Médias et conflit israélo-palestinien

Gaza, une agression « bon enfant »

 

Jean Szlamowicz

J’ai déjà beaucoup analysé la façon dont les médias occidentaux traitent l’impérialisme islamique, notamment sous sa forme terroriste : atténuation de la violence islamique, maximisation de la violence de l’Occident et d’Israël.

L’attaque contre la frontière israélienne à Gaza était prévue, orchestrée, financée et son spectacle aussi. L’ambassadeur israélien auprès de l’ONU l’avait annoncé. Les médias français, recopiant les dépêches de l’AFP, n’ont pas manqué de construire le même narratif que d’habitude fondé sur les images proposées par le service de presse du Hamas. La mise en scène bien connue des studios Pallywood (en général friands de morts qui se relèvent, d’enfants ensanglantés au ketchup et de grands-mères larmoyantes) a été livrées dans les temps. Il fallait ensuite que cela s’accompagne de l’indignation des journalistes et des politiques : leurs déclarations méritent une petite analyse.

N’oublions pas, histoire de contextualiser l’attaque des frontières de Gaza — car les mots ne sont rien sans un rappel du réel —qu’un employé du consulat de France à Jérusalem a récemment été arrêté pour trafic d’armes au bénéfice du Hamas ; que le premier ministre du Fatah Rami Hamdallah a manqué de se faire assassiner par le Hamas ; que le Hamas a tiré des roquettes sur Israël en février dernier ; que le Hamas consacre ses fonds (dont plus de 400 millions d’euros d’aide de l’UE) à la construction de tunnels pour infiltrer Israël ; qu’Israël fait passer des milliers de camions chargés de denrées au poste frontière de Kerem Shalom vers Gaza, ce que ne fait pas l’Egypte, par exemple, qui exerce à cet égard un réel blocus.

Cela étant posé, et ayant été tu par les médias français (qui recopient les dépêches de l’AFP avec un unanimisme qu’on ne saurait éviter de qualifier de servile), il faut se pencher sur la présentation des faits par la presse, notamment grâce à un article emblématique : « Les manifestations à Gaza, entre violences et fête bon enfant » lu dans Libération et rédigé par l’AFP.[1]

« Les pistaches enrobées de sucre » et la rhétorique de l’innocentement

Les clés de la présentation des événements résident dans ces deux mots : « manifestation » et « bon enfant ». Une attaque organisée lors de Pessah, dotée d’un budget de 10 millions de dollars, est donc présentée comme une petite excursion indignée, réprimée brutalement par des soldats israéliens sanguinaires. Si l’on ose prendre en compte la réalité, on nage dans l’oxymore : il faudrait sans doute parler de « l’innocuité terroriste », de « l’attaque pacifiste », de « l’infiltration décontractée »… Imaginons seulement que les frontières françaises aient à faire face à un rassemblement de 30 000 personnes envoyées par une nation voisine belliqueuse ayant l’habitude de creuser des tunnels pour envoyer des terroristes, de tirer des missiles et de formuler chaque jour sa haine à votre égard — il y aurait de quoi installer une Ligne Maginot, non ?

D’emblée, l’attaque est d’abord une mise en récit : tenter une percée infiltrant des terroristes tout en présentant l’adversaire comme un monstre. Dans les articles qui décrivent l’événement, cette stratégie narrative repose sur la figure rhétorique de l’hypotypose, c’est-à-dire du portrait vivant. Plutôt que d’argumenter, on préfère décrire. C’est une manière pour le journaliste de se mettre en retrait : sa subjectivité n’est pas engagée puisqu’il se contente de dépeindre une scène. Cette fausse objectivité consistant à prétendre laisser parler les faits (alors qu’on les sélectionne) a pour effet de présenter les conclusions morales comme des évidences qui s’imposent au lecteur. Dans l’article de l’AFP repris par Libération, se succèdent donc des scènes de légèreté et de violence :

« […] des milliers de Palestiniens, notamment des familles avec de jeunes enfants, campent dans une ambiance bon enfant, suffisamment loin de la frontière pour éviter les gaz lacrymogènes. Certains dansent la traditionnelle dabkeh palestinienne pendant que d’autres interprètent des chants nationalistes.

