Entretien avec Claudine Wery
Le terme « propagande » est généralement associé aux régimes totalitaires. Or, dans votre livre, vous démontrez comment les sociétés démocratiques peuvent aussi des terrains de propagande. Par quels moyens ?
Dans l’opinion commune, le terme « propagande » est associé aux régimes totalitaires et aux pratiques propagandistes qu’ils mettent en œuvre. La définition du terme permet de comprendre pourquoi aucune société, quelle que démocratique soit-elle, n’est épargnée par ces pratiques. La propagande consiste à propager certaines opinions, idées, croyances, représentations afin de susciter l’adhésion, selon des méthodes extrêmement différentes ; d’abord discursives, elles impliquent la mise en mots d’un produit (idéologique) à diffuser, fût-ce la nécessité d’une intervention militaire, d’un vaccin ou du boycott d’un pays. Elles s’appuient aussi massivement sur la diffusion des images, les productions cinématographiques, musicales, artistiques.
Dans mon livre, je montre que la propagande est étroitement liée à l’idéologie. Aucune société n’existe sans un système de valeurs et de croyances. La société contemporaine est traversée par de multiples idéologies qui s’entrecroisent dans l’espace public et qui cherchent à s’imposer par tous les moyens que la modernité leur offre. L’islamisme, l’antisionisme, l’inclusivisme, mais aussi le pacifisme, l’écologisme, le transhumanisme ou encore le révisionnisme culturel sont autant d’idéologies contemporaines qui s’appuient sur un puissant discours propagandiste. Il est souvent plus sophistiqué que le discours unique des régimes totalitaires, même s’il s’en inspire largement et en reproduit des modèles discursifs.
Quels sont les thèmes de prédilection de cette propagande ? Vous insistez particulièrement sur l’un d’entre eux : le genre avec ses corollaires que sont la transidentité, la transsexualité, la fluidité de genre… Pourquoi ?
Je décris plusieurs versants de l’idéologie dominante (c’est ainsi que Shmuel Trigano qualifie l’idéologie post-moderne). Elles essaient de conquérir l’espace publique européen : l’antisionisme, l’islamisme, l’inclusivisme coercitif, le racialisme et aussi la propagande massive diffusée par les idéologues des théories du genre. Cette dernière m’a particulièrement intéressée à cause de ses ressemblances avec toutes les théories révolutionnaires que je connais et dont j’étais le témoin direct, étant née dans l’ ex-l’URSS et y ayant vécu jusqu’à mon adolescence. Les théories du genre ont abouti à la redéfinition de l’humain, elles ont produit une véritable idéologie de l’Homme Nouveau. Toutes les tentatives historiques de construire l’Homme Nouveau, en se débarrassant d’une conception périmée de l’humanité, ont fait beaucoup de victimes à l’échelle planétaire. L’ex-URSS, la Chine de Mao avec sa « révolution culturelle », le Cambodge, en sont des exemples extrêmes. Si la dynamique des changements sociaux est indéniable, et qu’elle est même nécessaire, celle qui est initiée par la propagande du genre peut s’avérer très néfaste, car elle est conjuguée avec la destruction ouvertement annoncée des fondements anthropologiques de l’humanité. Si nous lisons attentivement les textes des idéologues du genre, on y trouve le programme clairement annoncé : critique radicale de l’hétérosexualité, le pouvoir magique du performatif (« je suis ce que je dis ou ce que je sens »), la négation du corps, la déstabilisation de l’identité.
De l’idéologie du genre nous passons à la propagande, lorsque l’on commence à se saisir des jeunes pour les convertir à ces théories. J’aborde dans le livre la manière dont les associations diverses, à commencer par le Planning Familial, où des formateurs spécialisés interviennent à l’école et quels effets produisent leurs interventions.
Dans ce contexte, quels sont selon vous, les principales clés pour protéger son libre arbitre ?
Le plus important est de reconnaître le principe de réalité qui oblige l’homme à faire face aux défis de la vie. C’est une tâche difficile dans une société traversée par les discours qui consistent à expliquer que les normes sociales, linguistiques, anthropologiques sont à déconstruire, car elles sont obsolètes. Et qui ne proposent rien à la place à part le chaos et le nihilisme. Le bons sens, paradoxalement, peut souvent être un bon conseiller pour s’en défendre. Les moyens de garder sa liberté de jugement dépendent dans une large mesure du savoir : connaissance de l’histoire, connaissance du fonctionnement du langage, etc. Cependant, il est important aussi de garder sa liberté intérieure, de ne pas craindre le regard des autres, ni leur jugements, quels qu’ils soient, et d’aspirer à la vérité, dans le sens philosophique de ce terme.
Vous citez les établissements scolaires et universitaires comme lieux privilégiés de propagande. Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?
J’observe depuis longtemps l’installation massive des discours propagandistes dans les pratiques d’enseignements, dans le discours administratif, mais aussi dans les comportements de certains collègues qui ne supportent pas le principe du débat contradictoire.
