurait s’exprimer sans un mot composé aux saveurs héllénistiques, fût-ce au prix d’une approximation : le phénomène considéré ne concerne en effet ni une langue (« glotto- »), ni la peur (« phobie »). Il s’agit plutôt d’un jugement social négatif envers certains traits linguistiques (accent, lexique, etc.…) c’est-à-dire ce qu’on a coutume d’appeler un sociolecte.

Existe-t-il une société sans jugement social ? Sur le plan linguistique, cela doit faire quelques millénaires que les locuteurs se jaugent en remarquant les particularités d’appartenance et d’origine que révèlent les caractéristiques verbales. La citation sans cesse répétée de George Bernard Shaw l’illustre à merveille : « It is impossible for an Englishman to open his mouth without making some other Englishman hate or despise him » (Pygmalion, 1916). Toute société se fonde sur la différenciation (de classe, de caste, de fonction, etc.), laquelle n’est pas forcément hiérarchisante. N’inventons pas des « glottophobies » : personne ne méprise l’accent toulousain et les habitants de la Haute-Garonne ne connaissent pas spécialement de discrimination. Les sociolectes relégués sont ceux qui expriment l’absence d’éducation et / ou qui suggèrent un enfermement communautaire. La seule origine géographique n’est pas l’objet d’un mépris social efficient — il n’y a pas de schibboleth de la chocolatine ![1]

Variations et perception

Tout sociolinguiste sait bien (comme d’ailleurs tout locuteur intuitif) que la parole ne vaut que dans un contexte donné. Un accent peut générer de la complicité ou de l’hostilité, être employé dans un cadre public ou privé, etc. Un sociolecte ne possède de valeur symbolique que rapporté à un contexte. Tout le monde a « un accent » mais il sera plus ou moins marqué, plus ou moins révélateur d’une origine sociale ou géographique. Dans un cadre homogène — l’endogroupe ou la conscience réflexive — personne n’« entend » son propre accent qui n’est l’objet d’aucun jugement — nulle glottophobie envers le parler des cités de banlieue dans les cités de banlieue… C’est dans la différence que le sociolecte devient saillant et sujet à l’interprétation sociale.[2] Car comme le rappelle le sociologue Howard S. Becker dans son ouvrage Outsiders (1963), il n’y a de déviance que par rapport à un groupe-repère et chaque groupe social possède ses propres normes. En d’autres termes, on est toujours l’autre d’un autre.

La valeur sociale des façons de parler est donc elle-même variable. Contrairement aux interprétations d’une sociologie bourdieusienne binaire privilégiant pesamment l’opposition dominant / dominé, l’éthos verbal est plus complexe qu’une simple confrontation de classe. Déjà, les traits verbaux signalant une « distinction », une appartenance à une élite ne constituent pas l’exercice du pouvoir social lui-même. La valeur des comportements verbaux des locuteurs change une fois hors du groupe dont ils signalent l’homogénéité. Transposez un énarque hors de son milieu naturel et ses manières linguistiques (essentiels garants de son appartenance dans le cadre de l’endogroupe) seront perçues comme ridicules, affectées, incompréhensibles. Posez cet énarque dans une cité de banlieue et les traits verbaux associés à son statut social deviendront un stigmate négatif.

En matière de pouvoir, les traits comportementaux sont donc relatifs à une situation de parole et à une condition sociale. Vous pouvez parler comme dans le 7e arrondissement parisien, si vous êtes paysan au chômage dans l’Ardèche, cela ne vous confèrera pas le statut social correspondant à votre façon de parler. La parole n’est pas le pouvoir lui-même.

Les comportements verbaux sont des indices sociaux et, en tant que tels, ils sont sujet à une interprétation. L’accent est effectivement un indice. Indice d’une origine géographique, d’un niveau d’éducation, d’une identité sociale, d’une génération, d’une appartenance professionnelle. Mais à lui seul, l’accent n’est rien : il faut qu’il soit corroboré par les autres indices, la situation de parole, etc.

Bien sûr, en tant qu’indice social, le comportement verbal est l’objet d’un jugement. Si votre façon de parler suggère que vous n’avez aucun vocabulaire, que vous êtes agressif et sans compétence professionnelle décelable, vous serez jugé négativement par votre interlocuteur — s’il ne fait pas partie du même groupe social. Mais ce n’est pas l’accent qui est la cause du jugement : c’est ce dont il est l’indice…

Normes, stéréotypes et indices sociolectaux

Le langage est fondé sur des préjugés. On appelle cela des mots, c’est-à-dire des concepts qui nous aident à percevoir le réel et à en parler. Le regroupement catégoriel est au fondement de l’activité de langage et c’est ainsi que nous nous servons des mots. Le signifiant ouvre sur sa diversité d’incarnations à partir d’un modèle abstrait. Le mot le plus banal renvoie à une généralisation notionnelle : le mot tasse évoque toutes les formes, les couleurs, les tailles de tasses possibles et aucune en particulier. Cette puissance sémantique virtuelle permet d’identifier des occurrences singulières et de les rapporter à une classe d’objets.