Plus loin, des centaines de volontaires distribuent de la nourriture et de l’eau alors que des vendeurs proposent café, thé ou falafels. Les enfants eux s’arrachent les pistaches enrobées de sucre. »

« Saleh, 17 ans, peine à respirer et encore plus à parler après avoir inhalé du gaz. »

On ne saurait mieux juxtaposer l’envie de vivre des Gazaouis et le sadisme israélien. En décrivant jusqu’aux friandises que consomment les enfants (les mêmes qu’on distribue à chaque fois qu’un Juif est tué dans un attentat), on dépolitise radicalement les événements au profit du pathos : la situation politique d’agression du monde arabo-musulman envers les Juifs se résume à l’humble envie de pistaches d’enfants privés de leur insouciance.[2]

Dans cette logique, les Gazaouis ont tous des noms et des visages, pas les Israéliens qui ne sont que des soldats, c’est-à-dire une masse indistincte regroupée derrière le pluriel comme derrière un mur à l’opacité implacable.

On assiste même au récit du dictateur Ismaïl Haniyeh jouant au foot avec la jeunesse :

« Le chef du Hamas Ismaël Haniyeh, dont le mouvement est considéré comme terroriste par Israël, les Etats-Unis et d’autres pays, a rejoint les manifestants et joué au foot avec des jeunes. »

Il est de notoriété publique que le Hamas contrôle l’information à Gaza : cela n’empêche visiblement pas Libération et les autres médias de reprendre ce genre de panégyrique héroïque. On remarque le cliché habituel du bon père des peuples qui, de Staline à Obama, se fait prendre en photo avec des enfants : la propagande n’invente pas grand-chose sur le plan formel et l’humanisation par l’innocence enfantine est toujours convaincante.

Le mensonge indirect atteint son comble avec la lamentation funèbre portant sur les victimes de la violence israélienne (16 morts sur 30 000 personnes présentes, un vrai « génocide » pour reprendre les termes usuels des militants) :

« Parmi les manifestants tués vendredi, figure Mohammed Abou Amar, un artiste de la bande de Gaza connu pour faire des calligraphies dans le sable. »

Il se trouve que « l’artiste » en question est un membre militaire du Hamas travaillant à la construction de tunnels pour infiltrer Israël. À cet égard, on peut se demander à bon droit si « faire des calligraphies dans le sable » ne serait pas un euphémisme permettant de se foutre ouvertement de la gueule du monde.

Les marcheurs assassinés et la rhétorique de la monstruosité

Innocentement, donc, des pauvres Palestiniens tués par le monstre israélien. Ces morts ont été identifiés : il s’agit de combattants tués dans un acte de guerre. Leurs commanditaires s’en sont d’ailleurs vanté à juste titre puisqu’ils sont des martyrs tombés au combat. Cela figure sur diverses pages du Hamas qui montre ces martyrs en tenue de combat. Ce n’est pas ainsi que les médias français présentent leur décès, mais comme des assassinats. L’information est donc sciemment épurée de ce qui pourrait contrevenir au projet narratif pasteurisé susceptible d’indigner le pacifiste parisien lambda.

Pour cela, il faut bien entendu « pacifiser » cette opération militaire du Hamas reposant sur la mobilisation de la population civile comme boucliers humains. Il s’agira donc de « manifestants » et de « marcheurs ». Jean-Luc Mélenchon parle ainsi de « marcheurs assassinés », vraisemblablement durant la cueillette des champignons, visés par des nazis juifs qui s’exercent au tir sur des cibles vivantes dont ils prélèvent le sang pour s’en enduire le corps lors de cérémonies mystiques.

En choisissant la dénomination adéquate, on construit une représentation d’un événement. C’est ainsi que « marcheur », soudain détourné de son sens bucolique, en conserve la virginité contemplative afin de construire une image innocente. D’ailleurs, il s’agit d’une « manifestation », ce qui dans la culture politique française est un mot qui connote de saines luttes sociales se dressant face aux injustices du pouvoir. Il suffirait de remplacer manifestation par « attaque sous le couvert des civils » et marcheur par « assaillants et complices » pour modifier radicalement la polarité des événements.