Au niveau des disciplines, il n’y pratiquement aucune Université en France où il n’existerait pas un Master en études du Genre. De facto, le genre a été décrété nouvelle matrice du savoir, et grille de lecture pertinente du monde, une composante de toutes les études en Sciences Humaines et Sociales. Cette notion est un fourre-tout qui produit des thèses délirantes en sciences du langage, en littérature, en philosophie, en psychologie, en sociologie, et aujourd’hui même en sciences dures et en sciences de la vie. Il est aussi présent partout comme l’était jadis l’idéologie du marxisme-léninisme, sans la mention duquel aucun projet scientifique ne pouvait s’accomplir dans l’ex-URSS. Comme le modèle conceptuel du genre est fondé sur la dichotomie marxiste dominés/dominants, les « formations » se réduisent à la dénonciation des injustices infligées par une catégorie d’oppresseurs à l’ensemble des victimes de cette domination. L’injustice est déclarée omniprésente : en langue, en littérature, en société, en médecine, en sciences… Par ailleurs, on ne compte plus le nombre de formations « Violences Sexistes Sexuelles », ni les projets ANR (Agence nationale de Recherche) sur le genre, les financements de colloques et de journées d’études sur « la démasculinisation des sciences » ou de « décolonisation des savoirs ». Comme l’écrit Eric Marty : « Le genre (gender) est le dernier grand message idéologique de l’Occident envoyé au reste du monde »[1].
Par ailleurs, la même Université exerce une censure sur toute critique de l’islamisme, ou plus exactement sur l’islam. La récente affaire de Klaus Kinzler à Sciences Pô de Grenoble, les campagnes contre « l’islamophobie », terme-étendard, mis en circulation par les Frères Musulmans[2] afin de museler toute critique de l’entrisme islamiques, les actions de propagande menées par les enseignants militants et les syndicats universitaires, les pressions sur les chercheurs qui s’en occupent, les insultes et les intimidations lancées souvent par les collègues, comme celle menée par F. Burgat contre F. Bergeaud-Blackler, tout cela montre que l’Université est devenu le lieu privilégié de la diffusion de le propagande.
Nous vivons dans un monde hyperconnecté où en permanence nous sommes abreuvés d’informations, à commencer bien sûr par notre téléphone que nous consultons plusieurs dizaines de fois par jour. Est-ce que cette hyper-connexion nous rend plus vulnérables, plus perméables aux messages de propagande, le plus souvent à notre insu ?
Certainement. Car souvent on ne consulte que les sites d’information qui renforcent nos croyances ou nos convictions. On a aussi tendance à fréquenter des groupes « d’amis », à suivre des influenceurs sur les réseaux sociaux, qui réconfortent les idées et les représentations déjà installées, où aucune contradiction n’est possible, faute de temps et d’espace. Par ailleurs, l’être humain a toujours besoin d’être intégré dans un groupe, dans une communauté qui le réconforte. L’incitation à l’hyper-connectivité relève également de la propagande, économique, mais aussi celle de contrôle. La connexion permanente est vantée comme remède de solitude, comme rempart de l’angoisse et comme source d’information continue. Certes, à l’ère de la libre circulation des informations, la recherche des informations fiables se fait grâce à la possibilité de se connecter à n’importe quelle source n’importe quand. Mais le problème qui se pose alors, touche à la nature même de l’information. Une vidéo sur Tik-Tok montre un enfant palestinien avec des blessures soi-disant provoquées par des balles israéliennes. Qui aura le temps de vérifier que les images ont été prises au Yemen ou en Syrie et que la légende est fausse ? Le spectateur lambda restera sous l’influence de ces images sans savoir qu’il a été dupé. Et en cliquant sur une vidéo de ce genre, il en recevra d’autres et ainsi de suite, jusqu’à ce que le réflexe pavlovien s’installe permettant ainsi à la perception des mensonges propagandistes de se muer en principe de certitude.
Vous êtes très critique à l’égard des néo-féministes. Vous allez jusqu’à affirmer que « la libération de la parole des femmes », « le patriarcat », « la discrimination des femmes », ou « la domination masculine » sont des formules matraquées, sans preuve. N’est-ce pas un peu radical ?
Il y a plusieurs sujets dans cette question: la première porte sur la critique d’une idéologie, le deuxième sur la circulation des formules discursives qui traversent l’espace social et la troisième sur une interprétation des analyses proposées dans mon livre. Je répondrai donc en trois temps.