Il en va de même des indices sociaux relevant de la perception immédiate : âge, taille, allure, vêtements… nous jugeons sur la mine en permanence. Cela participe de l’utilisation de stéréotype sociaux qui permettent de classer les individus : « Le stéréotype se définit comme une représentation collective figée, un modèle culturel qui circule dans les discours et dans les textes. Il favorise la cognition dans la mesure où il découpe et catégorise un réel qui resterait sans cela confus et ingérable ».[3] Quand on entre dans une boulangerie, on identifie un scénario comportemental et des rôles : on perçoit la vendeuse à la caisse comme telle, c’est-à-dire comme étant habilitée à servir le pain, à recevoir le paiement, à prendre commande, etc. et non comme une personne qui se trouverait là par hasard et qui aurait étrangement choisi de porter un tablier rose par-dessus ses vêtements.

En effet, faute de modèle préalable, c’est-à-dire faute de pré-jugé, de connaissances préétablies, le réel n’est pas interprétable : « en dehors de tout modèle, le comportement individuel parait incohérent, la mise en scène du moi reste opaque et sans effet.[4]

Sauf que ces jugements sont intérieurs, fluctuants et se modifient en fonction des interactions personnelles et des circonstances. Entre la représentation préalable et celle qui se construit dans le discours, c’est tout le rapport social qui se joue : le pré-jugé et sa remise en cause par chacun des acteurs d’une interaction. Ce que Ruth Amossy appelle le « retravail de l’éthos préalable ».

Le concept de glottophobie, entendu de façon militante par la députée comme une discrimination, fige radicalement le préjugé comme une essence, négligeant ainsi la réalité des relations sociales et la fluidité des jugements. L’identité verbale est un indice que chacun d’entre nous interprète au fil de son activité de déduction sociolinguistique. On se demande par quel délire politique on peut imaginer vouloir légiférer sur la perception sociale et les jugements intimes. D’ailleurs comment parler de « discrimination » pour des attributs linguistiques dont l’interprétation change selon les circonstances et les individus ? Et, puisque l’horizon nécessaire de la reconnaissance de discriminations est dans l’application de la force publique, comment sanctionner la pensée ? L’idée même de préférence est-elle désormais condamnable ? A ce compte-là, il sera bientôt injuste de recruter quelqu’un qui a des diplômes de préférence à celui qui ne les a pas… Ce flicage de la pensée et des comportements n’a évidemment guère d’avenir en termes de sanctions juridiques tangibles, mais il contribue à véhiculer une idéologie victimaire généralisée.

Crier à la discrimination : la posture victimaire

Discrimination est un mot magique. Fort des connotations d’apartheid qu’il suggère, il est employé de façon hystérique pour dénoncer toute injustice, y compris imaginaire. Aux frontières de l’hyperbole et de la métaphore, l’emploi du mot discrimination s’est dilué dans la dénonciation et n’a plus guère de force descriptive, ni sur le plan social, ni sur le plan juridique.

Toute vexation personnelle semble devenue potentiellement un « sujet de société ». Le jugement de valeur est alors envisagé comme une intolérable offense méritant une surveillance citoyenne. Si Philippe Muray a pu parler d’« envie de pénal » pour décrire la tentation de proposer des lois afin de réguler et contrôler chaque dimension de la vie, vouloir sanctionner le jugement linguistique indique que l’on en est rendu à la pornographie pénale, à l’obscénité juridique la plus indécente, à un grand étalement moralisateur condamnant tout mouvement de pensée péjoratif. On peut désormais crier à la discrimination dès qu’on est l’objet d’un jugement négatif. Chacun se retrouve ainsi muni d’une sorte de blasphème personnel et portatif s’appliquant à absolument tout sujet sur le seul fondement de sa perception subjective.

Cette revendication de souffrance narcissique des militants victimaires croise l’envie moralisante de découvrir des phénomènes des chercheurs. De la même manière que tel politologue décide du haut de son diplôme que le racisme anti-blancs n’existe pas parce qu’il a réussi à bidouiller un raisonnement qui le prouve, effaçant ainsi la réalité d’un trait conceptuel hautain, les linguistes peuvent décider que la glottophobie « existe ». Car même les linguistes succombent à l’ivresse de la dénomination et à la jouissance de la terminologie : il suffit de nommer pour faire exister.

Le problème de ce genre de concepts, c’est qu’ils relèvent moins de la description que de la dénonciation. On pourra ainsi décliner toute vexation personnelle en l’élevant à une forme de discrimination et crier ensuite à la survêtement-phobie, à la capucho-phobie, à la gourmettophobie, la tête-à-claquophobie.