Le choix systématique du mot « manifestation » dans la presse française qui recopie la dépêche de l’AFP indique une orientation insidieuse : il s’agit de construire une opinion en pointant pesamment la culpabilité d’un des protagonistes. En établissant une interprétation manichéenne, c’est la réalité que l’on détruit en proposant d’y substituer un conte pour enfant avec des gentils et des méchants. Cette opération repose sur une substitution notionnelle : comme les mots choisis permettent de construire la réalité, il suffit de présenter comme « manifestation » ce qui est une attaque et comme « violence » ce qui est une défense.

Les différents acteurs de cette grande construction mythéologique (c’est-à-dire la création d’un mythe à vocation idéologique) ont recours à l’hyperbole pour présenter Israël comme un monstre assoiffé de sang assassinant gratuitement des innocents. Mélenchon n’hésite pas à décrire Tsahal comme « une armée de tueurs tira[n]t sur une foule sans défense en Palestine » et Médiapart, dont le directeur a soutenu l’assassinat des athlètes israéliens des JO de Munich, a parlé de « La Shoah des Palestiniens ». Le nouveau secrétaire du Parti Socialiste, qu’il soit en quête d’électeurs musulmans ou qu’il cède à un profond atavisme antisémite, a cru bon de condamner Israël sur un fond biblique :

« Au moment où Israël fête « Pessah » commémoration du passage de la mer rouge par le peuple juif sortant de l’esclavage, terrible effet de sens quand Tsahal tire sur la marche des Gazaouis. Chaque mort renforce les stratégies du pire » (Olivier Faure).

Ces récits reposent sur le retournement systématique du rapport de force : les Juifs sont des nazis (« La Shoah des Palestiniens »), les Juifs sont des Egyptiens (la sortie d’Egypte). Ce narratif est marqué par sa fabrication idéologique à destination de l’Occident pour lequel Hitler représente l’horreur absolue, alors qu’il est admiré dans tout le Moyen-Orient où se sont réfugiés nombre de dignitaires SS après la guerre… L’écart avec la réalité des opérations militaires de défense importe peu dans cette perpétuelle indignation morale car elle passe par l’hyperbole meurtrière et l’hypotypose.

Point de vue et images du monde

L’accusation de monstruosité envers Israël et l’innocentement arabo-musulman passent par la rédaction d’un récit où l’asymétrie se nourrit d’un siphonage de l’historicité.

La « marche du retour » évoqué par les médias est ainsi un syntagme qui cumule innocence et légitimité historique : cela escamote le million de Juifs expulsés des pays arabes et qui ont décidé de reconstruire leur vie plutôt que de capter l’aide internationale et de s’adonner au terrorisme. C’est aussi oublier que la majorité des « Palestiniens » sont arrivés en Israël au début du XXe siècle, précisément attirés par l’élan de développement qu’apportaient les Juifs. C’est aussi passer sous silence que le statut de réfugiés concernant les Arabes de Palestine — fait unique dans le monde — est considéré comme héréditaire : cela explique que, selon ce calcul éminemment politique, ils soient de plus en plus nombreux ! Cette population, née ailleurs qu’en Palestine et dont les grands-parents ne sont partis qu’à la suite de leur agression manquée contre Israël, prétend donc à une légitimité univoque.

Rien d’étonnant à ce que Mélenchon constate « La violence et la cruauté sans borne du gouvernement d’Israël allume volontairement un incendie sans limite ». C’est la poursuite du même renversement historique et causal, puisque c’est Israël agressé qui est considéré comme responsable de « l’incendie sans limite » dont il faut, incessamment, rappeler qu’il a été allumé par le refus de la présence juive du monde arabo-musulman en 1948.

On le constate, ces accusations reposent sur l’ellipse du point de vue national israélien, d’emblée considéré comme illégitime. On remarque que « les chants nationalistes » ne gênent pas les lecteurs de Libération s’ils sont « palestiniens » (imaginons s’il s’agissait d’une réunion d’un parti français où l’on entonne « des chants nationalistes »…). Ces articles et ces positions sont implicitement organisées selon un point de vue antisioniste. Cette orchestration rhétorique unilatérale, pro-musulmane, est évoquée en creux. On remarque notamment que les sources sont l’objet d’une mise en doute détournée. La mention des sources et d’un point de vue adverse participe d’une tactique de neutralisation des reproches de partialité.