Le féminisme, en tant que mouvement social, philosophique et idéologique a permis aux femmes d’accéder à tous les lieux sociaux qui leur étaient fermés auparavant. C’était l’un des plus importants mouvements philosophiques que notre civilisation ait connus, d’autant qu’il a réussi dans la société européenne. Les professeures, les ministres, les avocates, les magistrates, les pompières, les policières, les journalistes et les mécaniciennes occupent leurs fonctions après avoir suivi les mêmes apprentissages, formations et passé les mêmes concours que les hommes. C’est de l’acquis incontestable de notre société. La vraie démocratie contemporaine est naturellement et intrinsèquement féministe, l’égalité des droits des hommes et des femmes n’est contestée que dans des pays où le régime politique n’est pas démocratique. Or, le néo-féminisme se tourne paradoxalement contre la seule société au monde qui ait rendu les aspirations du féminisme possible et la liberté des femmes, l’égalité juridique et leur représentation politique réelles. Les néo-féministes ne se battent pas contre le statut de la femme en Iran, contre les excisions pratiquées au sein même de certaines communautés qui vivent sur le sol européen, contre le machisme présent au sein des quartiers dits « sensibles ». Elles ne soutiennent pas les femmes iraniennes qui luttent contre la dictature islamiste et qui en meurent. Elles se battent contre les hommes, la « masculinisation des sciences et du savoir », de la grammaire et de la langue. Il n’y a pas de grande différence entre les procédés de cette propagande anti-homme avec celle qui visait les « bourgeois pourris » de l’Occident, que nous avons tellement entendue en Russie soviétique. Il s’agit de la même matrice discursive, qui véhicule la violence et l’intolérance. Comme l’a bien résumé un ami : « Les féministes roulaient pour elles, les néo-féministes roulent sur nous ».
Quant aux formules discursives que vous citez, il s’agit d’expressions qui présentent un certain degré de figement dans le discours social. Il s’agit des formules qui circulent dans l’espace social et qui comportent un aspect polémique. Certaines relèvent de la sloganisation de la pensée, d’un prêt-à-croire diffusé par le discours propagandiste et qui n’a pas de fondement dans la réalité. Prenons le terme « patriarcat » : ce terme vient du champ sociologique et ethnologique, il renvoie à un régime social ou familial où l’autorité du père joue un rôle prépondérant. Dans ces domaines, il avait une valeur descriptive. Or, dans les contextes néo-féministes, le sens en est dévoyé, en acquérant une valeur de dénonciation de la société démocratique où l’égalité des droits des femmes est une réalité indéniable. La présence massive des femmes dans le domaine politique, intellectuel, scientifique, économique est le meilleur démenti à la propagande victimaire du néo-féminisme et à ce genre de formules. Dans les chapitres consacrés aux stratégies propagandistes, notamment la diabolisation de l’ennemi et reductio ad hitlerum, je mentionne l’affaire Polanski, l’un des importants metteurs en scène de la fin du XXe siècle. Accusé d’agression sexuelle sur mineur, il a plaidé coupable et a été jugé selon la loi américaine. Samantha Geimer, la jeune fille agressée, lui pardonne publiquement des années après le procès et demande l’arrêt des poursuites. Par ailleurs, cette dernière ne cesse de le défendre contre les faits prescrits. Et elle le fait publiquement, notamment dans les pages du Monde[3]. Voir également à ce propos l’article de Sabine Prokhoris[4] publié par votre revue, ainsi que la première partie de son livre Le mirage #Meetoo. Il y a quelques années, lors de la nomination de son film « J’accuse », R. Polanski est traîné dans la boue par les mouvements féministes haineux, qui se souciaient peu de victimes (d’ailleurs lesquelles ? si la victime principale a pris sa défense), mais plus de l’exhibition publique de la vertu collective, ne se gênant pas d’accuser Polanski du meurtre de sa femme, pour diaboliser complètement l’homme. Le discours féministe s’est donc substitué au discours judiciaire, en ravalant « l’accusé » au rang de monstre absolu à anéantir.
A l’inverse, lors de l’affaire Jacqueline Sauvage, à la suite de sa condamnation, des collectifs féministes se sont approprié l’affaire qui a reçu le soutien de nombreuses personnalités, réclamant sa libération et la révision de la loi sur la légitime défense. Ce qui est important ici, c’est la focalisation sur les causes réelles ou supposées de sa souffrance et non pas sur le meurtre. Récupérée par les associations féministes et par la gauche socialiste, l’affaire judiciaire, l’affaire Sauvage s’est transformée en cause sociale, où la victime devient un symbole des luttes sociales.
Ainsi, mon analyse montre à la fois le recul de la rationalité, la prégnance du discours fondé sur l’émotion et l’incitation à la justice populaire prenant le pas sur le droit, et sa grande influence sur les instances judiciaires qui succombent également à la propagande de la morale féministe. Alors que la morale est une notion universelle qui ne souffre pas l’identitarisme.
[1] Marty, E. (2021) Le Sexe des Modernes. Pensée du neutre et théories du genre. Seuil, p. 11
[2] Voir les ouvrages de Florence Bergeaud-Blackler, Daniel Sibony, Lorenzo Vidino
[3] https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/01/22/samantha-geimer-toute-cette-haine-cette-revanche-ne-gueriront-pas-les-femmes_5244989_3232.html
[4] https://www.revuedesdeuxmondes.fr/emmanuelle-seigner-aimer-la-verite/