Dans le post-modernisme (c’est-à-dire une idéologie ayant produit un ordre moral fondé sur la culpabilité de la Shoah), il y a une dignité sociale à être victime d’un ordre « discriminatoire ». Sur le plan psychologique, on n’est ainsi plus responsable de son destin : c’est la faute de la société. Être victime ouvre alors droit à réparation. Le marché symbolique de la condition victimaire n’est pas sans avantages, comme le montre la discrimination positive, consciente ou inconsciente, qui gouverne nombre de discours politiques. La compétition victimaire consiste ainsi à prétendre à rentrer dans de telles catégories (sexuelles, religieuses, politiques, sociales — et maintenant linguistiques…) afin d’en tirer profit.

L’autre profit, c’est celui des politiques, chercheurs, communicants et autres acteurs associatifs qui en font leur activité principale. Une fois le domaine de revendication symbolique constitué en domaine légitime par l’Université, les financements deviennent un véritable enjeu économique et permettent des carrières.

Une certaine sociolinguistique n’envisage sa « recherche » que comme une quête de discriminations. Au lieu d’étudier les fonctionnements sociaux et l’articulation des normes qui existent dans toute société — la régulation des comportements collectifs étant définitoire de la notion même de société —, il s’agit alors d’en débusquer les normes pour les considérer comme des injustices.

La société « discrimine » ? Mais bien sûr ! Les universitaires qui fustigent les différences sociales (confondant ainsi norme et injustice) exercent eux-mêmes un contrôle permanent sur les collègues qu’ils recrutent, les thèses qu’ils font soutenir, les candidats aux concours, et détaillent dans les rapports de jury prescriptivistes ce qui est attendu des candidats. Il serait inimaginable de présenter une thèse écrite dans un français qui ne réponde pas à l’orthographe admise, ne respecte pas un plan, des normes scientifiques, etc. Et peut-il en être autrement ?

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L’instruction publique pratiquée dans les écoles de la République consiste à apprendre à s’exprimer selon des normes linguistiques, relationnelles, argumentatives, à partir de textes et de connaissances qui, au passage, font l’unité culturelle du pays… et l’on s’étonne que la non-maîtrise de ces normes puisse éventuellement être l’objet d’un jugement négatif ?

Le problème, c’est que ce point de vue est lui-même éminemment hautain et méprisant. C’est un point de vue de profs, gavés de capital symbolique et d’altruisme victimaire, désireux de sauver les pauvres gueux qui ne parlent pas comme des agrégés parce que ces chercheurs se pensent comme norme du bien-parler. Ils produisent ainsi le préjugé qu’ils désiraient rectifier. Cette condescendance (« Aidons ces pauvres gens qui ne parlent pas comme nous ! ») provient peut-être d’une culpabilité née d’une intense activité normative qui pousse à simultanément évaluer des copies dont on rature les fautes d’un stylo rouge rageur et à prétendre qu’il est injuste de juger les gens sur leur maniement de la langue. Qu’ils se rassurent, la « glottophobie » est sans doute moins répandue hors du milieu universitaire.

S’éduquer consiste justement à apprendre des normes : celles de milieux sociaux et professionnels qui permettent de s’extraire de sa cité ou de son village. Parler comme un rappeur s’interprète comme indice social signalant que l’on n’a pas d’autre expérience du monde. L’enseignement public, gratuit et obligatoire, est normalement une ouverture sur l’aisance verbale comme sauf-conduit à valeur nationale. Inversement, revendiquer son isolat culturel en accusant le monde de glottophobie est un singulier retournement normatif, une sorte d’égocentrisme oublieux du bien commun. Avoir une identité linguistique, c’est d’abord l’assumer — et non se répandre en gémissements accusatoires.

 

[1] TLF : « Empr. à l’hébr. biblique shibbōlet « épi », mot utilisé par les gens de Galaad pour reconnaître ceux d’Ephraïm, qui prononçaient sibbōlet, et qu’ils égorgeaient aussitôt (Juges 12, 6). »

[2] Il faut bien sûr distinguer entre « l’accent » renvoyant plutôt à une origine géographique — que les locuteurs n’identifient pas forcément avec clarté, faute de familiarité — et des façons de parler trahissant une origine sociale. Ce ne sont pas les mêmes phénomènes et le jugement qui en résulte est différent : toute identité phonétique régionale est compatible avec un vocabulaire soigné alors que les traits verbaux associés au manque d’éducation seront irrémédiablement interprétés négativement dans un contexte hétérogène et asymétrique.

[3] Ruth Amossy, La présentation de soi. Ethos et identité verbale, PUF (2010), p. 46.

[4] Idem, p. 44.

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