On a donc d’un côté :

« Haniyeh dont le mouvement est considéré comme terroriste par Israël, les Etats-Unis et d’autres pays »

et de l’autre :

« L’armée israélienne a assuré que ces manifestations étaient une couverture pour des activistes qui voulaient selon elle forcer la barrière frontalière ou mener des attaques. »

Dans le cadre global d’un texte où Haniyeh est du côté des enfants et Israël se résume aux fusils de ses soldats, ce qu’on comprend en lisant cela, c’est que Israël ment et que « être considéré comme terroriste » est une injustice. Ce faux équilibre laisse paraître une ironie possédant une valeur de protection : tout en énonçant une vérité, on la remet en cause parce que la source est présentée comme n’étant pas fiable.

Dans cette conflictualité des points de vue, l’absence s’analyse aussi. Par exemple, les Palestiniens tués en Syrie ne font l’objet d’aucune lamentation. S’il n’y a pas Israël à incriminer, ce sont des morts moins importants. Les civils israéliens tués par les terroristes sont également absents de la description. Le tableau est plus simple ainsi.

C’est ainsi, dans l’incessant ressassement des représentations antisémites, que les clichés de gauche et les clichés islamiques finissent par fusionner : le Juif voleur de terre, le Juif tueur d’enfants, le Juif capitaliste, le Juif nationaliste, etc.

Industrie de l’indignation

Les sanglots révoltés des professionnels de l’indignation laissent toutefois transparaître quelque chose de mécanique quand il s’agit d’Israël. Il est douteux que ces belles âmes qui ne supportent pas la moindre injustice ne soient pas conscientes que Gaza est tenue en main par une organisation de théocrates violents, qui brandissent les symboles nazis et clament leur volonté d’éradication des Juifs. Pourtant, leur combat jihadiste et génocidaire — ils revendiquent une Palestine judenrein et strictement islamique — est présenté comme une juste requête, comme l’humble souhait de damnés de la terre sadiquement pourchassés par les Juifs destructeurs d’oliviers.

On oublie donc que ce sont les pays arabo-musulmans qui font la guerre à Israël depuis toujours, qu’ils représentent une majorité démographique et territoriale monumentale à côté de la taille minuscule d’Israël et que leurs demandes ont déjà été satisfaites : le territoire d’Israël prévu par la déclaration Balfour sous le mandat britannique a été largement amputé pour faire place à la Jordanie. Rappelons également qu’il n’a jamais existé d’état palestinien et qu’un tel état n’était pas revendiqué avant que l’Union Soviétique n’invente stratégiquement un peuple « palestinien » pour profiter de la doctrine du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » à partir de 1964 dans le cadre de la Guerre Froide.

La question que pose le traitement de l’information actuel est donc assez crue : cette réalité historique fort simple a-t-elle vraiment été effacée dans les consciences françaises par le rabâchage du narratif arabo-musulman relayé par la nébuleuse soviétique, et aujourd’hui, par l’extrême-gauche pro-islamique ?

Quand Le Monde brandit avec un unilatéralisme unanimiste la « dignité humaine » des Gazaouis et la « répression » israélienne, il faut bien constater que la réalité a été radicalement remplacée par les grandes déclarations philosophiques et morales. Alors si l’intelligentsia du journalisme français propage, de fait, le récit du Hamas, il faut se demander s’il existe encore une possibilité de rappeler la réalité. Car une telle polarisation argumentative bloque toute argumentation puisqu’elle oppose le Mal absolu représenté par Israël à l’humanité souffrante arabo-musulmane selon une victimologie souveraine.

Une manipulation narrative aussi massive laisse-t-elle le moindre espoir à un réveil des consciences historiques ? On peut en douter, même si, à travers Israël, il en va effectivement de la « dignité humaine », et plus largement, de l’avenir de l’Europe dans son rapport au monde islamique.

[1] « Les manifestations à Gaza, entre violences et fête bon enfant », Libération, par AFP — 30 mars 2018 à 22:10 (mis à jour le 31 mars 2018 à 00:41). Article repris dans Libération, France Soir, 20 Minutes, etc. en général avec la même illustration d’enfants en pique-nique. Le photographe de l’AFP est expert dans la mise en scène de fausses morts.

[2] Hessel avait utilisé le même procédé en parlant des « enfants innombrables et rieurs de Gaza ». Je l’ai analysé dans mon petit ouvrage Détrompez-vous ! Les étranges indignations de Stéphane Hessel décryptées (2011, Intervalles)

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